Elizabeth Holmes en juin 2019, devant un tribunal californien. | Justin Sullivan / Getty Images North America / AFP
Elizabeth Holmes en juin 2019, devant un tribunal californien. | Justin Sullivan / Getty Images North America / AFP

Elizabeth Holmes et Theranos, la plus grosse arnaque de la Silicon Valley

Valorisée en 2014 à 9 milliards de dollars, Theranos était présentée comme la licorne qui allait révolutionner les prises de sang. Et puis tout s'est effondré.

C'est la self-made milliardaire la plus jeune de l'histoire. Elle devait devenir la prochaine Steve Jobs –elle lui avait d'ailleurs emprunté ses pulls à col roulé. À tout juste 30 ans, Elizabeth Holmes était la nouvelle star de la Silicon Valley. Avec son entreprise Theranos, qu'elle avait lancée à 19 ans après avoir laissé tomber Stanford, elle était en train de révolutionner la médecine et offrait un futur loin des piqûres.

Le scénario était presque parfait, et beaucoup y ont cru. Un hic, cependant: la technologie que Theranos vendait au monde entier, une machine capable de réaliser des centaines de tests médicaux à partir d'une simple goutte de sang pour un faible coût, n'existait pas.

L'histoire d'Elizabeth Holmes a été longuement racontée par John Carreyrou. C'est lui qui, en octobre 2015, a signé les articles révélant la fraude qu'était Theranos. Le journaliste en a ensuite tiré un livre, Bad Blood, dont l'histoire est tellement rocambolesque qu'elle va logiquement être adaptée en film par Adam McKay (The Big Short), avec Jennifer Lawrence dans le rôle principal.

Tout commence lors d'un voyage à l'étranger, entre la première et deuxième année de fac à Stanford d'Elizabeth Holmes. «L'Asie avait été ravagée un peu plus tôt, en 2003, par la propagation d'une maladie jusqu'alors inconnue, le SRAS, et Elizabeth avait passé l'été à tester des échantillons obtenus avec de vieilles méthodes technologiques, comme des seringues ou des écouvillons nasaux, écrit John Carreyrou. Cette expérience l'a persuadée que quelque chose de mieux pouvait exister.»

Bille en tête

Moins d'un an plus tard, Holmes quitte Stanford sans son diplôme, mais avec une idée. Elle espère pouvoir «recueillir d'énormes quantités de données à partir de quelques gouttelettes de sang provenant du bout du doigt». Le journaliste Nick Bilton raconte dans un article pour Vanity Fair qu'elle s'en est ouverte à l'une de ses professeures, Phyllis Gardner, qui lui a fait part de son scepticisme.

Peu importe. Elizabeth Holmes abandonne l'université et monte l'entreprise qui deviendra Theranos. La jeune femme est convaincue que son idée est réalisable; elle n'écoutera personne lui expliquant l'inverse.

La toute petite Silicon Valley a créé plus de richesse que n'importe quel autre endroit dans l'histoire humaine. Personne n'a intérêt à dire que quoi que ce soit est bidon.
Nick Bilton, dans Vanity Fair

Assez rapidement, Holmes réussit à lever beaucoup d'argent, loin des milieux médicaux. La somme totale réunie entre 2003 et 2015 atteint près de 900 millions de dollars (815 millions d'euros).

«Les VCs [pour «venture capitalists», investisseurs en capital-risque, ndlr] parient sur un tas d'entreprises, dans l'espoir que l'une d'entre elles finisse par percer, détaille Nick Bilton. Les entrepreneurs travaillent souvent sur des choses inutiles et glorifient leurs efforts en disant que leur innovation pourrait changer le monde, ce qui tend à apaiser les VCs, parce qu'ils peuvent prétendre qu'ils ne font pas ça que pour l'argent. Et cela aide également à séduire la presse, qui est souvent prête à jouer le jeu des interviews et des exclusivités pour quelques pages vues. Les récompenses financières parlent d'elles-mêmes. La toute petite Silicon Valley a créé plus de richesse que n'importe quel autre endroit dans l'histoire humaine. Personne n'a intérêt à dire que quoi que ce soit est bidon.»

Spirale du mensonge

Rien ne semble arrêter l'ascension d'Elizabeth Holmes et de Theranos. Logiquement, les mensonges originels appellent toujours plus de mensonges. «À la fin de mon livre, j'écris qu'un sociopathe est décrit comme quelqu'un qui n'a pas de conscience. Je pense qu'elle a des tendances sociopathes, comme le mensonge pathologique, estime John Carreyrou. [...] Je crois qu'elle s'est habituée à mentir si souvent et à tellement grossir ses contrevérités que la limite entre mensonge et réalité est, chez elle, devenue assez floue.»

De sa voix aux résultats de ses machines, en passant par les projections financières, les contrats militaires, sa vie personnelle ou les prétendues origines de Theranos, rien n'est vérifié ni contredit. Quand ça l'est, Elizabeth Holmes fait l'autruche et semble ne jamais finir de s'enfoncer dans ses duperies.

