Tout scanner dans l'océan de produits qui s'offrent à nous: il y a du bon, et du moins bon. | Yuka
Tout scanner dans l'océan de produits qui s'offrent à nous: il y a du bon, et du moins bon. | Yuka

Yuka: faut-il (vraiment) noter tout ce que nous mangeons?

Comprendre la composition des aliments grâce à l’étiquetage est une avancée en termes de nutrition. Qui s'accompagne cependant d'effets pervers.

«Avec Yuka, quand je scanne mes articles, je me dis que je n’achète plus de la merde», explique Chloé, 28 ans, community manager, qui utilise cette application «systématiquement quand [elle fait ses] courses au supermarché». Elle est loin d’être seule. En septembre 2018, 15% des Françaises et des Français se servaient d’une appli du même acabit pour faire leurs achats, d’après l’institut d’études IRI France, comme le rappelait Le Monde dans un article de novembre 2018.

On peut comprendre que les consommateurs et consommatrices s’emparent de cet outil qui leur permet de se repérer en effectuant leurs achats, tant «les informations nutritionnelles sur l’étiquette sont souvent confuses et certainement complexes et pas faciles à lire», pointe le juriste Daniele Bianchi dans un article paru dans la Revue de droit rural.

«Certaines personnes peuvent trouver qu’il est plus facile de se fier à un code rouge ou vert que d’analyser les étiquettes», abonde Noémie Carbonneau, professeure en psychologie sociale à l’université du Québec à Trois-Rivières. Reste que les notes et les nuances du rouge au vert ne sont pas pour autant «tout bénéf» pour les consomma(c)teurs.

Repérage quantitatif

Certes, ces applications peuvent «aider les gens qui ont peu de connaissance par rapport à l’alimentation et croient par exemple que les gâteaux au citron sont de bons desserts “santé” puisqu’ils contiennent du fruit», poursuit la spécialiste des attitudes à l’égard de l’alimentation.

Sur Yuka, les yaourts aux fruits avec morceaux commercialisés par Leader Price obtiennent ainsi une note «médiocre», de 36 sur 100. L'application a aussi permis à Chloé de prendre conscience que les gâteaux Gerblé sans sucre n’étaient pas un bon encas: «Quand je l’ai “Yukatisé”, j’ai été horrifiée de voir que c’était médiocre.»

Idem pour Élise, étudiante, que l’on entend dans l’épisode «Pourquoi voulons-nous à tout prix manger “sain”?» du podcast Plan culinaire: «Les boissons au soja et au chocolat, moi, je voyais ça super healthy, super sain et tout. En fait, pas du tout, parce que c’est bourré de sucre.» Eh oui, la notation des produits sur Yuka est fondée à 60% sur la méthode de calcul du Nutri-Score, qui évalue la performance d’un produit en fonction de sa teneur «en nutriments et aliments à favoriser (fibres, protéines, fruits et légumes)» ainsi qu’«en nutriments à limiter (énergie, acides gras saturés, sucres, sel)». C’est pour cela que plus un produit contient du sucre, plus il virera au rouge –que le calcul soit fait par Nutri-Score ou par Yuka.

Ce logo coloré, associé à une lettre ou une note, est censé représenter la «qualité nutritionnelle» de la nourriture. Mais, comme le fait justement remarquer Daniele Bianchi, par ailleurs auteur de l’ouvrage Comment lire l'étiquette d'un aliment..., «en réalité, il s’agit de quantité nutritionnelle».

C’est aussi ce que signalait dans Plan culinaire le diététicien Nicolas Sahuc, spécialisé dans les troubles alimentaires: «Un aliment peut être jugé négativement par le Nutri-Score et être très intéressant pour votre état de santé et, inversement, un aliment qui peut être mal classé par le Nutri-Score peut être très bon pour votre santé. Donc ça ne se juge pas comme ça.»

Il est apparemment préférable, au petit-déjeuner, de manger un mouliné de légumes verts plutôt que des barres Grany. | Yuka

Une denrée en tant que telle n’est pas foncièrement bonne ni mauvaise: tout dépend de la quantité et de la fréquence à laquelle vous l'ingurgitez, mais aussi de votre état de santé, de votre âge ou encore de vos dépenses énergétiques.

Stress alimentaire

En s’appuyant sur une appli qui vise à rendre la consommation plus consciente, «on tombe dans un mode de comptabilité, une relation très technique avec les aliments», renchérit Noémie Carbonneau. Ce qui n’est pas sans risque. D’abord parce que ce qui était censé diminuer la charge mentale, en permettant de s’y retrouver au milieu des étiquettes, va finir par l’augmenter.

