Insultes et menaces sont le quotidien des personnes LGBT+ sur les réseaux sociaux.  | Zackary Drucker via The Gender Spectrum Collection
Insultes et menaces sont le quotidien des personnes LGBT+ sur les réseaux sociaux.  | Zackary Drucker via The Gender Spectrum Collection

Confinement et loi Avia: double peine pour les personnes LGBT+ sur les réseaux sociaux

Le texte risque d'intensifier un torrent de haine qui avait déjà pris de l'ampleur pendant le confinement.

«Retourne te faire soulever le trou du cul», «Suicide-toi», «Tu me dégoutes», «Nique les 46» (46 pour paladium, sous-entendu PD), etc. Pour les personnes LGBT+, ce type de propos est monnaie courante sur l'ensemble des réseaux sociaux, de Twitter à Instagram en passant par Facebook et Snapchat.

Selon le Rapport sur les LGBTIphobies 2020 édité par SOS Homophobie, internet est, pour 31% des témoignages recueillis, le lieu des violences sexistes et à l'encontre des communautés LGBT+. «Le numérique libère une parole haineuse sous couvert d'un relatif anonymat dont les cibles sont tantôt des individus, tantôt les populations LGBTI de façon générale», peut-on y lire.

Selon ce rapport, Twitter est la plateforme où s'expriment le plus de rejet, d'injures, de discrimination, de cyberharcèlement sinon de outing forcé. «Je reçois régulièrement des menaces de mort et des incitations au suicide», témoigne @BastosP8, un jeune homme gay qui dit «avoir créé son compte Twitter pour focaliser l'attention des homophobes sur lui afin d'éviter qu'ils ne visent des personnes plus vulnérables».

«J'ai l'impression que le confinement a concentré la violence»

En mars 2020, alors que le Covid-19 contraignait la France à un confinement long et augmentait par là même le temps passé sur les réseaux sociaux, la violence et la haine envers les personnes LGBT+ est montée d'un cran, affichant des propos encore plus durs et provoquant des symptômes plus nombreux.

«J'ai remarqué une hausse importante de LGBTQIphobie sur Twitter pendant le confinement», note Clément, 17 ans, qui a déjà subi des vagues de harcèlement. «J'ai vu passer énormément de tweets violents en réaction aux propos de personnes de la communauté LGBTQI.»

«J'ai l'impression que le confinement n'a pas tant augmenté la violence mais l'a surtout concentrée. Les cyber-agresseurs avaient davantage de temps pour exprimer leur violence contre les personnes LGBTQI», explique @GenetixVideo, une jeune femme trans qui mêle vulgarisation scientifique et militantisme sur son compte Twitter.

Ce constat, les associations l'ont fait aussi. Pour Véronique Godet, coprésidente de SOS-Homophobie, «le confinement a révélé ce qu'on savait déjà».

«Ce phénomène est quasiment arithmétique», explique Arnaud Alessandrin, sociologue à l'université de Bordeaux et codirecteur de la revue Les cahiers de la LCD-Lutte contre les discriminations. «Plus il y a de monde sur les réseaux sociaux et plus la vie se concentre sur eux, puisque nous ne pouvions plus sortir et que les relations sociales se limitaient souvent aux relations virtuelles. Il est naturel que les cyberviolences à caractère LGBTIphobes aient augmenté durant le confinement.»

Et d'ajouter: «On peut faire un parallèle avec les violences sexiste de rue. Si elles ont été moins fréquentes lors du confinement, les femmes qui étaient dans la rue ont vécu des violences plus intenses du fait d'un rétrécissement des sphères de harcèlement vers le privé.»

«Sur les réseaux sociaux la majorité des agressions restaient habituelles mais plus nombreuses, confirme @GenetixVideo. Je prends l'exemple d'une photo de moi publiée sur Twitter que j'ai fini par retirer parce que les insultes s'accumulaient.»

Mais la jeune femme a fait l'expérience d'une attaque somme toute plus violente, parce que commise via un message privé. «Une personne anonyme, mais qui semblait m'avoir connue au lycée, m'a demandé de lui donner des photos de moi nue, menaçant de balancer des anciennes photos de moi ainsi que mon deadname [état civil à la naissance]. Ça a été un gros choc, mais je l'ai surmonté en montrant partiellement le message en public et en disant que je ne me laisserai pas faire.»

