Du déchet à la fibre, le processus de transformation issu du projet Mestic de Jalila Essaïdi. | Jalila Essaïdi
Du déchet à la fibre, le processus de transformation issu du projet Mestic de Jalila Essaïdi. | Jalila Essaïdi

Et si vos futurs vêtements étaient faits en bouse de vache?

C'est le pari de Jalila Essaïdi, une bio-entrepreneuse qui plaide pour les bienfaits qu'auraient cette nouvelle matière sur l’environnement.

Jalila Essaïdi mêle à la créativité d'une artiste une audace partagée par nombre de personnes qui se lancent dans l'entrepreunariat. Pourtant, il y a quelques mois encore, rien ne prédestinait cette Hollandaise de 39 ans à s’orienter vers le projet Mestic, des vêtements à base de bouse de vache. Diplômée en bio art à l’université de Leiden, elle est à l’origine de la fondation BioArt Laboratories, située à Eindhoven.

La jeune femme est surtout connue pour son projet 2.6g 329m/s –la création d’une peau pare-balle «plus résistante que l'acier». La Hollandaise a procédé à un mélange de peau cultivée in vitro et de soie produite par des araignées génétiquement modifiées afin de donner vie à une matière hybride capable d'arrêter une balle. Mais Jalila Essaïdi a mille cordes à son arc, elle ne cesse d’observer la société et s’inspire de la nature pour ses innovations. Sa dernière idée en date l’a conduite à s’intéresser au fumier.

Le fumier, ce poison

Il y a quelques mois, l’entrepreneuse a été interpellée par un appel des pouvoirs publics bataves pour réfléchir à une solution destinée à endiguer l’épineux sujet du fumier qui empoisonne la Hollande. «Le fumier est un énorme problème chez nous. Il peut être épandu pour servir d’engrais dans les champs mais, en trop grosse quantité, il devient un polluant pour les sols. La dose qui peut être répartie dans les champs est donc régulée par l’Union européenne». D’ailleurs, l’agence pour l’environnement du gouvernement néerlandais estime que 30 à 40% des 76 milliards de kilos annuels de fumier produit par le pays se retrouvent dans un marché noir de déchets illégaux, négociés en secret ou épandus la nuit pour éviter des amendes.

Dans son laboratoire d’Eindhoven, situé à côté d’une forêt, Jalila Essaïdi explique comment elle a tâtonné avant de trouver des éléments concrets pouvant être utilisés. «Pour trouver une solution, nous avons d’abord observé toute la chaîne», relate-t-elle. «Et nous avons vu que la composition du fumier ressemble aux couches des lasagnes. Il combine plusieurs élements: de l’urine et du solide. Notre travail consiste à séparer la fraction sèche et la fraction humide. La fraction sèche donne de la pulpe de cellulose. La fraction humide est fermentée: nous en extrayons les solvants pour transformer la cellulose, qui n’est finalement rien d’autre que de l’herbe et du maïs.» Simple comme bonjour.

L’industrie textile est très polluante, alors je me suis dit que ce serait bien d’utiliser cette découverte pour faire des vêtements.
Jalila Essaïdi, bio-artiste et entrepreneuse

Ajoutons que la fermentation, qui a lieu dans les quatre estomacs que possèdent les vaches, permet d’adopter une méthode moins énergivore et moins polluante, en faisant des économies de productions chimiques. La pulpe de cellulose ainsi créée peut servir à façonner du papier, du bioplastique ou encore des fibres textiles. «L’industrie textile est très polluante, alors je me suis dit que ce serait bien d’utiliser cette découverte pour faire des vêtements;»

L'argent n'a pas d'odeur (le tissus non plus)

Ainsi a vu le jour la marque Mestic. Pour l’instant, douze prototypes sont sortis de l’imagination de Jalila Essaïdi. Quand la jeune femme présente une robe aux tons bleus dégradés, l’ensemble, plutôt flashy et d’une ligne moderne sans toutefois tomber dans l'excentricité semble tout à fait portable. Surtout, la robe ne dégage aucune odeur nauséabonde. Une chaîne de télévision néerlandaise, RTL Nieuws, a fait un micro-trottoir pour demander aux gens ce qu’ils pensaient de ces vêtements qui sortaient du postérieur d’une vache.

Sans surprise, la question de l’odeur est celle qui revient le plus. Mais le marketing devrait faire son œuvre et Jalila Essaïdi ne s’inquiète pas outre-mesure de cet obstacle.

