Tout savoir, tout gérer et relancer agressivement ses salarié·es, vingt-quatre heures sur vingt-quatre: DingTalk pourrait ne pas être très bien reçu en Occident. | Keytion via via Unsplash
Tout savoir, tout gérer et relancer agressivement ses salarié·es, vingt-quatre heures sur vingt-quatre: DingTalk pourrait ne pas être très bien reçu en Occident. | Keytion via via Unsplash

Le Slack chinois DingDing vous surveille partout, tout le temps

Progéniture choyée du géant Alibaba, cet outil de communication très orwellien s'est imposé dans près de sept millions d'entreprises.

«Faites entrer votre entreprise dans l'ère du business intelligent: DingDing, l'application qui rend le travail plus simple, plus efficace, plus sûr, déjà sept millions d'entreprises convaincues.» Sur la version chinoise de son site, DingTalk (appelée DingDing dans son pays d'origine) se voit déjà comme la plateforme collaborative du futur.

Derrière cette interface attractive vantant la révolution managériale que permet ce Slack chinois se cache une équipe de développeurs et développeuses basée dans des locaux exigus d'Alibaba à Hangzhou, là même où le milliardaire Jack Ma, fondateur du groupe, a fait ses modestes débuts.

Un système totalement intrusif

Une «version orwellienne de Slack»: c'est ainsi qu'était qualifiée l'application par le site web américain Quartz en 2017. Allant bien au-delà de la simple messagerie, DingTalk doit en partie son succès à sa promesse d'augmenter la productivité des entreprises via un meilleur suivi des employé·es.

En tant que salarié·e, il est facile de contacter directement ses collègues et supérieur·es dans l'entreprise, de faire ses demandes de congés en un clic et depuis n'importe quel endroit, de transmettre ses notes de frais avant même d'être rentré·e de voyage d'affaires, de créer des calendriers ou de programmer des événements transmissibles directement à l'ensemble de l'entreprise ou bien encore d'envoyer des messages secrets et intraçables.

Petite démonstration de DingTalk, traduite en anglais.

Mais ce qui est vu comme un gage de transparence pour les uns devient vite un cauchemar pour les autres. Des utilisateurs mécontents sur les réseaux sociaux chinois dénoncent un système totalement intrusif.

En cause, une fonction qui se permet de vous bombarder, sous forme de notifications, puis de messages, puis de coups de téléphone, de rappels pour tout message qualifié «d'important», notifié de la mention «lu» mais resté sans réponse.

DingDing est pratique mais l'utiliser équivaut à travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Une employée d'Alibaba

Également très critiqué: un système optionnel de pointage qui utilise reconnaissance faciale et géolocalisation afin de vérifier que les employé·es arrivent à l'heure, participent bien aux rencontres lors de missions voire sont bien allé·es chez le médecin pendant leurs arrêts maladie.

Tout est dûment noté, notifié, quantifié, centralisé. La ou le manager dispose d'une vue d'ensemble du travail de chaque salarié·e, du temps passé dans l'entreprise, du nombre d'arrêts maladie déclarés –et, bien entendu, de sa rapidité à effectuer les tâches qui lui incombent.

Avec un PDG promouvant la dévotion et la passion au travail, le système DingDing correspond tout à fait à l'esprit d'Alibaba. «DingDing est pratique mais l'utiliser équivaut à travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre», témoigne une employée d'Alibaba.

Sur Zhihu, un forum chinois similaire au site Quora, des questions telles que «Votre entreprise vous force à utiliser DingDing, comment le vivez-vous?» ont cumulé plus de huit millions de vues et des milliers de réponses. Des membres y racontent par exemple être harcelé·es pendant la nuit ou leurs vacances.

Premier réseau d'entreprise mondial

Lancée en décembre 2014 et malgré les contestations, DingDing connaît une croissance ébouriffante, avec 100 millions de personnes inscrites et une progression à trois chiffres annoncée par Alibaba en 2018. «Une fois que le manager a décidé de l'installer, toute l'équipe doit suivre, il n'y a plus qu'à espérer qu'il n'active pas les options les plus problématiques», avoue une autre utilisatrice.

Pour Jack Ma, DingDing est une manière de venir jouer directement sur les plates-bandes de son grand concurrent Tencent, qui possède la messagerie instantanée la plus populaire du pays, WeChat.

