L'illustrateur Quibe mène une lutte en multipliant les plaintes visant à faire supprimer les liens sur les sites du groupe Alibaba qui proposent des produits estampillés de son œuvre Close. | Khedidja Zerouali
L'illustrateur Quibe mène une lutte en multipliant les plaintes visant à faire supprimer les liens sur les sites du groupe Alibaba qui proposent des produits estampillés de son œuvre Close. | Khedidja Zerouali

Quibe et Alibaba, le combat d'un illustrateur parisien contre le mastodonte chinois

L’œuvre «Close» plaît beaucoup. Surtout au géant chinois, qui le propose à la vente sur des milliers de produits, sans licence et au plus grand dam de son créateur, Quibe.

Deux visages délicatement entrelacés, deux longs traits noirs, fins et précis. Les yeux fermés, les bouches mi-ouvertes. Comme tous les dessins de l’illustrateur Quibe, le tout tient en une ligne. Certain·es se le tatouent, d’autres l’achètent et le placardent sur leurs murs. Et il y a les personnes malintentionnées qui pillent l’œuvre depuis des années et la revendent apposée sur divers objets mis à la vente. C'est la cas des sites de commerce en ligne du groupe Alibaba, dont AliExpress. «Ça va de la gourde au paillasson en passant par le t-shirt», se désole l’artiste. Depuis trois ans, chaque jour, dans son bureau entouré de ses œuvres originales, il se rend sur le site de vente et liste les nouvelles contrefaçons. Bientôt 2000. Fatigué de cette situation, il a décidé de faire la guerre aux sites du groupe.

«Les premiers constats de vol datent d’il y a trois ans, se rappelle Quibe. Des gens m’ont prévenu qu'ils avaient vu “mes” t-shirts vendus sur le net. Le dessin était de moi, certes, mais pas les t-shirts. Ils se sont servis de mon dessin sans licence, sans rien demander à personne.» Puis le phénomène s’est aggravé. «J’en arrive à un point où les gens me disent: “On l’a vu partout donc on pensait qu’on avait le droit de se servir et de le commercialiser”.» Une hémorragie qui a commencé sur AliExpress.

Contrefaçon sur toile, impression d’écran du site AliExpress réalisée le 7 mai 2019.

Près de 2000 plaintes

«Achetez malin, vivez mieux», c’est ce que promet le site Ali Express. Le petit nouveau du groupe Alibaba est apparu en 2010. L’équivalent chinois d’Amazon ne cesse de prendre du galon dans l’Hexagone. Le mois dernier, la plateforme a signé un accord avec Relais Colis. Les Français.es qui voudront s'approprier les produits qu'elle distribue pourront désormais être livré·es directement dans l’un des 5.200 points de retrait du pays. Le géant chinois continue sa conquête de l’Europe et, surtout, de la France. En 2018, le marché français du e-commerce s’élevait à 92,6 milliards d’euros. Un belle occasion que le groupe ne compte pas laisser passer.

Fondé en juin 1999, Alibaba est le numéro 1 du e-commerce en Chine. L'entreprise ne produit rien mais elle propose plusieurs plateformes de vente. Le principe: mettre en relations fabricants chinois et clientèle internationale. En Chine et dans le monde, le groupe et ses diverses filiales sont incontournables. Sur chacun des sites, les contrefaçons de Close se vendent par milliers. À ce jour, sur le seul site d’AliExpress, 916 plaintes ont été déposées par Quibe et son avocate. «Pour chaque plainte en ligne les annonces sont retirées mais c’est loin de suffire pour enrayer le phénomène. Ils retirent la plupart des liens, on ne le conteste pas. Mais cela nous demande un gros travail en amont pour trouver les contrefaçons. Une fois qu’ils enlèvent l’annonce, les commerçants les re-postent en changeant juste un peu leur annonce et on doit tout recommencer», explique l’avocate de Quibe, Me Juliette Disser.

Sans pour autant apporter d'élément de réponse, le groupe, contacté, a répondu à nos questions par une déclaration en anglais dont nous avons traduit le contenu. Alibaba dit prendre «très au sérieux la protection des droits de propriété intellectuelle, avant d’ajouter, naturellement, nous étions très inquiets lorsque Quibe s’est manifesté auprès de nous.»

Dans son bureau, Quibe collectionne les preuves des contrefaçons. / K.Z.

«Vider le Titanic avec une petite cuillère»

À ce jour, 1.773 signalements pour contrefaçon ont été déposés par Quibe et son avocate sur les sites du groupe Alibaba [voir tableau ci-desous]. Depuis trois ans, Quibe et son avocate recensent les nouvelles contrefaçons et rédigent, pour chacune d'elles, un signalement sur le site du groupe. Cette action, dans le cadre du site, n’a pas de valeur juridique mais permet de faire supprimer certains des liens en question. «On respecte leur système de fonctionnement, assure Quibe avant d’ajouter, de toute façon quand un lien est supprimé, deux prennent sa place et pendant ce temps, les produits s’écoulent sans problème. Ça revient à vider le Titanic avec une petite cuillère.»

