Même les Simpsons sont fans d'Ayn Rand. | Capture écran
Même les Simpsons sont fans d'Ayn Rand. | Capture écran

Dans les têtes de la tech, la pensée d'Ayn Rand

Alors que la France la découvre à peine, la pensée de la théoricienne de l'objectivisme et de l'égoïsme rationnel s'est imposée depuis longtemps dans la Silicon Valley.

Ayn Rand, de son vrai nom Alissa Zinovievna Rosenbaum, naît en 1905 à Saint-Pétersbourg. Enfant, elle est marquée par la révolution de février 1917, qui conduira à la confiscation de la pharmacie paternelle et à l’exil de sa famille en Crimée, dernier bastion de l’armée blanche. Dès lors, elle nourrira une haine féroce et tenace à l’égard du communisme.

Après des études d’histoire et de philosophie, elle quitte la Russie en 1926: direction les États-Unis et Hollywood, où elle rêve de devenir scénariste. Mais c’est grâce à son roman La source vive (The Fountainhead, en VO), publié en 1943, qu’elle connaît le succès.

Portée par une renommée jamais démentie, son œuvre développe la théorie de l’«objectivisme», qui fait de la rationalité le seul critérium de vérité et prône l’égoïsme rationnel en réponse à la «fiction de l’intérêt général».

Ayn Rand meurt d’une insuffisance cardiaque en 1982. Lors de son enterrement, un fan dépose une immense gerbe de fleurs en forme de dollar –un symbole, et une révérence à celle que le Big Business adule.

«One man can stop the motor of the world»

La notoriété d’Ayn Rand s'étend cependant bien au-delà du seul milieu du libéralisme américain. Avec plus de six millions d’exemplaires vendus à travers le monde, La source vive est un succès colossal. Il en va de même pour son roman La grève (Atlas Shrugged, en VO), qu’un sondage de 1991 classe en deuxième position des œuvres qui auraient eu la plus grande influence sur le peuple américain, juste derrière la Bible.

Une des raisons, sans doute, pour lesquelles de nombreuses références à Ayn Rand émaillent la pop culture outre-Atlantique: Sawyer de la série Lost la lit sur la plage, Maggie, la plus jeune des Simpson, fréquente une école randienne le temps d’un épisode, le jeu vidéo Bioshock se déroule dans un monde utopique aux accents objectivistes, tandis que le Snowden d’Oliver Stone confesse son admiration pour La grève lors de son entretien d’embauche à la CIA.

Ce roman dystopique dépeint une Amérique exsangue, rongée par le collectivisme et la corruption gouvernementale. La société s’y divise entre «parasites» et «pillards», qui pratiquent la spoliation incessante des (gentils) capitaines d’industrie. Ces derniers sont décrits comme des héros accablés par l’incurie socialiste et brimés par un étatisme mortifère.

Dénonçant l’altruisme économique stupide imposé par l’État, les entrepreneurs randiens trouvent finalement refuge dans les montagnes du Colorado. Là, sous l’égide de John Galt, un inventeur audacieux, ils fomentent une grève «contre le principe des récompenses imméritées et des obligations non récompensées» et s’opposent «au dogme qui voudrait que la poursuite du bonheur soit une mauvaise chose».

Le roman se termine avec l’effondrement du gouvernement. Un événement fêté comme il se doit par le héros John Galt: «La voie est libre, […] nous voici de retour au monde. Il leva la main puis, sur la terre immaculée, traça le signe du dollar».

Aux États-Unis, l’expression «Going Galt» est depuis entrée dans le langage courant, comme une manière plus ou moins ironique de protester contre les hausses d’impôts. On trouve en outre des références à John Galt dans chez nombre de mouvements ou personnalités politiques américaines, du Tea Party au libertarien Ron Paul.

Le Gadsden flag, emblème des libéraux et libertariens, dont l'origine remonte à la guerre d'indépendance des États-Unis. Inventé par le colonel Gadsden en 1775, il y est écrit «Ne me marche pas dessus» –une devise claire et souvent reprise. | Via Wikimedia Commons

De Wall Street à la Silicon Valley

Plus de trente-cinq ans après sa disparition, Ayn Rand continue d’exercer son influence, notamment sur les leaders de la Silicon Valley: de Steve Jobs, qui en avait fait «un guide de vie», au co-fondateur de Wikipédia Jimmy Wales, en passant par l’ex-directeur d’Uber Travis Kalanick, dont l’avatar Twitter fut un temps la couverture de La source vive, ils sont nombreux à lui reconnaître une dette intellectuelle. Au point que le magazine Vanity Fair la couronnait en 2016 «figure la plus influente de l’industrie».

