Dans la capitale biélorusse, les allées soviétiques se sont peuplées de cafés de baristas et de centres commerciaux. | Vladimir Malyavko via Unsplash
Dans la capitale biélorusse, les allées soviétiques se sont peuplées de cafés de baristas et de centres commerciaux. | Vladimir Malyavko via Unsplash

Le Bélarus, régime autocratique et eldorado pour start-ups

La politique fiscale incitative du pays, combinée à l'abondance de têtes bien faites, a rempli Minsk d'espaces de coworking et de Mark Zuckerberg en herbe.

Assise au fond d'un café nommé Brioche, Irina Dubovik décline l'invitation à passer au sucré face à de succulents paris-brest. Dans cette pâtisserie aux allures hexagonales située en plein centre-ville de Minsk, la capitale du Bélarus, les cannelés ont presque le goût de Bordeaux et la radio –Chérie FM– diffuse du Céline Dion.

Il y a quatre ans, Irina lâchait son poste en marketing à la Société générale pour voguer sur les eaux encore troubles des start-ups biélorusses. Aujourd'hui, elle travaille aussi bien sur son ordinateur que depuis son smartphone. «Les frontières sont dans nos têtes. À celui qui me dit: “Je ne peux pas évoluer”, je rétorque: “Répare ton internet!”», s'amuse cette femme de 38 ans qui a déjà listé l'écosystème des start-ups de Minsk, monté sa propre boîte dans le secteur et cofondé un incubateur.

«On n'est pas nombreux, on se connaît tous, la scène des start-ups est jeune, reconnaît-elle. Mais c'est la communauté qui fait tout: les entreprises qui ont déjà émergé servent de mentors aux plus jeunes, organisent des hackathons…»

Réussites exemplaires

La liste des start-ups à succès incubées en Biélorussie ne cesse de s'allonger. La messagerie Viber, au milliard d'inscrit·es, a été développée par des informaticien·nes de Minsk, sur l'initiative de Tel-Aviv. Elle finira vendue aux Japonais de Rakuten en 2014. Maps.me, une application mobile offrant le monde entier en cartes hors ligne, a été conçue entre la Suisse et Minsk en 2011.

Côté jeu vidéo, World of Tanks, l'un des titres les plus populaires du XXIe siècle avec 120 millions d'utilisateurs et utilisatrices, est lui aussi tout droit sorti du Bélarus. Lancé en 1998, détenteur de deux records au Guinness Book, il rapporte la bagatelle de 600 millions de dollars annuels à sa société éditrice.

Mark Zuckerberg s'est même affiché avec une invention biélorusse: l'application Masquerade (MSQRD), qu'il a rachetée en 2016 pour concurrencer Snapchat.

De très nombreuses lignes d'assemblage opéraient ici et le pays comptait beaucoup d'ingénieurs, de mathématiciens et de physiciens, qui n'avaient guère où s'employer dans les années 1990.
Kirill Zalessky, directeur du bureau de la coopération internationale au sein du High Tech Park

Dans ce paysage agité, EPAM fait figure de patriarche. Cette entreprise de services informatiques a été fondée en 1993 à Minsk par des scientifiques nucléaires en reconversion.

Aujourd'hui forte de 30.000 développeurs et développeuses (dont 10.000 employé·es au Bélarus), l'entité a été introduite à la New York Stock Exchange en 2012 et a depuis vu la valeur de son action multipliée par quatorze.

Héritage soviétique

«Le Bélarus était la partie la plus occidentale de l'URSS. De très nombreuses lignes d'assemblage opéraient ici et le pays comptait beaucoup d'ingénieurs, de mathématiciens et de physiciens, qui n'avaient guère où s'employer dans les années 1990», analyse Kirill Zalessky, directeur du Bureau de la coopération internationale au sein du High Tech Park minskois. «Nos leaders ont compris qu'il y avait une carte à jouer en matière de hautes technologies», continue-t-il.

De dirigeant, en réalité, il n'y en a qu'un: Alexandre Loukachenko. À la tête de ce petit État de moins de 10 millions d'habitant·es depuis 1994 –moins de trois ans après la chute de l'URSS–, l'autocrate a été réélu pour un cinquième mandat en 2015, avec 83,5% des voix.

Dans les locaux d'Imaguru. | Via Imaguru

Ayant habilement neutralisé l'opposition, Loukachenko jouit d'une meilleure presse depuis la libération de prisonniers politiques en 2015. Pour autant, l'ONG Freedom House attribuait au Bélarus, en 2018, la maigre note de 19/100 à l'heure d'évaluer les libertés dans le pays. Rien que l'an dernier, la peine capitale y a été appliquée quatre fois.

En matière économique, le président plénipotentiaire, ex-directeur de sovkhoze, a bien compris que tracteurs et pommes de terre ne suffisaient plus à tirer l'économie locale vers le haut.

