Économiquement, la musique est un sport de combat. | Annabelle Fadat
Économiquement, la musique est un sport de combat. | Annabelle Fadat

Kim Giani, ou le guide de survie du musicien en période de pandémie

Des «concerts fugitifs» à ceux donnés chez vous, des disques uniques enregistrés à la demande à sa page Patreon: le Stakhanov pop nous dit tout.

Comment survivre quand les salles de spectacle ferment, quand les festivals s'annulent, quand les bars tirent le rideau, quand les spectateurs se confinent, ou quand l'industrie de la musique enregistrée se réorganise autour du streaming et de ses très maigres émoluments?

Nous avons posé la question à Kim. Sous son nom, avec des dizaines d'albums et des milliers de concerts, ou bien sous l'identité des dizaines de drôles de personnages qu'il s'invente, avec ses camarades et sa bande, l'artiste est un véritable Stakhanov de la pop, un couteau suisse du spectacle vivant.

Aussi brillant musicien que charmant garçon, Kim a beaucoup de choses à raconter sur la situation actuelle –notamment sur la manière si particulière dont lui, exception qui confirme la règle, réussit à survivre, voire à prospérer.

Surtout, au moment où les NFT, ces crypto-œuvres liées à la blockchain, font la joie de quelques spéculateurs et spéculatrices que payer plusieurs centaines de milliers de dollars un vieux mème reproduit à l'infini ne dérange pas, Kim fait exactement l'inverse. Le garçon s'est ainsi mis à enregistrer des albums uniques, à la demande, sur commande, en vinyle, illustrés par ses soins: il en a déjà vendu trente-trois, et les demandes continuent d'affluer.

Ces œuvres sont aussi uniques que la niche économique creusée par les efforts infinis du musicien, hyper-créatif et indépendant jusqu'au bout des ongles. «Concerts fugitifs» ou «concerts croissants», albums à la demande, club privé, page Patreon, prestations à domicile: sans fard, il nous raconte tout.

korii: Peux-tu te présenter?

Kim: Je joue de la musique sous plusieurs noms, mais la plupart du temps en tant que Kim. Il fut un temps, on appelait ça de l'indie-pop, ou de la lo-fi. Le «on» en question, ce sont les grands labels, les «major companies». J'ai encore parfois des propositions pour signer sur une major, mais je refuse à chaque fois, car leur modèle économique ne me va pas.

En 2006, j'ai signé un contrat de producteur avec le distributeur digital Believe, un contrat que j'avais initialement signé pour pouvoir publier mes copains. Je me suis rendu compte que ce genre de contrat pouvait être hyper intéressant pour pouvoir sortir ce que je voulais quand je le voulais, pour être sur les plateformes de streaming, faire des trucs dans tous les sens, sans contrainte financière, sans payer quoi que ce soit.

J'ai un statut d'intermittent depuis 20 ans, je n'ai jamais fait de hit et je marche dans la rue sans devoir être masqué comme Daft Punk, mais aujourd'hui, en vivant à Paris, je vis avec à peu près 2.000 euros par mois.
Kim Giani, musicien

Pour réinventer des choses, c'était intéressant – les chansons pastiches ou grivoises, celles de Jean-Pierre Fromage, de Robot Caca notamment. Les multiples masques que j'ai pu développer m'ont permis de faire beaucoup de choses.

Tu vis de ta musique?

Oui, j'en vis, plutôt bien. Après, je n'ai pas forcément besoin de beaucoup d'argent pour vivre: je ne fais pas beaucoup la fête, je n'ai pas beaucoup de projets à part faire de la musique. Mais je vis confortablement, je n'ai jamais eu de problème bancaire.

J'ai un statut d'intermittent depuis 20 ans, je n'ai jamais fait de hit et je marche dans la rue sans devoir être masqué comme Daft Punk, mais aujourd'hui, à Paris, je vis avec à peu près 2.000 euros par mois.

Quel est ton sentiment par rapport à l'économie du streaming?

Le streaming me rapporte un peu de sous. C'est très complexe. J'ai adoré ça il y a dix ans, parce que ça permettait de tout faire sans avoir l'épée de Damoclès de l'investissement dans un format physique dont on n'est pas certain du succès, sans problème de stockage. C'était aussi une époque où les algorithmes étaient moins présents, les gens allaient faire des recherches, n'attendaient pas qu'on les abreuve.