Aujourd’hui, le concept de «disruption» si cher à la «start-up scene» semble beaucoup devoir aux préceptes d’Ayn Rand. À commencer par la narration –si ce n’est la mythologie– du pionnier prométhéen qui, apportant aux masses l’outil technologique, attend en contrepartie que l’on ne se mêle pas trop de ses affaires.

L'influence de la philosophe s’explique également par la sensibilité politique de la Silicon Valley, souvent proche du libertarianisme, dont les adeptes ont parfois vu en Ayn Rand l’une de leurs apôtres. La principale intéressée s’en est pourtant toujours farouchement défendue, taxant les libertariens de «hippies de droite» et affirmant qu’à choisir, elle préférait encore «voter pour les Marx Brothers ou Jerry Lewis» que pour l'un de leurs candidats.

Think different!

Prônant le libéralisme économique et une implication minimale de l’État, réduit à ses fonctions régaliennes, le libertarisme à la sauce Ayn Rand devait pourtant s’accorder à l’idéal technocrate et aux principes libéraux de la Silicon Valley.

Dès les années 1990, il s’y répand comme une traîne de poudre. En 1996, John Perry Barlow, l’un des pionniers d’internet et parolier à ses heures pour le groupe Grateful Dead, signe la Déclaration d’indépendance du cyberespace, qui s’ouvre sur ses lignes: «Gouvernements du monde industriel, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, le nouveau siège de l’esprit. Au nom de l’avenir, vous qui appartenez au passé, je vous demande de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous.»

Plus loin, John Berry Barlow écrit: «Nous sommes en train de créer un monde que tous pourront rejoindre sans privilège ni préjugé de race, de pouvoir économique, de force militaire ou de lieu de naissance. Nous sommes en train de créer un monde où tout le monde, n’importe où, pourra exprimer ses convictions, qu’importe sa singularité, sans peur d’être contraint au silence ou à la conformité.» Un ton ouvertement libertaire et utopiste, à ce moment de bascule où la contre-culture des années 1970 rencontre l’entrepreneuriat naissant de la Silicon Valley.

Le libertarisme est toujours vivace aujourd’hui et Peter Thiel, le cofondateur de PayPal, peut être considéré comme son partisan le plus emblématique. Il s’en explique d’ailleurs longuement dans un essai paru en 2009, où il revenait sur son «éducation libertarienne». Depuis, il a financé le projet du Seasteading Institute prévoyant la création d'îles artificielles dans les eaux internationales. Dotées de leurs propres lois, elles devraient en outre accueillir les réfugiés climatiques.

La vision du Seasteading Institute en cinquante secondes

«Un milieu qui penche très à gauche»

Les recherches menées en 2017 par David Broockman et Neil Malhotra, deux économistes de Stanford, mettent en lumière les valeurs partagées par l’élite de la tech industry et les replace dans le clivage Parti démocrate / Parti républicain. Sur les questions sociétales, les entrepreneurs se positionnent comme les Démocrates: 96% d’entre eux se déclarent en faveur du mariage pour tous, 82% pour un contrôle accru du port des armes et 67% sont contre la peine de mort.

Accusé par le sénateur Ted Cruz d’avoir un penchant idéologique opposé à la droite américaine, Mark Zuckerberg avait d’ailleurs reconnu en avril dernier que la Silicon Valley penchait désormais «très à gauche». La majorité des entrepreneurs interrogés par les économistes de Stantford se déclare d'ailleurs en faveur d’une hausse des taxes et pour plus de redistribution des richesses –plutôt étonnant pour une industrie pratiquant l’évasion fiscale à grande échelle en Europe.

Ces leaders rejoignent toutefois le camp républicain sur la question du laissez-faire capitaliste et de la non-régulation du marché. Une grande partie des géants de la tech jugent ainsi qu’il est «trop difficile de virer un employé», et 74% voudraient voir l’influence des syndicats diminuer. Sur le libre-échange et l’immigration, leur positionnement diffère de celui de l’électorat républicain, puisqu’ils s’y montrent nettement plus favorables.

Opportunisme économique ou véritable transition politique, ce qui semble acquis est que l’arrivée de Donald Trump a changé la donne. Depuis son élection, à l’exception notable de Peter Thiel qui le soutient, les grands noms de la tech industry –Tim Cook, Elon Musk ou encore Jimmy Wales– se sont opposés à la plupart des mesures prises par le président, notamment sur le plan migratoire. David Broockman et Neil Malhotra y voient le signe d’une nouvelle implication de la Silicon Valley dans le champ politique américain, qui devrait infléchir le programme démocrate dans les années à venir.

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