Le personal branding est un sport de combat et on prend de sacrés gnons. | Hunters Race via Unsplash

Le personal branding est un sport de combat et on prend de sacrés gnons. | Hunters Race via Unsplash

LinkedIn: voyage au bout de l'enfer corporate

Le personal branding est un sport de combat, d'une violence inouïe si vous êtes au chômage.

C’est peut-être le secret de la gloire entrepreneuriale de l’inventeur de MinuteBuzz, de sa grandeur intellectuelle, du lustre inimitable de son crâne glabre aux idées surnuméraires. Détaillée à Laura Mabille, experte ès rituels matinaux vue sur France 2, 3 et 5, M6 ou Biba (c’est dire si elle est experte), la morning routine de Maxime Barbier est plutôt simple. Un jus de citron pur «pour réactiver [son] estomac» (sans doute s’était-il mis hors tension pendant la nuit), une «série de réveil musculaire» (quelques squats, étirements et pompes, la base quoi), une douche «assez chaude puis très froide» (écossaise, donc), un peu de méditation (que le coquinou zappe parfois, personne n’est parfait), un «café à l’italienne», trente minutes de vidéos YouTube de gourous 3.0 («Gary Vaynerchuk, Tony Robbins, Simon Sinek», ça change de Spinoza ou Heidegger), puis la préparation de son Feed, son repas complet et pratique dès 2,40 euros qu’il «petit-déjeune sur [son] scooter».

Encore chômeur il y a quelques mois, ma morning routine était d’une toute autre mollesse. Je me levais, ne bousculais personne, ne réveillais que le chat, comme d’habitude. Je regardais l’heure, hurlais intérieurement «Bon sang, déjà neuf heures!» puis me rendormais pour une petite demi-heure (minimum). Au second réveil, je checkais mes notifications Facebook et Twitter de la nuit, constatais avec effroi que je n’avais plus ni Ricoré ni biscottes puis allais faire ce que j’avais à faire, une indicible chose qu’omet étrangement Maxime Barbier –pas besoin de vous faire un dessin, mais c’est impossible sur un scooter.

Pas des vacances aux Bahamas

Cela ne va plus vraiment sans dire tant les discours aliénants, infantilisants, culpabilisants voire tout à fait irréalistes finissent par imprégner la langue, l’idéologie et les décisions concrètes d’une large part de la classe politique française. Donc répétons-le, pour celles et ceux qui en douteraient encore: non, le chômage n’a vraiment rien à voir avec des vacances aux Bahamas. Dépression, anxiété, suicides, addictions, maladies cardiovasculaires, qualité de soins dégradée: selon une récente étude de l’association Solidarités nouvelles face au chômage, ce dernier serait responsable de 10.000 à 14.000 décès en France chaque année.

Tenue appropriée et posture impeccable: la journée type d'un chômeur sur LinkedIn. | DESIGNECOLOGIST via Unsplash

Une étude de Karsten Ingmar Paul et Klaus Moser, parue en 2009 dans le Journal of Vocational Behavior, pointait quant à elle la détérioration de la santé mentale de ces innombrables soldats démobilisés de l’armée de réserve, très improprement collés d’office dans la catégorie des «inactifs». Un autre papier de 2011 enfonçait un dernier clou dans le cercueil des espoirs évanouis: parce qu’il provoque un biais dans le recrutement en stigmatisant celles et ceux qui en sont victimes, le chômage mène, tout simplement, au chômage. Chouette.

Le travail est désormais considéré comme un reflet de l’identité: ne pas avoir de travail signifie donc qu’on n’est rien.
Samuel Dock, psychologue clinicien doctorant

«La société valorise la performance, la jouissance, la brillance», explique Samuel Dock, psychologue clinicien doctorant et auteur, notamment, du Nouveau malaise de la civilisation. «On est dans une hyper-compétitivité qui peut être violente. Le travail est désormais considéré comme un reflet de l’identité: ne pas avoir de travail signifie donc qu’on n’est rien. Il peut survenir un sentiment de blessure narcissique, quelque chose que je vois beaucoup en consultation avec des gens qui se sentent obligés de mentir sur leur parcours professionnel, sur leurs difficultés, pour ne pas montrer qu’ils n’arrivent pas à tenir ce rythme de l’hyper-compétitivité moderne.»