En jouant sur le «fear of missing out» [la peur de rater une opportunité, ndlr], Theranos pousse tout le monde à mettre de l'argent au panier. La chaîne de pharmacies Walgreens signe ainsi un contrat avec l'entreprise par peur de regretter plus tard, si l'un de ses concurrents se décidait à le faire.

Plus la liste des acteurs s'allonge, plus les investisseurs potentiels se disent qu'il n'y a aucun risque, puisque tout a forcément déjà été vérifié par quelqu'un avant eux, résume l'avocat américain Reed Kathrein dans le podcast The Dropout.

Secret bien gardé

Pendant ce temps, Theranos continue. Si rien n'a fuité pendant si longtemps, c'est parce qu'une immense culture du secret et de surveillance a été établie sous le règne d'Elizabeth Holmes et Ramesh «Sunny» Balwani, son amant et numéro deux de Theranos. Les services sont cloisonnés, le personnel fliqué en permanence. Le moindre écart et c'est la porte.

«Elizabeth et Sunny considéraient que toute personne soulevant une inquiétude ou une objection était une personne cynique ou défaitiste, écrit John Carreyrou dans Bad Blood. Les employés qui persistaient étaient généralement marginalisés ou virés, quand les lèche-bottes étaient promus.»

Après leur départ, les salarié·es ont interdiction de parler, sans quoi Theranos menace de porter plainte pour violation des secrets d'entreprise ou non-respect des accords de confidentialité.

Cette culture du secret servira à empêcher les fuites sur une technologie révolutionnaire qui n'a jamais vraiment vu le jour. Car contrairement à ce que l'entreprise avance, ses appareils révolutionnaires, l'Edison puis le miniLab, sont incapables de donner des résultats corrects. Le personnel utilise d'autres machines appartenant à des compétiteurs et triche parfois, en choisissant à la main certaines valeurs parmi les résultats.

«Fake it till you make it»

S'arranger avec les chiffres n'est pas vraiment un comportement isolé dans le monde de la tech, surtout quand il s'agit d'entreprises encore jeunes –de quoi légitimement penser qu'Elizabeth Holmes est elle aussi victime d'un système où le «fake it till you make it» est légion. Pour autant, il ne faut pas oublier à quel point son cas est particulier.

«Il est crucial de se rappeler que Theranos n'était pas une entreprise de la tech au sens traditionnel, fait remarquer John Carreyrou dans Bad Blood. C'était avant tout une entreprise de santé. Son produit n'était pas un logiciel, mais un appareil médical qui analysait le sang de patients. Comme Holmes aimait à le rappeler lors d'interviews et d'apparitions publiques au sommet de sa gloire, les médecins basent 70% des traitements sur des résultats d'analyses médicales. Ils s'attendent à ce que l'équipement marche comme prévu. Sans quoi, c'est la santé des patients qui est mise en danger.»

Certain·es de ces patient·es accusent aujourd'hui Theranos d'avoir joué avec leur santé. Dans Bad Blood, un homme assure qu'un test sanguin réalisé par Theranos n'a pas détecté une maladie cardiaque dont il souffrait. Selon lui, si le test avait donné le bon résultat, il aurait pu éviter la crise cardiaque qu'il a subie par la suite.

Au sommet de sa popularité, Elizabeth Holmes était l'une des chouchoutes de la Silicon Valley, des venture capitalists comme des médias. Ici en 2015 lors de la conférence «True Blood - Diagnostics in the New Age», organisée par Vanity Fair. | Mike Windle / Getty Images North America / AFP

Au total, près d'un million de tests effectués par Theranos ont dû être annulés en Californie et dans l'Arizona. Les conséquences auraient pu être encore plus terribles si Theranos avait étendu ses services de tests sanguins aux 8.134 Walgreens placés un peu partout aux États-Unis, comme c'était sur le point de se produire.

«Je ne sais pas»

Après les révélations, Theranos et Elizabeth Holmes ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour essayer de sauver les meubles: démenti des révélations, filatures des témoins, pressions sur les médecins, les journalistes et les médias.

Holmes a tenté de passer par le propriétaire du Wall Street Journal pour empêcher la publication d'articles, mais les dégâts étaient trop graves –à tel point que même sa tentative de réinvention n'a finalement pas pris, malgré tout son talent.

Aujourd'hui, Theranos n'est plus. L'entreprise a mis la clé sous la porte en septembre 2018. Elizabeth Holmes n'a visiblement pas beaucoup de souvenirs de ce qui s'est passé pendant ses presque quinze ans à la tête de l'ancienne licorne de la Silicon Valley.

Lors de ses trois jours d'interrogatoire par la Securities and Exchange Commission (SEC) à l'été 2017, Elizabeth Holmes a prononcé les mots «Je ne sais pas» à plus de 600 reprises.

Aujourd'hui âgée de 35 ans et récemment mariée, l'ex-jeune milliardaire a été inculpée de deux chefs d'accusation de complot en vue de commettre une fraude électronique et de neuf chefs de fraude électronique. Holmes a décidé de plaider non-coupable lors de son procès, prévu pour l'été 2020. Elle risque jusqu'à 220 ans de prison.

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