Un cours d'économie géant et plutôt plaisant. | Charlotte Donker / Citéco
Un cours d'économie géant et plutôt plaisant. | Charlotte Donker / Citéco

Nous avons visité la Cité de l'économie

La matière n'a pas la cote auprès du public français. La promesse d'un lieu ludique est-elle tenue?

Après plusieurs années de travaux, beaucoup de retard et de critiques, le premier musée de l'économie en Europe a ouvert ses portes le 14 juin 2019. Nommé Cité de l'économie ou Citéco, cet espace de 2.400 mètres carrés a pris ses quartiers dans l'une des anciennes succursales de la Banque de France, qui a conçu la chose, dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Économie ludique

Citéco s'adresse aussi bien aux jeunes novices de l'économie qu'aux plus âge·es. La matière n'a pourtant pas la cote auprès du public français. Un sondage réalisé par Kantar Public en 2018 indiquait que 47% des Français·es se disaient peu, voire très peu intéressé·es par la discipline –quant à leur niveau de connaissance dans le domaine, 53% le jugent «moyen».

Le musée s'attaque donc à une population a priori pas franchement encline à vouloir s'instruire davantage. «Le problème avec l'économie, c'est qu'elle est porteuse de mauvaises nouvelles», souligne Michel Musolino, auteur du fameux L'économie pour les nuls.

S'il n'a pas encore mis les pieds dans le nouveau musée, il a sa petite idée sur le type d'activité qui pourrait plaire à de futur·es visiteurs et visiteuses. «Cela fait un moment que j'enseigne l'économie, ce qui passe le mieux ce sont les choses extrêmement simples», explique-t-il.

La promesse d'un lieu ludique est-elle tenue? Pour le savoir, nous nous sommes rendus à l'hôtel Gaillard, bâtiment classé monument historique entièrement transformé pour accueillir les six salles de l'exposition permanente de Citéco –échanges, acteurs, marchés, instabilités, régulations et trésors.

Au total, «58 vidéos originales, 26 jeux multimédias individuels et collectifs, 15 manipulations interactives, 390 objets» ont été installés dans ce cadre splendide.

Au fond, une référence aux travailleurs et au fordisme, via Charlie Chaplin. | Charlotte Donker / Citéco

La rareté dicte les échanges

La première salle, «Échanges», prend place dans les anciens bureaux d'Émile Gaillard, riche banquier qui a fait construire le bâtiment en 1878, sur des plans de l'architecte Jules Février.

Autour d'une table ronde interactive, le premier jeu propose à ses participant·es de fabriquer des t-shirts, des lunettes ou des raquettes de tennis, puis d'habiller son personnage avec les produits confectionnés ou de le vendre à un·e autre joueur ou joueuse. «Pour que l'économie nous parle à tous, partons de nos simples besoins. La rareté est la notion majeure», nous indique un premier interlocuteur sur un écran.

Un autre jeu met en scène des familles d'oisillons réclamant leur pitance. Nous sommes invités à troquer des ressources pour nourrir nos congénères. L'économie est donc la gestion des ressources rares et, pour qu'elle reste active, lesdits produits doivent être échangés.

Pour rendre l'économie plus attractive et dédiaboliser la discipline, Citéco prend les choses en main dès la fin de la visite de cette première salle. Une vidéo accompagnée d'un graphique évolutif décrit comment l'espérance de vie a augmenté, aussi bien en Europe que dans le reste du monde, grâce aux différentes révolutions industrielles. «Il y a des sujets sur lesquels on peut être optimiste», assure Michel Musolino.

Acheter, vendre, négocier

Quelques curieux, venus en famille, déambulent dans les cinq espaces ouverts ce jour –la salle «Trésors» est fermée pour maintenance. Avant même de pouvoir poursuivre notre visite, nous sommes attrapés à la volée par l'un des nombreux médiateurs du musée.

Il nous propose une activité se déroulant deux ou trois fois dans la journée pendant une vingtaine de minutes, sans nous donner plus d'informations. Nous sommes conduits dans une petite salle isolée du reste du musée. Quelques participant·es sont déjà là, assis·es sur de longs sièges à la couleur vive.