Être chômeur ou chômeuse n’est pas simple-simple, vous l’aurez compris –et sans doute l’aviez-vous compris bien avant la lecture de cet article, c’est du moins à espérer. Poursuivons néanmoins mon cheminement cahoteux sur la route du plein-emploi, car les véritables monstruosités n’ont pas encore montré le bout de leurs pustules, et le véritable patatras des humeurs était à venir.

Les mails lus (au mieux, du rien, au pire de sèches réponses négatives et leur proverbial «Malgré la grande qualité blah blah blah nous conservons votre curriculum vitae blah blah blah»), il était temps pour le chercheur d’emploi que j’étais de passer à LinkedIn. Et pour un ou une sans-emploi ne rêvant que de salariat, du doux ronronnement des photocopieuses et du luxe clinquant d’un carnet flambant neuf de tickets restaurants, LinkedIn est un enfer. Le pire de tous: c’est l’enfer corporate.

CEO, COO, CTO: MDR, JPP, DCD

Chômer est vecteur de déclassement, de désocialisation? Pour quiconque n’ayant pas fréquenté ces dix dernières années le réseau social des winners patentés, chômer + passer ses journées en pyjama pilou-pilou sur LinkedIn = se faire catapulter à quelques années-lumière au-delà des limites de l’univers connu, se faire parachuter aveugle, sourd, stupide, à poil, sans arme et déjà moribond sur le féroce champ de bataille des egos salariés.

On sait quel est leur réseau, mais qui sont ces gens? Quelle est cette impénétrable novlangue d’école de commerce de Satan? Pourquoi n’entrave-je absolument rien à rien, au pourquoi, au comment, au why, au how? Et pourquoi ces individus sont-ils tous et toutes «founder» de quelque chose («Founder à Frites Paradize», ce genre de «founder»), Senior Creative Social Media Officer, Chief Marketing Content Director, Global Digital Strategist, Head of Truc Bidule Machin, CEO, COO, CTO de quelque chose quand pour ma part je me sens, face à ces élites en col blanc, simplement journaliste, très con, principalement francophone et professionnellement DCD?

Quelle est la part de réalité et la part de mensonge? Et quel est le véritable sens de ce dévoilement? Est-ce décrocher un emploi ou quelque chose de purement narcissique? Montrer sa jouissance, sa performance, sa brillance au travail?
Samuel Dock, psychologue clinicien doctorant

«LinkedIn est la quintessence de l’hyper-compétitivité de notre monde moderne», poursuit Samuel Dock. «On considère qu’une personne sans travail est une personne sans métier, sans activité. Et sans activité, on est symboliquement mort: il faut être parfaitement efficace sur tous les plans, avoir quelque chose à montrer et savoir le faire. Or montrer est le cœur de LinkedIn: les profils rivalisent dans le dévoilement de leur intimité professionnelle. Mais quelle est la part de réalité et la part de mensonge? Et quel est le véritable sens de ce dévoilement? Est-ce décrocher un emploi ou quelque chose de purement narcissique? Montrer sa jouissance, sa performance, sa brillance au travail? Et quelle image peut-on offrir quand on est chômeur? Il y a là-dedans quelque chose d’une très grande violence. LinkedIn est un simulacre. C’est un jeu qui s’opère sur un plan psychanalytique avec le regard de l’autre –un regard souvent anonyme, donc une réponse qui ne viendra pas. Comme sur un Facebook sans “like”, cette absence de validation peut être dangereuse pour la santé mentale: c’est une suspension de l’angoisse, une blessure narcissique inévitable, car rien ne vient réellement marquer l’assentiment de l’autre.»

