Un pagure prend tranquillement le soleil sur sa terrasse, songeant peut-être à investir dans un deux-pièces. | William BKH via Wikipédia
Un pagure prend tranquillement le soleil sur sa terrasse, songeant peut-être à investir dans un deux-pièces. | William BKH via Wikipédia

Chez les bernard-l'hermite aussi, le marché de l'immobilier est tendu

Heureusement pour les petites bêtes, leur société reste moins inégalitaire que beaucoup de celles humaines.

Drôle d'idée que d'étudier l'accès au marché de l'immobilier-coquillage, le partage des richesses et les inégalités chez les bernard-l'hermite. C'est pourtant celle qu'a eue Ivan Chase, professeur émérite à l'université Stony Brook de New York, rapporte le New York Times.

Le scientifique, qui mène des recherches sur les Pagurus longicarpus depuis les années 1980, a notamment décrit ce qu'il appelle la vacancy chain, la «chaîne de vacances».

Les pagures vivent dans des coquilles, mais ils ne savent pas les fabriquer eux-mêmes. Petits coucous des crustacés, ils doivent donc tout au long de leur croissance réquisitionner celles que laissent derrière eux d'autres gastéropodes après leur trépas.

Lorsqu'ils grandissent, les bernard-l'hermite cherchent une maison plus grande et délaissent l'ancienne, qui peut alors servir de logis à un autre petit habitant –un déménagement en provoque généralement deux ou trois autres.

D'où la question venue à l'esprit d'Ivan Chase, de Raphael Douady et Dianna K. Padilla, qui publient un article intitulé «Une comparaison des inégalités de richesse entre êtres humains et non humains» dans la revue Physica A: cette chaîne de vacances est-elle vecteur d'inégalités chez les bernard-l'hermite?

Pour vérifier, l'équipe a recueilli 297 de ces bestioles sur une plage de Long Island, aux États-Unis. Elle les a brièvement fait sortir de leur logis, a mesuré leur taille et celle de leur coquille, et a examiné comment se répartissait ce petit marché de l'immobilier crustacé.

Pas de Jeff Bezos chez les décapodes

En utilisant le coefficient de Gini, dont se servent les économistes pour juger de la répartition des richesses au sein d'une population donnée, les trois scientifiques ont découvert que la distribution des logis ne suivait pas une logique purement biologique: elle ressemble à ce qu'elle pourrait être dans les groupes humains de taille réduite –mais pas dans une économie nationale ou mondialisée, où les inégalités se creusent plus largement.

Du fait de la chaîne de vacances, décrite comme «un simple moyen de transférer sa propriété», les pagures les plus costauds s'accaparent plus naturellement les coquilles les plus grandes, donc les plus rares.

Le coefficient de Gini est de 0,32 chez cette cohorte animale, quand les chiffres les plus récents de l'OCDE l'estiment à 0,24 en Slovaquie, à 0,29 en France, à 0,34 au Japon, à 0,39 aux États-Unis ou à 0,62 en Afrique du Sud.

Chez les bernard-l'hermite, un certain égalitarisme est donc de mise. «Dans les États-Unis contemporains, les 1% les plus aisés possèdent environ 40% des richesses, écrivent les scientifiques. Dans notre échantillon de pagures, il n'y a pas de Warren Buffet ou de Jeff Bezos, et les 1% les plus gros ne possèdent que 3,2% du poids total des coquilles.»

En soi, l'étude d'Ivan Chase ne prouve rien de particulier. Elle constitue néanmoins une nouveauté notable: c'est la première fois qu'est étudiée la répartition des richesses dans une société non humaine.

Parce qu'il se penche sur des inégalités purement naturelles –aucun facteur culturel ou social n'entre en jeu–, ce travail pourrait constituer une base de recherche, comme les rats pour la médecine, et permettre de mieux étudier les facteurs et dynamiques purement humaines. Et s'il ne fait rien de tout ceci, il aura au moins eu le mérite de nous faire penser à l'océan.

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