«DingDing est une application créée pour aller dans le sens des managers», indique Élodie Le Gal, consultante en intelligence économique et spécialiste de la Chine et du numérique. «En Chine, il y a plusieurs outils similaires, même WeChat dispose d'une version dédiée au travail. Mais le succès de DingDing est lié à sa capacité à regrouper l'ensemble des tâches liées à l'organisation en entreprise sur une même interface. Cela évite aux employés d'être distraits par leurs conversations privées.»

«Alibaba se sert de ses services préexistants pour promouvoir ses nouvelles applications. N'importe quel utilisateur d'Alipay [l'équivalent de Paypal en Chine, ndlr] ou de Taobao [la plus grande plateforme d'e-commerce] pourra en voir les publicités ou se faire offrir des réductions», complète Bertrand Hartemann, directeur marketing d'une multinationale en Chine et spécialiste du management et de l'innovation. «C'est la même stratégie dans le reste de l'Asie, ils s'implantent via Lazada, une plateforme d'e-commerce qu'ils détiennent.»

À la conquête du monde?

DingDing dispose depuis janvier 2018 d'une version en anglais, DingTalk, suivie par des versions en vietnamien et en japonais. Il est trop tôt pour estimer la percée de la start-up chinoise dans la région, mais les porte-paroles d'Alibaba n'ont jamais caché qu'ils espèrent exporter leur application au-delà des frontières de la Chine, voire de l'Asie. «Quand on a des produits Alibaba comme le cloud Aliyun, qui fonctionnent déjà en Europe, développer DingDing est une suite logique», confirme Bertrand Hartemann.

«En matière de communication, le groupe se montre discret quant à son développement à l'international, ce qui peut faire penser qu'il n'a pas le succès escompté», nuance Élodie Le Gal, qui suppose que le succès que remporte l'application en Chine est justement ce qui l'empêcherait de percer ailleurs.

«Certaines fonctions seraient mal accueillies: recevoir une alerte dès qu'on a cinq minutes de retard, par exemple, ne passerait pas dans les pays occidentaux. D'autre part, en Chine, tout se fait par téléphone alors qu'en Europe, nous restons principalement sur les ordinateurs en ce qui concerne la communication dans l'entreprise», conclue la consultante.

Contrairement à ce qu'indiquent les porte-paroles du groupe, si DingTalk émerge dans certaines entreprises d'Asie du Sud-Est, la version internationale ne semble effectivement pas pour le moment faire florès au sein des entreprises occidentales.

Les plus grands promoteurs de la version internationale de l'application restent les cadres lié·es directement à Alibaba, comme Roland Palmer, manager employé par la filiale Benelux qui se vante de conclure des affaires en une demi-heure grâce à DingTalk.

De même, les entreprises étrangères qui utilisent DingDing en Chine, tout comme les entreprises chinoises qui emploient des personnes venues d'ailleurs, ne réservent l'application qu'aux employé·es chinois. «Si on forçait les étrangers à utiliser DingDing, ils partiraient», estime une utilisatrice.

En Chine, la seule règle est que les données ne sortent pas du pays. Pour le cloud Aliyun comme pour DingDing, il y a donc une vraie question en matière d'accès des données par le gouvernement chinois.
Bertrand Hartemann, directeur marketing d'une multinationale en Chine et spécialiste du management et de l'innovation

L'arrivée de DingDing en Europe poserait aussi des questions vis-à-vis du respect de la vie privée et de la protection des données. Des problématiques qui se posent moins en Chine, où le système de reconnaissance faciale de DingDing est loin d'être considéré comme une aberration, la technologie étant utilisée dans de nombreux domaines de la vie courante.

«C'est le côté intrusif et l'impossibilité de se déconnecter qui crée l'outrage en Chine, le partage des données personnelles est généralement peu critiqué du moment que cela simplifie la vie», explique Élodie Le Gal.

Pour Bertrand Hartemann, «DingDing s'intègre dans l'évolution générale des boîtes tech du pays qui développent le “smart office” et mettent de la reconnaissance faciale partout».

La différence tient dans la régulation. «En Chine, la seule règle est que les données ne sortent pas du pays. Pour le cloud Aliyun comme pour DingDing, il y a donc une vraie question en matière d'accès des données par le gouvernement chinois», poursuit le spécialiste du management et de l'innovation. «DingTalk, comme DingDing, vise en premier les PME [qui ont recours à des services moins chers]: les questions de confidentialité risquent alors de se poser de manière moins prégnante.»

Espérons alors que la préservation de notre vie privée ne succombe pas aux éventuelles économies de bouts de chandelle de nos entrepreneurs.

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