Les salariées de Google débrayent pour protester contre le sexisme. | Tolga Akmen / AFP
Les salariées de Google débrayent pour protester contre le sexisme. | Tolga Akmen / AFP

Aux États-Unis, la start-up nation découvre les syndicats

Après une année 2018 rythmée par les scandales, les cols blancs de la Silicon Valley sont de plus en plus susceptibles d'instaurer un rapport de force avec leurs directions.

Le monde des entreprises de nouvelles technologies est souvent vu comme le symbole du libéralisme conquérant peu réglementé. D’Apple à Amazon, la plupart des entreprises impliquées dans ce domaine entretiennent le mythe du self-made-man qui, de son garage, parvient à se hisser jusqu’au faîte des plus grandes fortunes mondiales à la sueur de son front.

La Silicon Valley, contrairement aux vieilles industries claquemurées dans les contraintes de l’ancien monde, représenterait le futur de l’entrepreneuriat aux yeux des travailleurs et travailleuses bercées par ces success story. La première de ces contraintes? Les syndicats, considérés comme des reliques appartenant au passé dont le rôle ne consisterait qu'à mettre des bâtons dans les roues des visionnaires de la tech.

On compare [l'industrie des nouvelles technologies] aux entreprises du tabac et le Congrès accuse ses dirigeants de saper la démocratie, d’empoisonner le cerveau de leur clientèle et de censurer certains contenus.
Kevin Roose, journaliste au New York Times

Cette opinion se retrouve chez les dirigeantes et dirigeants, mais elle est aussi partagée par les employées et employés. Leur business florissant donne les coudées franches aux grandes entreprises de la Silicon Valley pour choyer leur salariat. Congés payés, salles de sport, cafétérias gratuites, locaux magnifiques: rien n'est assez beau pour attirer les ingénieures et ingénieurs les plus talentueux. À quoi bon, alors, établir un rapport de force avec ses patronnes et patrons, s'ils sont si généreux?

De celles et ceux qui s’organisent

Comme le notait récemment le New York Times, l’année 2018 a été un tournant pour l’industrie des nouvelles technologies: «D’enfant prodigue de l’Amérique, elle est devenue la méchante», «on la compare aux entreprises du tabac et le Congrès accuse ses dirigeants de saper la démocratie, d’empoisonner le cerveau de leur clientèle et de censurer certains contenus». La descente de ce piédestal pèse sur la conscience de sa main d'œuvre:

«Certains d’entre vous ont arrêté de porter les T-shirts siglés aux noms de vos entreprises, par peur d'être regardés de travers. D’autres ont pris de longues vacances après un scandale particulièrement honteux.»

Ce sont ces scandales «particulièrement honteux» qui ont semé les germes de l’organisation collective, dans un terreau plutôt hostile aux syndicats. En juin 2018 des salariées et salariés d’Amazon ont réclamé à leur entreprise l'arrêt de la vente du logiciel de reconnaissance faciale Rekognition à la police et à ICE, la police de l’immigration. Le même mois, même scénario chez Microsoft, où un contrat avec l'ICE met aussi le feu aux poudres.

À ce jeu-là, c'est le personnel de Google qui gagne la palme du plus efficace. Motivé à ce que l'entreprise respecte sa devise «Don’t be evil», il a obtenu plusieurs victoires cette année en faisant pression sur la direction. Rien qu'en 2018, Google a abandonné la conception d’une IA destinée aux drones de l’armée et un projet de moteur de recherche soumis à la censure chinoise.

La même année, toujours, une mobilisation féministe contre le harcèlement sexuel au travail a réuni plus de 20.000 personnes. Elle a forcé Sundar Pichai, le PDG de Google, à s’excuser et à modifier la politique de l’entreprise sur le sujet, notamment la «clause d’arbitrage» qui contraignait les employées à recourir à une médiation interne plutôt qu’à une plainte devant la justice en cas de problème.

Pour l’instant, les techniques de protestation se limitent essentiellement à des lettres ouvertes, des pétitions et des walk-out, sortes de mini-débrayages de quelques heures. Des initiatives qui ont un impact puisque, comme vous le racontait korii. en janvier, même le tout-puissant Pentagone admet que l’hostilité des meilleures et meilleurs ingénieurs du pays à son égard met des bâtons dans les roues de ses rêves d’armement high-tech.

You will never have it so good

Le harcèlement sexuel mis à part, ces actions mobilisent plutôt sur l'éthique et l’impact que les entreprises ont sur le monde extérieur, moins sur les conditions de travail. Pourtant, elles sont historiquement le moteur de l’organisation syndicale. Mais cela pourrait bien changer.

Car les hauts salaires et les avantages en nature ne sont pas accordés par bonté de cœur. Les cols bleus, moins qualifiés, comme les ouvriers et ouvrières automobiles de Tesla ou les travailleurs et travailleuses des entrepôts Amazon témoignent tous de conditions de travail épouvantables et de trop bas salaires, alors qu'elles et ils travaillent dans les mêmes entreprises. Idem pour les agents de sécurité, chauffeurs de bus et les baristas des cafétérias de la Silicon Valley. Amazon et Tesla se sont d’ailleurs empressés de casser toute velléité syndicale dans ces secteurs.

Or, les cols blancs de la Valley ne sont plus aussi chouchoutés qu’il y a quelques années. De plus en plus de monde veut entrer dans l’industrie et les entreprises de la tech ont moins besoin qu’avant des les faire profiter de leurs largesses.

Résultat, les richesses sont moins partagées. Fin 2018, une étude révélait que depuis 1997, tous les revenus de la Silicon Valley ont diminué à part pour les 10% d’employées et employés les plus riches. Une évolution qui s’inscrit dans un contexte où les loyers de San Francisco atteignent des niveaux délirants.

Avec une telle situation, on prédit depuis quelques temps que, selon toute vraisemblance, le salariat de la Silicon Valley devrait tôt ou tard s’intéresser aux syndicats professionnels. Or, le premier domino est tombé mi-mars lorsque les employées et employés de Kickstarter ont annoncé s’organiser en syndicat.

Groupe organisé qui se veut non corporatiste, c'est-à-dire qu'il pourra inclure n’importe quel travailleur ou travailleuse employée chez Kickstarter, de la codeuse à l'agent d'entretien.

Nous sommes à un moment charnière pour la tech. Nous voulons établir la norme pour l’industrie entière. C’est le moment. Unissez-vous. Syndiquez-vous.
Extrait du communiqué du syndicat Kickstarter United

Le média spécialisé The Verge explique que l’entreprise new-yorkaise est la première société tech majeure à disposer d’une main-d’œuvre syndiquée. La direction de Kickstarter a rapidement protesté par voie de communiqué écrit dans un gloubi-boulga pseudo-woke, arguant que leur main-d’œuvre est trop privilégiée pour s’organiser collectivement: «Nous sommes inquiets de l’appropriation des syndicats par des travailleurs privilégiés.»

Et elle peut s’inquiéter, car le syndicat nouvellement créé espère bien faire des émules. Dans leur communiqué de presse, Kickstarter United déclare: «Nous sommes à un moment charnière pour la tech. Nous voulons établir la norme pour l’industrie entière. C’est le moment. Unissez-vous. Syndiquez-vous.»

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