Nous serons finalement une dizaine à jouer au «jeu du marché du mouton». Le principe est simple: une tablette est distribuée à chaque petit groupe, formé de deux personnes. Une orange pour les vendeurs de mouton, une verte pour les acheteurs.

Un écran est projeté sur le mur en face, affichant un classement en temps réel et le cours du marché de l'animal. Pendant huit tours, nous allons devoir négocier avec les autres. Les tractations sont rudes. Des «Capitaliste!» fusent dans la salle; nous avons appris à négocier, acheter et vendre.

Le social délaissé

La visite se poursuit dans la seconde salle, «Acteurs». Place ici aux entreprises, États et banques. Michel Musolino espérait une dimension sociale, peu présente tout au long du parcours.

«Lorsque je parlais du fordisme pendant mes cours, je me mettais à côté du banc d'un élève et je lui demandais de ramasser un crayon, puis je le faisais tomber de nouveau et ainsi de suite. Je lui disais alors: “Écoute, tu vois, le fordisme, tu fais le même geste une centaine de fois par jour”», se souvient l'économiste.

Ici, peu de place pour le fordisme ou le travail à la chaîne –on note tout de même un extrait des Temps modernes. Citéco préfère mettre en avant l'entrepreneur et l'innovation: un jeu propose même de se mettre dans la peau d'un banquier et d'accorder des prêts ou de placer l'épargne d'un client.

Le module «Made in partout» est un faux scanner dans lequel on introduit des bacs, à l'image de ceux utilisés dans les aéroports, et dont le contenant est décortiqué sur un écran. Un avion, un ordinateur, un pot de crème, un yaourt ou encore un jean: toutes les étapes de production sont décrites à travers une animation qui nous emmène aux quatre coins du monde.

Pour l'ordinateur, on apprend ainsi que le silicium est produit au Brésil, les circuits imprimés aux Philippines et le système d'exploitation aux États-Unis –on en revient à cette notion de matières et de rareté, qui alimentent les échanges à travers le monde.

Un cours d'économie géant

La meilleure manière d'expliquer l'économie reste donc de l'illustrer par des mécanismes simples et des jeux à la portée de tout le monde. «Une simple petite balance avec l'offre et la demande et une aiguille, on comprend comment cela fonctionne», note Michel Musolino.

L'auteur de L'économie pour les nuls jure ne pas avoir participé à la conception du musée. On découvre pourtant, à l'entrée de la salle «Marchés», une manivelle à actionner. Une flèche pivote de gauche à droite: l'offre et la demande.

L'une des salles du splendide Hôtel Gaillard, consacrée à la régulation. | Charlotte Donker / Citéco

La partie «Instabilités» est là pour rappeler les coups de grisou des économies: hyperinflation allemande, Grande dépression, choc pétrolier de 1973 et crise des subprimes, l'économie ne peut se raconter sans les troubles ayant marqué l'histoire du siècle dernier ou de celui en cours.

Pour illustrer les différentes théories économiques, plusieurs modules proposent des débats entre économistes. Au programme, «Marché financier, chômage et inégalités». Le débat est-il vraiment équilibré? Chacun pèse ses arguments et l'échange est finalement si long qu'il en perd l'assistance.

Il faudrait, au total, plus de douze heures pour pleinement effectuer toutes les activités, jouer à tous les jeux et écouter l'intégralité des interventions. La dernière attraction se trouve dans l'espace «Régulations», une salle semi-fermée semblable au conseil de sécurité de l'ONU où se déroule un jeu de décisions à neuf personnes.

L'objectif est d'accroître la part d'énergies renouvelables de son pays: éolien, solaire, géothermique, hydraulique. Il est 13 heures et, las, la partie ne se fera pas, faute de participant·es.

À la Citéco, on apprend surtout à négocier, à comprendre la valeur relative des produits et la nature des échanges qu'elle anime. Le travailleur est laissé de côté au profit des grands décideurs –entreprises, États, institutions.

Malgré des limites en partie inhérentes à son devoir d'accessibilité, ce lieu d'un tout nouveau genre en Europe est un cours d'économie géant et plaisant. Il devrait, notamment, ravir les institutions scolaires en manque de sorties instructives et originales.

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