Mais les choses n'ont pas vraiment évolué d'une bonne manière. Les plateformes ont beaucoup développé de partenariats commerciaux, mais pour les créateurs, il n'y a rien. Ils ont à l'inverse proposé des choses honteuses, comme Spotify, en pleine pandémie, qui demandait aux artistes d'offrir un album en échange d'une place sur une playlist.

Dans mon cas, j'ai la chance d'avoir sorti beaucoup de disques, d'avoir beaucoup de catalogue, d'avoir des albums qui tournent un peu dans plein de petits cercles différents. En streaming, avec toutes ces choses accumulées, j'arrive à environ 140 euros par mois. Ce n'est pas énorme bien sûr, ça devrait être plus, mais c'est loin d'être négligeable.

Ça permet aussi d'exploiter des disques qui sont introuvables, dont on ne tirerait autrement aucun revenu. Cet argent, je le réinvestis dans mes nouveaux projets.

Il y a les téléchargements payants, aussi, même si ces derniers ne représentent pas grand chose en termes de ventes. J'ai sorti un album pendant le confinement, Confinado, il a été enregistré avec un téléphone, il a coûté environ 0 euro, trois ou quatre cafés pour les personnes invitées qui chantent ou jouent du clavier, et il est en bonne position sur le store iTunes. Ça ne vend pas des masses, mais il est visible.

Une grosse partie de tes revenus provient des concerts: comment as-tu fait depuis le début de la pandémie?

Je ne suis pas le plus mal placé. Comme je vends très peu de billets, j'ai pu jouer du 4 mai au 15 décembre inclus. Le préfet de Normandie a oublié d'interdire un spectacle, donc j'ai pu jouer dans une SMAC le 15 décembre près de Rouen, ce qui n'a aucun sens –deux spectacles à 150 personnes. Les règles pour les spectacles pour jeunes publics ne sont pas très claires, et en l'occurrence, c'était une audience scolaire.

Quand les bars ont fermé pour de bon, et qu'il est devenu interdit de rassembler des gens en intérieur, j'ai fait des concerts dans la rue mais en déambulant –des «Concerts fugitifs».
Kim Giani, musicien

Il y a aussi eu une petite brèche en juillet 2020, on a fait avec plusieurs copains un concert devant 400 personnes. C'était dans une guinguette, il y avait moyen de bouffer en plein air, la salle était dispo. J'en ai fait d'autres, en plein air aussi, en jardins. J'ai aussi fait des concerts dans des bars, mais au petit-déjeuner, avec Cléa Vincent.

Puis quand les bars ont fermé pour de bon, et qu'il est devenu interdit de rassembler des gens en intérieur, j'ai fait des concerts dans la rue mais en déambulant –des «concerts fugitifs». À un emplacement qui n'était précisé que quand on donnait de l'argent par mail: on donne le point de départ, puis on bouge, ça permet de ne pas créer de foule. On l'a fait en février.

Comment es-tu rémunéré dans ces cas-là?

C'est du participatif libre. C'est ce qui nous permet d'entretenir l'hygiène de jouer: quand on joue aussi peu, le niveau baisse à une vitesse incroyable, c'est affligeant.

Avec notre petit public, six personnes qui nous suivent, il est évident qu'on ne va pas développer un salaire: on est plus dans le pourboire, et c'est la même chose dans les cafés d'ailleurs, il est de toute façon interdit de faire plus. En revanche, j'ai aussi fait des concerts en appartement, chez des gens, et dans ce cas j'ai parfois perçu des salaires, grâce au guichet unique.

Le fait d'être principalement musicien de scène signifie que 90% de mes revenus proviennent des concerts. Donc il a fallu basculer quand la pandémie est arrivée. J'ai la chance de ne pas avoir de tourneur ou d'agent, ça m'a permis de me faire payer en direct certaines dates annulées ou reportées, ou de négocier un paiement en échange d'un concert en visioconférence. D'autres ont été considérées comme du chômage partiel.

On programme des choses qui sont ensuite annulées, c'est extrêmement compliqué, très déprimant, et il faut être souple. Et comment je fais dans deux mois, pour bouffer?
Kim giani, musicien

Même quand tout était fermé, j'ai donc réussi à avoir des cachets. Mais ce qui est possible pour moi est beaucoup plus compliqué pour d'autres. Je connais pas mal de musiciens qui arrêtent, qui font autre chose, qui sont dans une merde noire.

