Mark Z. et Emmanuel M. lors d'une rencontre bilatérale fin mai 2019, après le sommet «Tech For Good» tenu à l'Élysée. | CHRISTOPHE PETIT TESSON / POOL / AFP
Mark Z. et Emmanuel M. lors d'une rencontre bilatérale fin mai 2019, après le sommet «Tech For Good» tenu à l'Élysée. | CHRISTOPHE PETIT TESSON / POOL / AFP

Bernard Stiegler: «Le social et sa protection sont les conditions de durabilité des affaires»

Le désordre que crée la technologie et la manière dont nos sociétés peuvent réagir: le philosophe Bernard Stiegler explore l'expression en vogue de Tech for Good.

Tech for Good: trois mots d'anglais qui ont le vent en poupe. C'est, d'abord, le nom d'un sommet: à l'Élysée, le 15 mai 2019, Emmanuel Macron a réuni les plus grands leaders mondiaux de la technologie pour discuter impact social positif, accès à l'éducation, diversité, inclusion sociale et protection de l'environnement. Le lendemain, les échanges se poursuivaient au salon Viva Technology –Tech for Good était aussi l'un des thèmes principaux de la quatrième édition de ce gigantesque événement.

Si tout le monde identifie ce qu'est la tech, la définition de ce qu'elle a de «good» n'est pas univoque. Ce qui est good pour le portefeuille des actionnaires Facebook, par exemple, ne l'est pas forcément pour ses milliards de membres qui s'inquiètent de la protection de leurs données.

De même, ce qui est bon pour augmenter la rentabilité d'Uber ne va pas forcément dans l'intérêt des droits sociaux des personnes que l'entreprise fait travailler. Comment définir un bien qui dépasse les intérêts personnels et financiers? Un bien universel dans une économie mondialisée? Surtout, comment faire en sorte que les entreprises lui accordent la plus haute importance pour prévenir toute dérive vers un «bad»?

Toute technologie est porteuse de bénéfices et de maléfices, nous répond le philosophe Bernard Stiegler, docteur de l'EHESS, président de l'association Ars Industrialis et directeur de l'Institut de Recherche d'Innovation (IRI) du Centre Georges Pompidou.

Il revient sur les dérives et scandales causés par les nouvelles technologies: selon le philosophe, seule une réinvention totale de notre modèle pourra définir un cap vers le «vrai» good.

korii: Quels enjeux se cachent derrière l'expression «Tech for Good», présente dans la communication de l'Élysée et du salon Viva Tech cette année?

Bernard Stiegler: Si on parle de la «tech» pour le «good» (le bien ou le bon), c'est parce qu'elle s'est finalement avérée être aussi pour le «bad» (le mauvais ou le mal). Tech for Good est censé répondre à des dérives: non seulement l'affaire Cambridge Analytica avec Facebook, les révélations de Snowden, mais beaucoup d'autres choses dont, en l'occurrence, le déclin de l'économie et de la culture européennes, comme de sa diplomatie.

L'activité industrielle telle que la pilotent les responsables de stratégies disruptives met en cause le bien commun et désespère la jeunesse.
Bernard Stiegler, philosophe

La tech, quand elle devient toxique –ce n'est pas réservé au numérique– est la principale cause de la destruction de la planète. C'est le secrétaire général des Nations Unies lui-même qui a déclaré à l'Onu puis au forum de Davos l'état d'urgence absolu –parlant de «désastre» annoncé et prenant ainsi ses responsabilités.

Aujourd'hui, l'activité industrielle telle que la pilotent les responsables de stratégies disruptives met en cause le bien commun et désespère la jeunesse. On ne doit ni le nier ni le dénier, au risque de faire la fortune des mouvements d'extrême droite et plus généralement de tous ceux qui spéculent sur la panique.

La technologie (cessons de dire «la tech») est toujours porteuse à la fois de bénéfices et de maléfices. En ce moment je travaille avec des parents dont les enfants ont été intoxiqués par leurs smartphones au point d'être qualifiés d'autistes.

Dans le cadre de ce que nous appelons une clinique contributive, nous avons mis en place à l'IRI un dispositif de soins mutuels où parents, puéricultrices, assistantes de puériculture, médecins, infirmières et psychologues travaillent ensemble et avec nous (biologistes, spécilistes de l'ingénierie, philosophes) pour inventer un rapport bénéfique à la technologie et non un rapport maléfique –qui pour le moment détruit les appareils psychiques infantiles en masse et dans le monde entier.

Nous invitons des spécialistes de l'ingénierie et du design, pratiquons une recherche contributive qui ne vise pas la répétition lamentable et toujours ratée de modèles pas du tout good et vraiment bad venus des États-Unis.

L'enjeu n'est pas seulement la santé des enfants, des parents ou des entreprises: l'Europe ira vers sa ruine tant qu'elle ne développera pas son propre modèle.

Trouver une troisième voie, entre les États-Unis et la Chine, est pourtant la volonté affichée par le président Macron lors du sommet Tech for Good à l'Élysée en mai dernier.

Une technologie pour le bien commun où la technologie numérique joue de nos jours le rôle décisif nécessite de repenser les fondements même de l'économie des données, qui repose sur la calculabilité totale de toutes les formes de données.

Or cela produit de l'entropie thermodynamique, biologique et informationnelle à des taux intolérables. Tout n'est pas soluble dans le calcul. Tel qu'il est mis en œuvre par les plateformes, le calcul génère ce que Bertalanffy appelait des systèmes fermés –entropiques–donc autodestructeurs.