Ils ressortent de nouveaux produits, avec de nouveaux liens, en copiant un autre de mes dessins ou toujours avec «Close», mais en isolant un seul des deux visages.
Quibe, illustrateur

Tel Sisyphe, Quibe répète inlassablement les mêmes gestes sans, pour l’instant, obtenir de résultat concret et avec, parfois, la nette sensation de perdre son temps au royaume de e-commerce: «Par exemple, des boutiques chez lesquelles ont a déjà fait retirer des contrefaçons continuent à se servir de mon travail. Ils ressortent de nouveaux produits, avec de nouveaux liens, en copiant un autre de mes dessins ou toujours avec Close, mais en isolant un seul des deux visages; ils changent l’axe, ils étirent le dessin pour tenter de détourner nos plaintes.» Selon lui, tant qu’il n’y aura pas de prévention, l’hémorragie continuera.

De son côté, le groupe estime avoir fait ce qu’il fallait, pour «prévenir les infractions futures»: création d’une page d’éducation pour les personnnes qui voudraient vendre des produits reprenant le travail de l’artiste «indiquant que de telles images protégées par le droit d’auteur appartenant à Quibe ne doivent pas être imitées ni copiées». Alibaba nous a cependant refusé l'accès à cette page, arguant que «ce contenu [était] réservé et n’[était] accessible qu’aux commerçants». Ils expliquent aussi avoir mis en place un «filtrage des contenus protégés sur les plateformes Alibaba.com et Aliexpress.com».

Enfin, «bien que Quibe ne soit pas une marque déposée, nous l’avons incluse dans notre mécanisme de filtrage», se targue le géant chinois. Des mesures qui semblent peu effectives tant le nombre de contrefaçons ne cesse de croître, chaque jour. En réponse à l’une de ses dernières plaintes, l’artiste a reçu un message automatique pour le moins culotté lui conseillant de continuer à poster des signalements sur le site, avant de lui proposer une enquête de satisfaction et clore le tout d'un amical «have a nice day».

Chiffres communiqués par le cabinet d’avocats de Marcellus et Disser, le 30 avril 2019.

Au-delà du peu d’efficacité de la procédure interne d’Alibaba pour enrayer durablement la fraude, le dépôt de rapport de plainte est aussi coûteux pour l’artiste, à tous les niveaux: «De nombreux éléments ne sont pas rédigés en français, l'entreprise demande beaucoup de justificatifs et si l’on se trompe il faut tout recommencer à zéro. Je pense que tout est fait pour freiner le dépôt de plainte», continue Quibe. Difficile, pour lui, d’estimer le temps passé à dénicher les nouvelles contrefaçons. «À certains moments, ça vire à l’obsession», confesse t-il.

Dans son bureau, se décline sur chaque écran un album «Contrefaçons». Le Parisien y recense les tableaux, les coques de portables ou les mugs affichant ses deux visages. Quelque part dans un placard sont rangés quelques-uns des t-shirts où son dessin est copié tel quel, parfois déformé, parfois coloré, parfois agrémenté de perles, mais toujours repris sans aucune licence. «Au-delà du coût en temps, c’est aussi un coup au moral. Ça me bloque dans mon processus créatif», explique Quibe. À quoi il faut ajouter le coût financier. Plusieurs milliers d’euros en frais d’avocat et d’huissier pour faire la chasse à la contrefaçon.

La bagarre est juridique

L'œuvre Close est doublement protégée, par le droit d’auteur comme toutes les autres créations de l’artiste mais aussi à titre de marque, déposée auprès de l'Office de l'Union européenne pour la propriété intellectuelle (Euipo) et de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (Wipo). Pourtant, cela n’a pas suffi à dissuader les contrefacteurs.

Certificat d’enregistrement de l’Euipo. | Document remis

«La grosse problématique juridique porte sur le statut de ces plateformes-là, explique Me Juliette Disser, qui se présentent comme hébergeurs alors que nous les qualifierions plutôt d'éditeurs.»

L’article 6-I-2 de la loi n°2004-575 du 21 juin 2004 pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN), modifiée par la loi du 14 mars 2011 prévoit un régime de responsabilité atténuée pour les hébergeurs de services sur internet par rapport aux éditeurs. En somme, tant que les sites du groupe ne sont pas reconnus devant une juridiction en tant qu'éditeurs, Quibe peut continuer de vider le Titanic à la petite cuillère.

Alors, depuis quelques mois, l'illustrateur passe à l’offensive en tentant de mobiliser via ses réseaux sociaux.

La loi pour la Confiance dans l'économie numérique différencie l'hébergeur de l’éditeur par le rôle passif ou actif que celui-ci exerce sur son contenu. S’il est reconnu que la plateforme a un rôle actif, alors son rôle est assimilé à celui d'un éditeur responsable de ce qui est vendu sur son site. Pour l’avocate, au moins trois éléments prouvent la qualité d'éditeur des plateformes d’e-commerce d’Alibaba –et plus précisement d’AliExpress: la promotion, l’outil de reconnaissance par image et la labellisation de certains vendeurs par le groupe Alibaba.