Et, pour ma part, je n'ai de la visibilité que sur un mois. On programme des choses qui sont ensuite annulées, c'est extrêmement compliqué, très déprimant, et il faut être souple. Et comment je fais dans deux mois, pour bouffer? J'essaie de ne pas regarder trop loin: je me lève le matin, et je cherche des plans. C'est épuisant. Quatre fois plus d'efforts pour un même résultat sur le plan économique.

Tu t'en sors quand même à peu près?

Je n'ai pas à me plaindre car au final, il n'y a que deux mois, avril et janvier, où je n'ai pas pu jouer en public. Mais j'ai fait vingt-deux contrats, ce qui est vraiment cool, en basculant sur les concerts en appartement quand ça a été possible. Au final, j'ai pu renouveler mon intermittence.

J'ai aussi proposé des concerts privés, en webcam, face-à-face. En échange, les gens me paient, c'est une forme d'aide, c'est aussi du pourboire. C'était en direct, mais ça pouvait parfois être du différé. J'ai aussi mis en place une formule d'abonnement, qui permet aux gens de recevoir un concert par mois, que j'enregistre chez moi. J'ai fait soixante-cinq concerts comme ça depuis le confinement, ça m'a bien aidé et ça m'aide encore, car je continue d'en faire: à la fin du premier confinement, j'avais à peu près réussi à retomber sur mes pattes.

Et à un niveau plus «institutionnel»?

Il y a eu une période intéressante en novembre, où nous avons été quelques uns à faire des concerts sans public. Un concert dans une salle, qui produit le spectacle et l'enregistre, puis le vend sur une plateforme dédiée ou sur YouTube. Je l'ai fait au Théâtre de la Ville ou à Épinay-sous-Sénart, notamment.

C'était très bien pour les artistes, mais ça a aussi arrangé les salles: ça leur a permis de dépenser les subventions, donc de les maintenir pour l'exercice suivant. C'est super, je cautionne à fond, mais ça envoie un message bizarre aux gens: «Regardez les intermittents qui font mumuse quand nous on est enfermés…»

Ceux qui souffrent le plus, selon moi, sont les plus petits, les amateurs et semi-amateurs, et les gros, qui vendent des disques et font des concerts, qui ont besoin que ça tourne pour pouvoir vivre.

Les gens comme moi, qui sont habitués à bricoler des choses, peuvent mieux s'en sortir. J'ai plein de copains dans le bal, les spectacles pour enfants, les concerts ruraux, la chanson, qui se démerdent. Mais nous sommes une exception, que Roselyne Bachelot récupère pour dire: «Regardez, il y en a qui travaillent!» Or, non, ça ne peut pas marcher pour tout le monde.

Que peux-tu me dire de ces albums uniques que tu enregistres et vends?

L'idée vient d'un label qui s'appelle Onement. Sylvain Chauveau l'a créé il y a une quinzaine d'années et m'en avait parlé: il enregistre un album et l'envoie à l'usine, mais n'en presse qu'un, en vinyle.

Le moule, qui sert à presser les disques, coûte très cher. Le pressage des vinyles, ensuite, c'est rien mais cette matrice, c'est vraiment cher, et le label devait à l'époque vendre ses albums 300 ou 400 balles pour ne pas perdre de l'argent. C'est génial parce que c'est une œuvre unique, mais ce n'est pas accessible à toutes les bourses. Je me suis demandé comment ça pouvait être fait autrement, mais je ne trouvais pas.

Pendant la pandémie, j'ai fait les webcams live, souvent sur commande, en demandant aux spectateurs ce qu'ils voulaient que je leur joue. De l'autre côté, je continue à vendre mes tableaux –j'ai aussi fait une exposition virtuelle, toujours via une webcam. Et beaucoup de gens m'achètent des œuvres de 30 centimètres.

Ça commençait à me démanger: tout ça ressemblait à un album, les gens étaient capables de mettre un certain prix, de l'ordre de 70 euros sans les frais de port, soit un restau à trois.

L'idée est de faire des albums à la commande, comme mes tableaux. J'enregistre ce que me demandent les gens.
Kim Giani, musicien

J'avais vu ce que faisait Mathias Malzieu. Il invitait sur scène un graveur de vinyle, en direct, lors de concerts aux Trois Baudets. C'est une autre technique: c'est une gravure sur du plastique, il n'y a pas de moule, on fait directement la duplication. On peut le faire en temps réel, et ça reste une gravure unique: ça ressemble à ce qu'on pouvait faire avec une cassette enregistrée pour un copain dans les années 90.

