Le vice-président du Conseil des ministres Matteo Salvini porte le projet –flou– des minibots. | Filipo Monteforte / AFP
Le vice-président du Conseil des ministres Matteo Salvini porte le projet –flou– des minibots. | Filipo Monteforte / AFP

Les minibots de Matteo Salvini peuvent-ils (vraiment) se substituer à l'euro?

L'économiste Henri Sterdyniak explique en quoi cette monnaie alternative à l'euro portée par le ministre de l'Intérieur italien ne résiste pas à l'analyse.

Le Parlement italien a récemment voté une motion appelant le gouvernement à accélérer l'émission des «minibots», des mini-bons du Trésor. Des économistes y voient une future monnaie parallèle qui esquisse une sortie de la zone euro de la quatrième puissance européenne.

Henri Sterdyniak, économiste à l'OFCE et animateur des Économistes atterrés, décrypte les enjeux qui sous-tendent cette mesure.

korii: Quel serait le statut financier des minibots?

Henri Sterdyniak: Il est difficile d'analyser le statut des mini-bons dans la mesure où il s'agit d'un projet vague, qui n'est pas encore appliqué.

En principe, le gouvernement effectuerait une partie de ses paiements (à ses fournisseurs, aux fonctionnaires, aux bénéficiaires de prestations sociales) sous la forme de bons qui pourraient circuler entre les agents privés, mais que l'État s'engagerait à accepter en échange de leur valeur faciale sous la forme d'un paiement des impôts. Ces bons ne rapporteraient pas d'intérêt. Ils pourraient être émis soit sous forme de billets de faible montant, soit sous forme de compte électronique.

Deux points, qui sont liés entre eux, ont une importance cruciale: ces bons auront-ils un pouvoir libératoire obligatoire (les commerces ou les institutions financières étant obligés de les accepter)? Auront-ils une échéance (l'État ne les acceptant, par exemple, que deux ans après leur émission)?

On peut imaginer deux cas limites. Si les bons ont une échéance, leur circulation est freinée, ce qui les prive de pouvoir libératoire. Ils constituent alors un emprunt forcé à taux zéro, ce qui est peu acceptable pour les entités qui les reçoivent, en particulier pour les prestations sociales. Ces bons pourraient être revendus avec une certaine décote. Ils s'ajouteraient alors à la dette publique en en baissant un peu le coût au détriment des premiers receveurs.

Si les bons n'ont pas d'échéance, leur circulation est aisée; les commerces peuvent les accepter pour les rendre immédiatement à l'État en paiement de la TVA ou des cotisations sociales. C'est une monnaie, mais le montant en circulation est obligatoirement limité (personne ne veut stocker un actif sans intérêt) et se fait au détriment des billets ou des dépôts bancaires.

La nostalgie de la lire italienne est forte chez certain·es Italien·nes –ici, de vieux billets présentés par un membre de la Ligue du Nord. | Giuseppe Cacace / AFP

L'idée de mettre en place une monnaie fiscale reste défendue par plusieurs économistes hétérodoxes; elle a même été avancée sous une forme similaire aux minibots par Yánis Varoufákis, ministre des Finances au moment de la crise grecque. Une monnaie fiscale permettrait selon ses adeptes d'établir un rapport de force face à la Commission européenne. Sur quoi se fonde cette thèse et dans quelle mesure la jugez-vous pertinente?

L'Italie, comme tous les pays de la zone euro, est soumise aux contraintes absurdes du pacte de stabilité (PSC) et du traité budgétaire. Certaines des personnes qui adhèrent à la monnaie fiscale défendent l'idée qu'elle permettrait d'échapper à cette contrainte dans la mesure où les dépenses financées par mini-bons ne figureraient pas dans le déficit public et où ces mini-bons n'apparaîtraient pas dans la dette publique.

Ces deux propositions sont erronées. Les bons du trésor seront comptés dans la dette publique et les émissions de mini-bons dans le déficit. Faut-il engager un combat sur la base de deux propositions incorrectes? Il vaudrait mieux constituer dans la zone euro une coalition de pays ou de forces politiques prêtes à réformer les traités budgétaires européens.

Un pays a toujours le droit d'émettre des bons du Trésor, même de pratiquer un emprunt forcé. Le fait est que ce dernier est compté dans la dette publique. Sur le plan politique, on peut craindre qu'un gouvernement qui, en lieu et place d'euros, distribuerait à une partie de sa population des titres inutilisables dans l'immédiat qu'elle devrait revendre avec une décote, serait quelque peu impopulaire.

Un pays peut certes vouloir échapper à la pression des marchés financiers en incitant sa population à détenir directement la dette publique nationale sans passer par les marchés; cela suppose toutefois que la détention de cette dette soit rémunérée correctement. Il paraît difficile que l'État fasse de la promotion pour la détention de mini-bons non rémunérés.

