Un Boeing d'Air France, l'une des entreprises françaises les plus directement touchées par la crise mondiale du coronavirus. | Martin Bureau / AFP
Un Boeing d'Air France, l'une des entreprises françaises les plus directement touchées par la crise mondiale du coronavirus. | Martin Bureau / AFP

Face au Covid-19, faut-il s'attendre à des nationalisations massives?

Autrefois taboue, la mesure est désormais envisagée par les gouvernements. Les économistes Jean-Yves Archer et Michèle Rioux analysent cette perspective.

Depuis le début de la crise sanitaire et économique du Covid-19, la nationalisation n'est plus un gros mot. En Italie ou en France, les gouvernements n'excluent pas d'y recourir pour protéger leurs grandes entreprises.

Se dirige-t-on vers des nationalisations massives? Nous avons posé la question à Jean-Yves Archer, économiste et membre de la Société d'économie politique, et à Michèle Rioux, professeure à l'université du Québec et spécialiste de l'économie politique internationale.

Le ministre de l'Économie Bruno Le Maire a annoncé qu'il ne rejetait pas le recours à la nationalisation. Comment analysez-vous cette décision?

Jean-Yves Archer: Pour l'heure, il s'agit d'une déclaration d'intention, et seul l'avenir nous dira si l'exécutif néo-libéral qui dirige la France va sauter le pas et abandonner une partie de sa grammaire pour sauver de grandes entreprises qui font face à une situation inédite.

Vous imaginez si vous étiez vendeur de voitures neuves? Les chiffres de repli des ventes ne sont pas concevables selon nos logiciels habituels. Dans le secteur automobile, on attend un ressac de plus de 50% du chiffre d'affaires. Aucune industrie, aucun commerce ne peut survivre face à une telle descente aux enfers.

Les charges fixes absorbent la trésorerie comme du papier buvard et le cash burning rate est intenable, même pour des firmes qui réalisent habituellement plusieurs milliards de chiffre d'affaires.

L'opération consiste à éviter une crise durable de rentabilité et des méga-plans sociaux, voire des risques de faillite chez les grands groupes, au moyen d'un apport de fonds propres, donc d'entrées au capital.
Jean-Yves Archer, économiste et membre de la Société d'Économie Politique

Dès lors, il est probable que Bruno Le Maire tiendra parole et donnera un contenu à sa phrase récente: «Je n'hésiterai pas à employer tous les moyens qui sont à ma disposition pour protéger les grandes entreprises françaises.»

Il a clairement évoqué «des recapitalisations, des prises de participation» dans certains groupes et surtout, il a indiqué avec détermination: «Je peux même employer le terme de nationalisation si nécessaire» –probablement sur le modèle d'Alstom du temps de Nicolas Sarkozy (en tant que ministre de l'Économie) ou de General Motors du temps de Barack Obama.

Autrement dit, l'opération consiste à éviter une crise durable de rentabilité et des méga-plans sociaux, voire des risques de faillite chez les grands groupes, au moyen d'un apport de fonds propres, donc d'entrées au capital.

Selon vous, quels sont les secteurs concernés?

Michèle Rioux: Tous les secteurs essentiels, mais surtout les transports, les communications, la finance… Des interventions différenciées dans plusieurs pays vont permettre des comparaisons sur les meilleures formes et degrés d'intervention.

Jean-Yves Archer: L'État est présent au capital de PSA (17,5%) et de Renault (15,01%), et ces deux entités souffrent largement des migrations technologiques (du moteur thermique vers l'électrique), de la conjoncture issue du choc d'offre (sino-dépendance en matière de composants) et du choc de la demande (affaissement des achats et épargne de précaution).

C'est ce double choc simultané d'offre et de demande, couronné par les lourdes incertitudes sanitaires, qui nous placent de force dans un moment historique autant que tragique.

Dans ce contexte, il me semble plausible que l'État accepte de participer à une recapitalisation de l'un ou même des deux groupes précités. À noter qu'il peut, comme tout actionnaire, renforcer la qualité du bilan de ces constructeurs par un apport en compte courant. Dans les deux hypothèses, il faudra être attentif à la position des instances communautaires, qui devraient, étant donné la gravité du repli récessif, se montrer plus accommodantes.

Pour le reste, tout le monde a en tête la situation d'Air France-KLM, dont 90% des recettes issues du trafic passager sont sévèrement impactées, comme l'a rappelé l'ancien président du groupe et désormais président de l'Association internationale du transport aérien (IATA) Alexandre de Juniac.

La mondialisation est sous-régulée, et cette crise démontre que les pouvoirs publics n'y jouent pas un rôle assez important, du moins comme régulateurs. Nous ne sommes pas préparés, la démonstration est faite.
Michèle Rioux, professeure à l'Université du Québec et spécialiste de l'économie politique internationale

En Italie, le gouvernement de Giuseppe Conte a annoncé qu'il entendait nationaliser la compagnie aérienne Alitalia. D'autres États envisagent également cette solution. Peut-on s'attendre à des nationalisations massives dans plusieurs pays?

Jean-Yves Archer: Sans chercher une polémique déplacée, les analystes savent pertinemment que la compagnie Alitalia rencontre depuis plusieurs années des déboires financiers et des difficultés pour s'adosser à un autre opérateur du transport aérien.