Grâce à Clément Daquin, de ALB, j'ai trouvé un graveur, qui fait des choses d'une très, très bonne qualité. L'idée est de faire des albums à la commande, comme mes tableaux. J'enregistre ce que me demandent les gens. L'album unique du Wu-Tang Clan n'est adressé à personne en particulier, dans mon cas c'est l'inverse: il est créé selon le souhait de quelqu'un.

Pour faire baisser le prix de chaque gravure, la solution a été de faire le plus de prises uniques en une seule journée. De temps en temps, la gravure merde: pour que ça n'arrive pas, il faut un temps de refroidissement. Je peux donc difficilement produire plus de quatre ou cinq disques uniques en une seule journée.

Des gens aiment certaines choses que je fais plutôt que d'autres, j'ai plusieurs identités de scène, je peux m'appeler Kim comme je peux m'appeler Jean-Pierre Fromage: les gens peuvent demander ce qu'ils veulent, dans plein de répertoires différents.

Ça peut être de l'improvisation. Certaines personnes souhaitent que je fasse ce que je veux, la seule condition est que ça doit être d'une traite. Il y a souvent une adresse pour la personne dans le disque, ça fait un petit tampon pour bien prouver que l'œuvre est la sienne. C'est du live, donc il m'arrive de m'interrompre pour parler d'un truc. Et, bien sûr, je dessine la pochette.

Comment fais-tu connaître ce genre de projet?

Comme je n'étais pas sûr au départ d'avoir suffisamment de demandes, j'ai d'abord proposé ça dans un club privé, le Super Pizza Club, que j'ai créé sur Facebook. Ça a été fait lors du premier confinement: je voulais pouvoir rassembler tous les personnages que j'ai, toutes les activités qui sont les miennes, dans un seul endroit, mais sans que ça saoule les gens.

C'est aussi la volonté de trouver un nouveau modèle de relation entre les gens et les artistes. Les membres peuvent y faire ce qu'ils veulent, montrer ce qu'ils font s'ils sont musiciens, trouver du travail (c'est arrivé). De mon côté, je publie des choses qui ne sont nulle part ailleurs –un cours de batterie, un album gratuit.

J'ai donc proposé mon concept, et j'ai eu tellement de demandes que je n'ai toujours pas fini d'honorer les premières. Je ne gagne pas un sou sur ces disques à la demande, mais je n'en perds plus non plus.

Tu as aussi une page Patreon. Que peux-tu nous en dire?

Oui, un autre projet qui me tient vraiment à cœur. L'idée est aussi de faire quelque chose de privé, autour d'une communauté. Il y a diverses formes de rémunération et d'œuvres distribuées.

À 3 euros par mois, je garantis un morceau en MP3, un dessin et une vidéo inédits par mois. À 10 euros, j'ajoute trois albums par an (j'en fais dix à douze chaque année sous mes différentes étiquettes, de l'ambiant, de la chanson grivoise, ou sous mon nom). Je vais enregistrer un album spécial pour Patreon, les contributeurs les plus généreux ont droit à un concert à domicile.

J'ai découvert que ce forfait à 3 euros, au total, me rapportait autant que mes royautés si je vendais 6.000 albums, c'est énorme. En stream, c'est encore plus fou: ça correspond à 300.000 écoutes par mois.
Kim Giani, musicien

Ça a plutôt bien pris: j'en suis à 112 euros par mois, c'est pas mal. Beaucoup de gens ont pris le forfait à 3 euros. Et j'ai découvert que ce forfait à 3 euros, au total, me rapportait autant que mes royautés si je vendais 6.000 albums, c'est énorme. En stream, c'est encore plus fou: ça correspond à 300.000 écoutes par mois.

Des gens me disent: «Mais du coup, ce que tu envoies à ces quelques dizaines de personnes, ça ne sortira jamais dans le commerce?» Effectivement, mais je m'en fous, c'est déjà vendu.

Ça n'existe pas de manière médiatique ou sur les rayons, ça enlève beaucoup de métiers à d'autres gens, mais ça permet d'offrir des choses exclusives aux gens, des expériences uniques, et ça enlève la pression du hit, un fantasme commun dans la pop que j'ai aussi parfois.

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