Des épis dans un champ près d'Izmaïl, dans la région d'Odessa, le 14 juin 2022. Autrement dit une arme, peut-être la plus puissante de toutes. | Oleksandr Gimanov / AFP
Des épis dans un champ près d'Izmaïl, dans la région d'Odessa, le 14 juin 2022. Autrement dit une arme, peut-être la plus puissante de toutes. | Oleksandr Gimanov / AFP

Où et comment la Russie trafique les céréales volées à l'Ukraine

La BBC a analysé les preuves d'un vaste commerce international de ces grains mal acquis.

Destruction de silos ou de terminaux portuaires, blocus de la mer Noire, vitale pour le transport de la production céréalière ukrainienne, vols massifs de matériels agricoles...

La Russie est, depuis quelques semaines, accusée d'utiliser la faim et une crise alimentaire mondiale aux proportions potentiellement bibliques comme une arme géopolitique pour appuyer l'invasion de son voisin.

La BBC a cherché à décortiquer le parcours de cette production alimentaire que la Russie vole ou détourne d'Ukraine pour son profit, et au grand dam d'un monde voyant le «grenier de l'Europe» peiner à remplir son office habituel.

Elle a pris l'exemple d'un fermier ukrainien, pour l'occasion appelé Dmytro, qui a vu les troupes russes débarquer dans son exploitation pour tout rafler. «Ils ont volé notre grain. Ils ont démoli nos installations. Ils ont détruit nos équipements», se lamente-t-il auprès du média britannique.

Des caméras de surveillance ont pu saisir le moment où les militaires russes se sont emparés de camions pleins de grains. Or, ils l'ignoraient, mais ceux-ci étaient dotés de puces GPS permettant leur suivi en temps réel.

Les données semblent montrer que ces tonnes de céréales ont été emportées vers la Crimée, occupée depuis 2014, puis, en passant par le détroit de Kertch, qu'elles ont pris la route de la Russie.

Les images satellites regroupées et analysées par la BBC montrent une activité routière intense dans la région, notamment autour d'installations de stockage céréalier. À un tel niveau, c'est semble-t-il inhabituel, ce qui tend à prouver que ce qui est arrivé à l'exploitation de Dmytro est reproduit à grande échelle partout dans l'Ukraine occupée par la Russie.

Brouiller les pistes

Que deviennent ensuite ces céréales mal acquises, volées ou parfois achetées à vil prix à des fermiers, contraints de signer un acte de vente pour donner à la rapine une vague apparence de transaction légale?

«Ils emmènent d'abord les grains en Crimée annexée, où ils les chargent sur de petits navires dans les ports de Sébastopol ou de Kertch», explique Andrii Klymenko, analyste pour le Black Sea Strategic Studies, à Kiev. «De là, ils transfèrent ces chargements sur de plus gros navires, où les céréales se mélangent à des grains produits en Russie. Dans certains cas, ils ne naviguent jusqu'à cette zone que pour faire croire que les céréales en question sont russes.»

Ainsi chargés en Crimée, qui n'avait jamais connu une telle activité d'exportation céréalière avant la guerre selon les comparaisons effectuées par la BBC, les navires qui quittent la zone ont une fâcheuse tendance à couper leur système d'identification automatique (AIS), pourtant obligatoire selon les règles maritimes internationales.

Des enquêtes officielles ou journalistiques, notamment celle du New York Times, ont tenté de retracer le parcours de certains de ces navires devenus fantômes. Celle de la BBC s'est penchée sur le cas de trois navires, le Matros Pozynich et le Sormovskiy 48, propriétés de compagnies russes, ainsi que le Finikia, appartenant aux autorités maritimes syriennes.

Malgré les absences dues à la coupure de leur AIS, les navires chargés de grains ont pu être retrouvés grâce à des images satellites. Le Sormovskiy 48 a ainsi été repéré dans deux ports turcs sur la mer Noire, Karasu et Samsun, tandis que les autres ont été aperçus près du port de Lattaquié, en Syrie.

De là, les pistes brouillées, le trafic peut continuer et la faim grandir dans tous les pays sevrés de cette production vitale à la survie de leurs populations. Pour la Russie, la faim n'est pas qu'une arme de guerre: elle est aussi un juteux business.

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