Accès gratuit au baby-foot

Bon, ok, calmos. Cherche un boulot –après tout, tu es là pour ça. Enfer, damnation et startupnation, c’est pire. La bouffée d’anxiété née de mon sentiment d’inadéquation absolue au marché moderne du travail se dilate dans mon bide comme Tetsuo dans Akira quand je me mets à faire défiler, sorte de Tinder de la fiche de paie, les annonces d’emploi.

Déroulés avec une fierté notable par «un sachant», les termes et formules de certaines d’entre elles sont aussi impénétrables qu’une prière païenne psalmodiée pour Cthulhu. Il pourrait s’agir d’un poste de dresseur de vigognes acrobates ou d’un job de designer de sondes intergalactiques à la Nasa. Le seul moyen de le savoir est de postuler, pour se retrouver un lundi à 8 heures à la Cogip de Beauvais face au terne Berthier, qui cherche un contrôleur de gestion adjoint pour l’agonir de ses calembours moisis à la machine à café. Dans les trois cas, ce n’était pas pour moi.

Et surtout, n'oubliez pas le plus important: garder l'esprit Cogip, coûte que coûte.

D’autres annonces, alléchantes promesses de journées captivantes et de k€ bruts en veux-tu en voilà, dessinent dans d’impressionnantes listes de responsabilités présidentielles ce que pourrait être le quotidien professionnel de Jeff Bezos, mais tutoient bizarrement leur cible et s’achèvent immanquablement par un «Statut: stage, convention obligatoire, rémunération légale (mais accès au baby-foot!!!)». Bim: dans les chaussettes, les espoirs.

Le personal branding, un sport de combat

De la même manière que la recherche d’emploi est un boulot à plein temps, le personal branding, pour ne pas remplacer un D par un L, est un véritable sport de combat. La maîtrise des codes propres à LinkedIn nécessite d’abord un long décryptage, puis un triple apprentissage. Il faut apprendre à bomber le torse, apprendre à mentir, apprendre à le faire avec un panache très entrepreneurial.

Oui, je sais ce qu’est un Chief Senior Product Owner Digital Content Manager Senior Junior Chief –je suis même pour ainsi dire le meilleur, leader mondial dans mon secteur, croyez-moi sur parole. Non, je n’oublie pas de souhaiter un «Joyeux anniversaire!», d’un clic robotique, à ces quidams qui jamais ne feront quoi que ce soit pour la suite de ma carrière. Oui, je ravale mon amère jalousie pour féliciter un concurrent pour son nouveau poste, d’une autre très inhumaine formule-en-un-clic. Non, je n’hésite jamais à «liker» les articles et posts pourris, imbitables, mal écrits, niais, horripilants, stupides ou tout ceci à la fois que publient les plus poètes de ces penseurs et penseuses corporate.

Unique ou conformiste? Ne choisis pas ton camp, camarade


Bref: il faut coûte que coûte faire et montrer ce que ce très indéfinissable «on» attend de vous. «Sur LinkedIn, tu te sens tenu de te conformer à la bulle de ton milieu professionnel, à la bulle des partages et contenus publiés par tes cibles et ton réseau», décrit une habituée du réseau, qu’elle a longtemps scruté avant de fuir –saine décision. «Il y a des signaux contradictoires. Tu veux entrer dans le cercle et, partout, on t’explique qu’il faut être créatif, singulier, «unique» pour y être accueilli. Mais jusqu’à quel point la singularité est-elle désirable? On vante «l’intrapreneur», l’autonomie, l’audace, la personnalité, la différence mais si tu prends ça au pied de la lettre et que tu ne restes pas dans une dose acceptable de conformité, tu t’exclues. C’est soit un jeu de dupes consenti, soit un aller simple vers l’auto-dépréciation.»

Un conseil supplémentaire pour limiter la casse morale et intime: apprendre certes à jouer avec les autres, mais surtout à le faire en s’en foutant vaguement. Et rire de ce dérisoire petit théâtre comme le fait notamment, sur Twitter, l’acerbe et acide Disruptive humans of LinkedIn. Rire jaune mais rire beaucoup, et rire fort: ça porte bonheur et ça éloigne la lose. La preuve.

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