Au Bélarus, où 70% des entreprises appartiennent encore à l'État, hautes technologies et start-ups présentent l'avantage d'une autonomie accrue face au grand voisin russe, dont le pays dépend toujours.

Aimant à cerveaux

Pour mieux chouchouter ce secteur prometteur, Alexandre Loukachenko a déployé une arme de choc: le High Tech Park (HTP). Fondé en 2005, cette structure a ses bureaux à deux pas de la bibliothèque futuriste de la capitale.

Si la résidence intramuros est optionnelle (elle doit être cependant biélorusse), les avantages fiscaux, eux, sont bien réels. De la cryptomonnaie à l'intelligence artificielle, des sports virtuels à la nanoélectronique, ce sont trente-six secteurs qui sont dispensés d'impôt sur les bénéfices.

Avant, nous combattions l'exode des cerveaux. Là, nous les attirons. De nombreux professionnels ont rejoint le Bélarus, notamment d'Ukraine et de Russie, deux pays voisins.
Kirill Zalessky, directeur du bureau de la coopération internationale au sein du High Tech Park

Quant aux cotisations sociales et à l'impôt sur le revenu des entreprises enregistrées, ils plafonnent respectivement à 9% et 7%. De quoi multiplier par dix le nombre de nouvelles recrues (563 entreprises au compteur à ce jour) et propulser la Biélorussie en tête de peloton des pays où l'export de logiciels et de services informatiques par habitant·e est le plus élevé au monde (deux fois supérieur à celui des États-Unis).

«Avant, nous combattions l'exode des cerveaux. Là, nous les attirons. De nombreux professionnels ont rejoint le Bélarus, notamment d'Ukraine et de Russie, deux pays voisins. Les étrangers peuvent désormais être employés au même titre que nos ressortissants nationaux», se réjouit Kirill Zalessky.

«Les développeurs ont tout ce qu'il leur faut, leur salaire culmine à 2.000 dollars mensuels [1.840 euros]», conclut le responsable, qui précise que 90% des revenus des entreprises du High Tech Park proviennent de l'étranger. Résultat: l'armada de spécialistes que forme l'université d'État d'informatique et de radio-électronique de Minsk ne suffit plus.

Jeunesse alléchée

«La vie est bien moins chère ici qu'à Moscou et nous sommes à deux heures trente de train de Vilnius», fait remarquer Alex Serzhanovich, journaliste-entrepreneur convaincu que le secteur va continuer sa croissance, quitte à faire du Bélarus «un Singapour des compagnies IT».

Seule ombre au tableau, le cadre légal, largement post-soviétique: il est encore compliqué de recevoir un investissement privé en Biélorussie, même si une loi votée en 2018 ouvre la possibilité de distribuer des actions.

Sentant le vent tourner et fatigué des restrictions s'appliquant à son ancien domaine d'activité, le journalisme économique, le trentenaire a choisi de lancer sa propre entreprise de marketing spécialisée dans les start-ups, Zmest.

«Les start-ups, c'est un peu l'unique moyen de se créer un emploi quand on est jeune au Bélarus, c'est l'un des secteurs qui se développe le plus dans le pays», reconnaît-il. Accessoirement, cela permet d'échapper un peu au contrôle du pouvoir, qui ne va pas jusqu'à contrôler drastiquement la toile.

Dans les locaux d'Imaguru. | Via Imaguru

À Minsk, la mutation est évidente: les allées soviétiques se sont peuplées de cafés de baristas et de centres commerciaux. «Il y a des dizaines de milliers de personnes qui vivent de l'IT ici: ils gagnent plus de quatre fois le salaire moyen. Ce public veut dépenser son argent, consommer, voyager…», développe Alex Serzhanovich.

C'est exactement ce à quoi aspirent les 1.500 entités membres d'Imaguru, un hub pour start-ups et espace de coworking installé depuis 2013 dans un ancien bâtiment industriel de la capitale.

Imaguru constitue souvent l'étape avant le High Tech Park pour les jeunes pousses. Entre les tables de ping-pong et les sofas, on tapote sur son ordinateur à tous les étages. L'établissement compte une école de code et même une formation en blockchain.

Rien d'étonnant donc à ce que les ambassades étrangères y exercent leur soft power à coup de généreux study tours à Londres, dans la Silicon Valley, en Israël... «Nous allons lancer à l'automne Tech Minsk, un accélérateur de start-ups, avec Google pour mentor. Il n'y en que quatre en tout en Europe», s'enorgueillit Anastasiya Markvarde, directrice opérationnelle d'Imaguru.

Seul obstacle au bonheur de cette vingtenaire: la nécessité de demander des visas, y compris pour rejoindre l'Union européenne. «Ce n'est pas très compliqué, mais c'est coûteux et il faut toujours tout prévoir à l'avance. Et puis nous avons très peu de vols low cost depuis l'aéroport de Minsk», déplore-t-elle –la faute à Belavia, la compagnie aérienne nationale exerçant un quasi-monopole d'État. L'ère soviétique laisse encore quelques traces.

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