L'avenir de l'Europe et de la Terre suppose de repenser les données et les algorithmes pour lutter contre la destruction du social et des psychismes infantiles comme adultes.
Bernard Stiegler, philosophe

C'est aussi ce que dit par exemple John Pfaltz (Virginia University) dans Entropy and social networks [«Entropie et réseaux sociaux»]. Les plateformes combinées avec les smartphones et les réseaux façon Facebook ont liquidé ce qui faisait la force du World Wide Web: générer, précisément, de la néguentropie [ou entropie négative, ndlr].

Face à la catastrophe qu'est devenue la réticulation numérique qui pilote aveuglément les comportements planétaires (Trump compris) en imposant à toute activité humaine ce que Mats Alvesson et André Spicer ont appelé la functionnal stupidity, l'avenir de l'Europe et celui de la Terre suppose de repenser les données et les algorithmes en vue de lutter contre cette destruction du social aussi bien que des psychismes infantiles et adultes. On a tout ce qu'il faut pour cela en Europe.

Bernard Stiegler à Épineuil. | BS

Quand la direction d'Uber annonce que l'entreprise va offrir l'assurance santé aux personnes qu'elle emploie ou lorsque Google déclare avoir distribué 3 millions d'euros à des associations dédiées à l'emploi en France, ça ne sert à rien?

Cela participe du storytelling dont tant de dirigeant·es européen·nes sont dupes et gavé·es en permanence: ces entreprises ne changeront pas leur modèles. Ce sont les technologies qu'elles ont mises en œuvre exclusivement à leur service qui sont calamiteux et qu'il faut réinventer.

Pourquoi le modèle du World Wide Web n'a-t-il pas pu s'établir?

Mais il s'est parfaitement établi! Le problème est qu'il n'a pas été protégé par les Européens –en particulier par la Commission européenne dont c'était une responsabilité fondamentale.

C'est le web qui a rendu possible la socialisation du numérique. Avant qu'il ne s'ouvre au monde entier en 1993 internet était réservé aux universités et à l'armée américaine. Le World Wide Web a été financé par les fonds européens de 1989 à 1993 et développé au Cern, basé à Genève.

Capture d'écran de la reconstitution du tout premier site web. | Cern

Ce système d'éditorialisation permettait à chacun de créer des pages et des sites hypermédias via la combinaison des normes html et http. Il en a résulté une formidable création de contenus qui a démassifié les industries culturelles (télévision et radio).

Mais cette dynamique a été abandonnée au pilotage américain par l'Europe, au grand désespoir de la plupart des scientifiques européens et de leurs dirigeant·es. S'ensuivirent les catastrophiques réalités que l'on connaît: post-vérité, discrédit généralisé, manipulations en tout genre.

Tech for Good, ce n'est pas que de l'institutionnel. C'est aussi sous cette étiquette que des dizaines de start-ups ont été mises à l'honneur au salon Viva Tech cette année, dans la santé ou l'éducation, entre autres. L'impact social comme finalité du business, est-il compatible avec la recherche du profit, raison d'être de l'entreprise à l'ère capitaliste?

Le social et sa protection sont les conditions de durabilité des affaires. Si vous détruisez la société, vous finissez forcément par vous détruire vous-même. Le véritable sujet, c'est celui de la limite du calcul en relation avec l'entropie. Il y a toujours un au-delà du calcul: le risque et l'investissement.

Le capitalisme est devenu massivement spéculatif. C'est toujours la politique du pire –dont le nom scientifique est l'entropie.
Bernard Stiegler, philosophe

Si vous refusez de courir le risque incalculable d'un investissement (sa part irréductible), vous cessez d'investir et vous spéculez. Malheureusement le capitalisme actuel est devenu massivement spéculatif. La spéculation, c'est toujours la politique du pire (par exemple la spéculation des profiteurs de guerre). Le nom scientifique du pire, c'est l'entropie.

L'entropie, c'est la désintégration de la matière. Une énergie qui tend irrésistiblement et irréversiblement à se dissiper puisqu'orientée vers le désordre...

L'appel de Christchurch, «pour la paix dans le cyberespace», vous paraît-il vain lui aussi?

Une prise de conscience s'opère quant à la dangerosité du modèle –dans un contexte d'état d'urgence absolue. Il est encore temps d'agir face à l'entropie que nous produisons en relançant une logique de recherche et développement qui dépasse les bonnes intentions qui souvent pavent l'enfer.

Il est temps de se réveiller, ce qui est tout à fait de l'ordre du possible: la jeunesse s'active déjà. À nous de l'accompagner en la laissant nous bousculer.
Bernard Stiegler, philosophe

La recherche contributive ne demande qu'à être développée, comme c'est déjà le cas au Conseil national du numérique (CNNum). J'en avais proposé la mise en œuvre dans le rapport Jules Ferry 3.0. L'initiative est actuellement pratiquée en Seine-Saint-Denis.

C'est une démarche transdisciplinaire où des équipes de recherche travaillent ensemble mais aussi avec des habitant·es, associations, services et entreprises en vue de repenser le rapport de la société aux technologies et leus caractéristiques elles-mêmes, à travers des pratiques sociales délibératives au sein de laboratoires territoriaux (ce que nous appelons des territoires apprenants contributifs).

Il est temps de se réveiller, ce qui est tout à fait de l'ordre du possible: la jeunesse s'active déjà. À nous de l'accompagner en la laissant nous bousculer. N'est-ce pas le sens réél de ce que certaines personnes nomment le «lâcher prise»?

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