À l’extérieur de son laboratoire composé de plusieurs bâtisses, deux vaches trottinent joyeusement dans un pré. Le fumier récupéré pour la fabrication des vêtements ne vient pas pour autant de ces deux bêtes-là. Sa matière première, Jalila Essaïdi la recueille avec auprès d'une quinzaine d'exploitatations agricoles de la région avec lesquelles la biologiste a passé un partenariat: «En fait, au début du projet, je ne connaissais pas grand-chose à la situation des fermiers. Ensuite j’ai compris qu’ils étaient pris en étaux entre les réglementations des politiques et la nécessité de produire toujours plus donc, bien souvent, en devant acquérir un nombre de bêtes toujours plus important afin de rester compétitifs. Je me suis dit que le fumier pouvait devenir une vraie ressource. Qu’il fallait changer notre regard et ne plus simplement le considérer comme quelque chose de dégoûtant et de nauséabond, mais bien comme une ressource.»

De la bouse reconvertie en robe ou en blouse, sans qu'il soit besoin de l'accessoiriser avec un pince-nez. | Jalila Essaïdi

C'est pourquoi l'entrepreneuse tient à payer les exploitant·es pour acquérir le fumier de leur cheptel. «Je suis sûre que dans quelques années on considérera le fumier autrement et que les fermiers pourront le vendre et le monnayer au même titre que le lait», ajoute la Hollandaise.

«Jalila a vraiment eu un raisonnement brillant: elle a inversé la façon de penser. Au lieu de concevoir le fumier comme étant le problème, elle l’a vu comme étant la solution!», s’exclame Hans Huijbers, président de l’association de fermier ZLTO, qui collabore au projet Mestic. «Mestic ne solutionnera pas le problème à lui tout seul, mais c’est une initiative très intéressante, au cœur de laquelle le fumier remplit un rôle nouveau.»

Quel bilan carbone pour produire du déchet?

L’initiative paraît donc doublement intéressante: non seulement elle solutionne en partie le problème du fumier, mais encore elle s’inscrit dans une démarche de production textile respectueuse de l’environnement. Pourtant, Hélène Sarfati-Leduc, consultante indépendante en développement durable auprès d’entreprises de la mode, s’interroge: «Il faudra voir comment se déroule le passage au stade industriel, car si le bilan carbone de la production d'un déchet se révèle trop élevé, l’effet sera nul.»

Certes la réponse de Mestic n’est pas parfaite, mais elle propose de s’adapter à la société d’aujourd’hui.
Jalila Essaïdi, bio-artiste et entrepreneuse

La consultante met en garde: «Je crois que le monde entier a un énorme problème avec les vêtements. Mais ici le problème serait plutôt que l'on a trop de vaches qui par ricochet polluent trop, que ce soit par épandage ou parce que l'élevage est rop important. En réutilisant le fumier, on ne traite pas le souci à la racine. L’action la plus écoresponsable dans le secteur de la mode n’est pas de ne rien produire du tout mais de réutiliser des fringues qui existent déjà, à l'image du mouvement d’upcycling

À ces critiques, et dans une démarche pragmatique, Jalila Essaïdi conclut: «Dire que tout le monde recyclera ses vêtements ou qu’il faut arrêter de produire du textile, c’est bien. Mais cela revient à dire que, dorénavant, tout le monde doit arrêter de manger de la viande. Ce serait souhaitable mais en 2019 on en est encore très loin. Certes la réponse de Mestic n’est pas parfaite, mais elle propose de s’adapter à la société d’aujourd’hui.»

Je parle souvent du binôme impossible entre innovation et économie responsable car pour créer des matières originales les processus de production sont souvent polluants.
Thomas Ebélé, cofondateur de SlowWeAre

Majdouline Sbaï, sociologue et autrice de l’ouvrage Une mode éthique est-elle possible?, est un peu moins sévère. «Certes, se servir des fibres déjà existantes est la meilleure piste. Mais trouver des alternatives à partir de déchets, c’est bien. Après, il faut voir comment on industrialise tout ça, mais ce mouvement est en pleine réflexion.» De fait, beaucoup d’initiatives du genre fleurissent un peu partout sur la planète: on peut citer, pêle-mêle, le cuir en peau de poisson, la robe en champignon, la fibre textile à partir de pelures d’agrumes. «C&A a même sorti un T-shirt compostable», souligne Majdouline Sbaï.

Alors, fantaisie des créations surfant sur la vague du développement durable ou réel mouvement dans la mode? «On peut dire que la vague s’est transformée en vraie lame de fond. Mais beaucoup de grosses marques ou de grands groupes communiquent sur des actions écologiques, des engagements pour l’environnement dans leur production, alors qu'en réalité l'inertie demeure entre les mots et les actes. Ces groupes pèsent tellement lourd qu’il faut du temps pour les faire bouger, observe Thomas Ebélé, cofondateur de SlowWeAre, une plate-forme dédiée à la mode écoresponsable. «Je parle souvent du binôme impossible entre innovation et économie responsable car pour créer des matières originales les processus de production sont souvent polluants.»

Jalila Essaïdi est donc prévenue: l’industrialisation de Mestic sera scrutée à la loupe. Mais si l'on s'en tient à l'objectif de trouver un nouveau débouché au fumier, le pari semble tenu –du moins si vous êtes prêt·es à porter des fibres made in cow.

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