Il est très dangereux d’avoir une vision dichotomique des aliments, de se dire “c’est bon ou pas”.
Noémie Carbonneau, chercheuse en psychologie sociale

La preuve: dans son dossier de presse, Yuka s’enorgueillit que ses utilisateurs et utilisatrices soient «accros au scan». Ce que confirme Chloé, mais en soulignant que cette frénésie engendre du stress: «Une fois que tu commences à scanner, tu veux tout scanner. Et tu as du mal à t’en passer. Quand tu fais les courses sans Yuka, tu as presque peur de mal acheter, de prendre des trucs qui se révèlent médiocres ou mauvais.»

C’est bien pour cela, détaille la chercheuse en psychologie sociale, qu’«il est très dangereux d’avoir une vision dichotomique des aliments, de se dire “c’est bon ou pas”. Car alors on évacue le plaisir de manger ainsi que l’aspect social, comme celui d’apprécier un gâteau dans un moment festif.»

Sans compter que, plus on s’interdit ce qui rentre dans la catégorie rouge ou «mauvais» en mettant de côté ses préférences du moment, plus on risque d’en avoir envie tout le temps et de «flancher». «Si l’on est dans une restriction rigide, on se dit que l’on n’a droit à aucun faux pas. Tout écart de conduite est alors vu comme un échec, avec le lot de culpabilisation qui va avec», relate Noémie Carbonneau.

Grands responsables

Pire. Ce scannage compulsif vient aussi faire perdre de vue que la cliente ou le client ne peut pas tout. Yuka, comme le Nutri-Score, participe de la théorie du Nudge qui, comme la définit dans son article Daniele Bianchi, «repose sur l’hypothèse qu’un nudge [“coup de pouce” en français] permet à l’individu de faire un “bon choix” sans contrainte ni sanction en cas de mauvais choix».

Le problème, c’est qu’en orientant la cliente et le client vers la nourriture qui est censée être bonne, on en oublie que les entreprises ont leur (grande) part de responsabilité dans le choix qui leur est offert rayon après rayon. Chez Yuka, on pense quand même pouvoir «transformer les consommateurs en consomm’acteurs». «L’objectif est qu’à travers des choix plus éclairés les consommateurs conduisent les industriels à proposer de meilleurs produits», peut-on lire dans son dossier de presse.

Les efforts individuels, même mis ensemble, sont incomparables par rapports à ceux des industriels. Ce sont eux qui ont les clés. Les alternatives, c’est à eux de les trouver.
Daniele Bianchi, juriste et auteur de "Comment lire l'étiquette d'un aliment…"

Et de nous préciser par mail: «Notre application n’est pas un simple outil, c’est un vrai projet global qui […] vise aussi en parallèle à pousser l’industrie alimentaire à proposer des produits plus sains.» Ce «projet engagé» leur semble être sur la bonne voie, puisque leurs utilisateurs et utilisatrices font remonter les changements de recettes quand il y a lieu: «Les marques sont de plus en plus nombreuses à baisser le taux de sel et de sucre ou à supprimer certains additifs.» Sans compter qu’«elles sont aussi nombreuses à contacter Yuka pour comprendre [son] système de notation et pour [lui] demander comment améliorer leurs offres».

Qu’il s’agisse ou non d’une envie de proposer des comestibles plus sains ou de faire du «green-washing», chez Yuka on considère que ce sont «des changements qui ont un impact sur la santé des consommateurs et c’est déjà positif».

Daniele Bianchi, lui, est moins enthousiaste. Il doute de la capacité des citoyennes et des citoyens à modifier la donne et à se nourrir mieux en s’aidant du Nutri-Score ou d’applis comme Yuka. «Je ne dois pas me sentir coupable si j’achète quelque chose qui se trouve sur le marché et est vendu. C’est bien de responsabiliser les gens et, oui, le consommateur peut apporter sa petite contribution individuelle mais les efforts individuels, même mis ensemble, sont incomparables par rapports à ceux des industriels. Ce sont eux qui ont les clés. Les alternatives, c’est à eux de les trouver.»

En somme, si scanner ses commissions à tout-va ne fait pas basculer dans un épisode terrifiant de Black Mirror, il faut –comme pour l’alimentation–, consommer ces scores et notations avec modération pour en sortir vraiment gagnant.

En ce moment

Des gadgets pourris, les secrets de l'algo de Tinder et Anonymous: une semaine sur korii

Et Cætera

Des gadgets pourris, les secrets de l'algo de Tinder et Anonymous: une semaine sur korii

Huiit artiicles à ne pas louper.

L'article 13 fera payer YouTube

Biz

L'article 13 fera payer YouTube

Deux camps s'affrontent sur le bien-fondé de cette directive européenne, qui prend enfin forme.

Les arnaques à l’amour sont de loin les plus rentables

Et Cætera

Les arnaques à l’amour sont de loin les plus rentables

Rien qu’aux États-Unis, 143 millions de dollars ont été extorqués en 2018. C'est quatre fois plus qu’il y a trois ans.