Un achat simple comme un clic et une photo

AliExpress fait de la promotion sur les réseaux sociaux, notamment des produits contrefaisants. On peut dès lors considérer qu’ils mettent en avant ceux qui sont contrefaits en toute connaissance de l’ampleur de la fraude.



Captures d’écran Facebook réalisées par Quibe publiées sur son Twitter le 18 avril 2019.

Il y a deux ans, AliExpress lançait, en grande pompe, un nouveau service sur son application: «La recherche par image vous permet de trouver n'importe quel article sur AliExpress à partir d'une photo. Qu'attendez-vous? Essayez-la dès maintenant, uniquement sur l'App, pour iOS et Android.»

Capture d’écran réalisée le mercredi 8 mai 2019. | Khedidja Zerouali

Dont acte. Nous avons pris en photo l’œuvre originelle, Close. Résultat? Des contrefaçons à la pelle, à partir de 0,88 dollars (0,78 euros).

Avec la recherche par image ou mot-cé c'est devenu plus facile mais aussi plus déprimant, puisque c’est grâce à cet outil qu’on s’est rendu compte de l’ampleur de la fraude.
Maître Disser, avocate de Quibe

Les descriptions adoptent plusieurs approches artistiques de «dessin abstrait au trait nordique», à «toile impression mur» ou «ligne minimaliste noir et blanc», etc. Au cas où la recherche par image ne serait pas assez concluante, il reste la solution par mots-clés.

Un vrai tournant dans la recherche des contrefaçons pour Quibe et son avocate. «C’est devenu plus facile mais aussi plus déprimant, puisque c’est grâce à cet outil qu’on s’est rendu compte de l’ampleur de la fraude.» Pour Me Disser, cet outil est pernicieux puisqu’il peut aussi être utilisé comme outil de recherche de contrefaçons.

Alibaba et la caverne aux labels

Après notre recherche fructueuse grâce à l’outil de reconnaissance d’image, nous avons cherché à acheter chez un vendeur respectable une contrefaçon de qualité. En quelques minutes, trouvé. Un t-shirt à 8,70 euros estampillé Close, légèrement modifié puisque l’un des deux visages a troqué son noir pour un blanc, le tout reproduit sur un nouvel arrière-plan beige. Le vendeur, EXOTAO Ali Store possède le Graal de la respectabilité en sa qualité de Top Brand. Il bénéficie en outre de 95,3% d’avis positifs et peut se targuer d’être à la tête de 8.832 abonné·es. Sur l’application, le site explique que «les marques premium sont les boutiques les mieux notées sur AliExpress» avant d’ajouter les différentes caractéristique du Top Brand: «Le meilleur de la Chine», «qualité supérieure», «évaluations élevées», «excellent service».

Close partout, même en arrière-plan, tweet datant du 19 avril 2019.

Les copieurs envoyés au musée

«Comment puis-je justifier auprès de mes clients le fait de leur faire payer ma prestation si tout le monde se sert gratuitement?», se désole l’artiste, noyé dans un océan de faux Close.

Ça ne s’arrête pas là puisque AliExpress et le groupe Alibaba ne sont pas les seuls à vendre des contrefaçons. Amazon n’est pas en reste. Leur dernier fait d’arme: une assiette peinte suivant les traits de Quibe. Récemment une créatrice de mode espagnole a aussi proposé toute une collection dessinée à partir de Close. Assignée devant un tribunal espagnol, elle a reconnu la fraude mais s’est déclarée insolvable. Pour l'illustrateur, une perte de temps et d’argent. Deux chaînes du service public français se sont aussi servies des dessins de l’artiste. Sans licence. Réponse immuable adressée à l’artiste: «On pensait qu’on avait le droit.»

Un artiste strasbourgeois a réalisé une toile qui reprend trait pour trait les deux visages phares de Quibe. Il l’a même exposé, lui ajoutant quelques couleurs. Attaqué sur les réseaux sociaux, le Strasbourgeois a contacté Quibe pour s’excuser et a promis de détruire la toile. On pourrait aussi mentionner les très nombreuses marques qui se servent régulièrement du visuel de l’artiste. Et plus seulement de ceux de Close puisque, depuis quelques temps, c’est toute la production de Quibe qui est copiée et vendue sur toutes sortes d’objets.

Face à l’ampleur du combat qui est le sien, l'artiste a souvent été tenté de baisser les bras. Ce n’est plus le cas. Sa nouvelle idée pour contrecarrer la contrefaçon: ouvrir un musée des copieurs où s'entasseraient t-shirts, mugs, coques de téléphones et faux tableaux. Une invitation à Jack Ma, «l’emblématique fondateur de l’empire Alibaba» comme le titrait Les Echos l’an dernier, serait la moindre des politesses.

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