À court terme, il faut rappeler que les mini-bons seront un actif de mauvaise qualité. Ils ne rapporteront pas d'intérêt et leur acceptation par les commerces ou les banques n'est pas assurée.
HenrY Sterdyniak, économiste à l'OFCE

L'hypothèse d'une monnaie parallèle à l'euro, voire d'une monnaie qui pourrait supplanter l'euro à terme, est-elle crédible selon vous?

À court terme, il faut rappeler que les mini-bons seront un actif de mauvaise qualité. Ils ne rapporteront pas d'intérêt, leur acceptation par les commerces ou les banques n'est pas assurée. Un·e ommerçant·e qui aurait trop de mini-bons ne pourrait pas les utiliser pour payer ses fournisseurs étrangers, pas plus qu'un ménage ne pourrait se payer des vacances à l'étranger avec.

Il est difficile d'imaginer ce type de bons circuler massivement. On voit mal comment ils pourraient supplanter l'euro. Sans compter le risque de voir se créer un marché noir où ils seraient dévalorisés. Est-il nécessaire de rappeler que la fonction essentielle de la monnaie reste de fixer les prix et les salaires?

Il n'est pas question d'introduire une autre monnaie de plein exercice, dans laquelle les salaires seraient libellés et dont la valeur pourrait baisser par rapport à l'euro.

Les mini-bons peuvent préparer à la sortie de l'euro, soit en mettant en circulation des billets ad hoc, soit en ébauchant une monnaie purement électronique.
Henry Sterdyniak, économiste à l'OFCE

Dans quelle mesure peut-on considérer les minibots comme un outil pour préparer la sortie de l'euro de l'Italie?

Une des difficultés à la sortie de l'euro est qu'il faut rapidement mettre en circulation de nouveaux billets et que cela ne peut être anticipé officiellement sans entraîner de la spéculation sur les marchés financiers.

De ce point de vue, les mini-bons peuvent préparer à la sortie de l'euro, soit en mettant en circulation des billets ad hoc, soit en ébauchant une monnaie purement électronique. Un pays où toute la monnaie serait électronique pourrait plus facilement quitter l'euro. Mais les dettes privées et une grande partie de la dette publique resteraient en euros.

Le gouvernement italien ne planifie pas de stratégie ferme et résolue, indispensable pour tout pays qui voudrait quitter l'euro: accepter une forte dévaluation de la nouvelle monnaie italienne, lancer un plan de réindustrialisation, s'inscrire dans la transition écologique, lutter contre la corruption et les réseaux mafieux, etc.

Les relations entre l'exécutif italien et la Commission européenne sont difficiles, particulièrement depuis l'adoption du budget 2019 de l'Italie. Faut-il voir dans les minibots un moyen de pression sur la Commission?

La Commission demande à l'Italie de respecter strictement les normes du traité budgétaire, en particulier de réduire chaque année son déficit, de faire passer sa dette publique sous les 60%, mais aussi de respecter des engagements pris par le gouvernement précédent.

Avec les mini-bons, l'Italie cherche un moyen de défense. Mais cet instrument est saugrenu et sa menace ne s'inscrit pas dans un plan global de réforme de la zone euro.
Henry Sterdyniak, économiste à l'OFCE

C'est à la fois stupide du point de vue économique et dangereux du point de vue démocratique. La Commission peut utiliser trois armes: les traités européens qu'elle prétend faire respecter, l'indifférence des autres États membres (lesquels, comme le montre l'exemple de la Grèce, ne soutiennent jamais un pays contre la Commission), et enfin la menace des marchés financiers.

Avec les mini-bons, l'Italie cherche un moyen de défense. Mais cet instrument est saugrenu et sa menace ne s'inscrit pas dans un plan global de réforme de la zone euro. Enfin et surtout, introduire une double circulation monétaire, avec le risque que les mini-bons ne soient pas acceptés par tous les commerces et qu'un marché noir se crée, n'est pas socialement mobilisateur.

La mise en place des minibots est souvent associée à la figure de Matteo Salvini, alors que cette compétence revient logiquement au ministère de l'Économie et des Finances. Comment expliquer que ce soit le ministre de l'Intérieur qui incarne cette mesure?

Cette mesure, on l'a vu, est très discutable du point de vue économique: il sera difficile de convaincre la Commission et les services statistiques que les minis-bons ne se résument pas à du déficit et de la dette.

Cela ne résout pas les affaires de l'Italie puisque sa compétitivité ne s'en trouve pas améliorée et que ses dépenses ne servent pas à lancer un plan de rénovation. Elle ne résout en rien les difficultés de l'Europe puisque aucune architecture institutionnelle, budgétaire et monétaire alternative n'est proposée.

C'est une opération politique, dont la cohérence n'est pas assurée. Dans ce cadre, il n'est pas surprenant qu'elle soit incarnée par le président du parti politique dominant, qui est aussi vice-Premier ministre, tandis que le ministre de l'Économie et des Finances gère les affaires dans le cadre institutionnel existant, en s'écartant de cette proposition qu'il ne peut soutenir.

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