Cela étant, la crise présente est un quasi-arrêt de mort, et seule une nationalisation rapide sera l'issue pour Alitalia, comme l'a dit le président du Conseil Giuseppe Conte.

Il serait prématuré de répondre factuellement à la question concernant une éventuelle vague de nationalisations en Europe. D'ici à trois mois, on y verra plus clair et je serais tenté de répondre: nécessité fera loi!

Michèle Rioux: Je crois que ceci est plausible, mais il faut voir dans ce processus un rééquilibrage des secteurs privé et public dans la mondialisation. La mondialisation est sous-régulée, et cette crise démontre que les pouvoirs publics n'y jouent pas un rôle assez important, du moins comme régulateurs. Nous ne sommes pas préparés, la démonstration est faite.

Quelles conséquences cela peut-il avoir à l'échelle européenne, voire mondiale?

Jean-Yves Archer: Ce satané virus a le monde pour territoire, et je redoute son irruption en Afrique. La méga-récession sera, elle aussi, déployée à une échelle planétaire. Dès lors, toutes les économies vont devoir revisiter leurs habituelles lignes de force, leur policy-mix respectif.

Sans parler de démondialisation, il faut établir des règles et nous assurer que les institutions, publiques et privées, jouent leur rôle et qu'elles peuvent assurer l'action collective face aux défis comme la crise du Covid-19.
Michèle Rioux, professeure à l'Université du Québec et spécialiste de l'économie politique internationale

Nous ne sommes pas en 2008 avec une crise financière à titre principal. J'estime que nous sommes dans un palier du rééquilibrage des forces motrices du monde vers l'Asie, et qu'en même temps, nous allons devoir accepter des lignes de rupture au moins aussi violentes que celle de la crise de 1973, qui avait mis fin aux Trente Glorieuses.

Nous savions déjà que la robotique et l'intelligence artificielle allaient rebattre le jeu de cartes. Désormais, c'est la combinaison capital-travail, donc le cœur de la fonction de production, qui va subir des injonctions contradictoires que les cours boursiers de demain refléteront avec volatilité.

Aujourd'hui, plusieurs observateurs, économistes et politiques, y compris le président de la République, estiment qu'il faut tirer les conséquences nécessaires de cette crise. Sur un plan économique, peut-on s'attendre à une intervention forte de l'État après cette crise?

Michèle Rioux: C'est ce qu'il faut espérer, tout en mesurant les niveaux d'intervention. La mondialisation nécessite des interventions étatiques et une coopération internationale multisectorielle. Sans parler de démondialisation, il faut établir des règles et nous assurer que les institutions, publiques et privées, jouent leur rôle et qu'elles peuvent assurer l'action collective face aux défis comme la crise du Covid-19.

Jean-Yves Archer: La crise va littéralement dézinguer des milliers de producteurs et notre économie, comme les autres, va devoir rebâtir un tissu d'entrepreneurs comme au lendemain d'un conflit armé.

Ce shut down de la plus grande partie de nos activités productives devrait être compensé par un effort de l'État, via des soutiens de trésorerie pour les PME et les TPE, par recours à la Bpifrance.

Mais une fois ces actions d'urgence passées, il faudra interroger notre modèle de développement. Nous savons que les Français sont attachés à la liberté d'entreprendre, mais ils recherchent aussi la protection de l'État.

Pour ma part, je crois à la «société de confiance» décrite il y a plusieurs décennies par Alain Peyrefitte et finement analysée par Jean-François Revel. Autant dire que j'estime requise une forte présence de l'économie publique, mais pas au point que l'État soit «fabricant de casseroles», pour reprendre un mot de Michel Rocard, qui en 1980 militait pour des nationalisations à 51% alors que François Mitterrand escomptait des nationalisations bancaires à 100%.

En pensant aux dégâts humains qui vont affecter les artisans ou certains salariés, j'espère que leur douleur sera présente à l'esprit des décideurs, qui ont une espèce de Bretton Woods à inventer pour le capitalisme du XXIe siècle.
Jean-Yves Archer, économiste et membre de la Société d'Économie Politique

Les deniers publics sont l'impôt de chacun –et aussi de nos enfants, compte tenu de notre endettement. Raison de plus pour sauver habilement ce qui doit l'être.

La crise va sèchement violer les critères de la modération budgétaire, et il serait déraisonnable de s'y opposer. C'est ainsi, mais gardons toutefois l'œil sur les jauges de la dépense publique.

En pensant aux dégâts humains qui vont affecter les artisans ou certains salariés, j'espère que leur douleur sera présente à l'esprit des décideurs, qui ont une espèce de Bretton Woods à inventer pour le capitalisme du XXIe siècle.

«Demain sera beau!», nous a dit Michel Serres peu avant de nous quitter, et il faut croire en une espèce de génie humain et de fraternité. Néanmoins, ne soyons pas candides, le constat de Jules Vallès dans L'Insurgé va encore longtemps caractériser la vie économique: «Le capital mourrait si, tous les matins, on ne graissait pas les rouages de ses machines avec de l'huile d'homme.»

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