Si @GenetixVideo a, dans un premier temps, reçu du soutien de la part des internautes et que son agresseur a supprimé son compte, elle a tout de même fini par supprimer son thread. «Ça s'est vite retourné contre moi, entre des insultes adressées à ma messagerie privée venant de comptes comme ceux des mecs de 18-25 ainsi que des RT interpellant tel ou tel compte de la police ou la ministre de la Justice. C'est allé trop loin et je ne souhaite de toute façon pas porter plainte parce que je n'ai pas confiance.»

Une loi liberticide

À mesure que ce type de témoignages s'accumule, les cyberviolences envers les personnes LGBT+ se font plus visibles et leur caractère insupportable s'impose à un nombre croissant de personnes qui utilisent les réseaux sociaux.

Il devient alors impossible pour les politiques de faire la sourde oreille et beaucoup souhaitent qu'ils se saisissent de la question en proposant des dispositifs juridiques permettant une réelle mise au ban du cyberharcèlement et des cyberviolences.

C'est dans ce contexte de saturation de messages haineux qu'a été adoptée, le 15 mai dernier, la loi Avia contre les violences sur internet. La mesure phare de ce texte –et sans doute la plus problématique– est l'obligation pour les plateformes de retirer tout message «manifestement illicite» dans les vingt-quatre heures après en avoir été notifiées.

A priori, un message «manifestement illicite», selon la loi Avia.

Cette loi a du mal à passer pour les militant·es LGBT+. «Cette proposition de loi a tout de suite été dénoncée comme liberticide et contre-productive en matière de lutte contre le cyberharcèlement», résume Arnaud Alessandrin.

Le sociologue relève cinq raisons majeures qui expliquent les limites, la maladresse et les effets pervers de ce texte.

Cette loi se distingue par une absence de réflexion sur la réappropriation de l'injure: quiconque utilise le terme de «pédé» ou de «gouine», par exemple, est désormais suspecté d'homophobie. «C'est tout un pan de l'histoire des mouvements LGBTI et des possibilités de construction identitaire des LGBTI par le détournement du stigmate qui est balayé.»

Elle pousse à faire disparaître les propos injurieux le plus rapidement possible en invisibilisant au passage les personnes qui utilisent ces termes dans le seul but d'offenser. Une telle mesure rend caduque toute possibilité de dénonciation, de plainte ou de résistance.

Si la loi interdit le harcèlement public, rien n'empêche aux harceleurs et harceleuses d'attaquer leurs souffre-douleur en leur envoyant des messages privés dont la nature ralentit le processus par lequel les plateformes peuvent les censurer. «La personne victime se retrouve seule face à son harceleur sans la possibilité d'être soutenue par ses pairs: psychologiquement, ce n'est pas la même chose d'être harcelé publiquement qu'en privé», explique Arnaud Alessandrin.

La loi Avia empêche aussi de dénoncer les agressions privées dans la sphère publique. Impossible dès lors de demander l'appui ou l'aide d'une personne prête à témoigner sous peine de se faire censurer. «Or, on a vu à travers des mouvements comme #MeToo et #MeTooTrans que le témoignage peut aider à se reconstruire», soutient le sociologue. @GenetixVideo confirme: «Avec cette loi, si je tweete pour dénoncer mes agresseurs, mes tweets voire mon compte risquent d'être supprimés. Si mon compte était suspendu, j'en créerais un nouveau où je ne parlerais que de science. C'est effrayant.»

Enfin, la loi Avia peut contribuer à exclure la question des injures du domaine juridique: comment porter plainte s'il ne reste aucune preuve tangible de l'affront? «De plus, l'effacement de l'injure ne permet pas de se reconstruire comme le font un jugement ou un soutien communautaire», explique Arnaud Alessandrin.

Le seul point positif de cette loi serait de limiter l'ampleur des agressions en diminuant l'effet de contagion. Moins il y aura de personnes pour entrer dans le jeu des agresseurs en passant à l'acte à leur tour, plus le nombre d'assauts seront susceptibles de diminuer. Une bien maigre consolation comparée aux dommages collatéraux de cette loi. Le texte est déja sous le feu des critiques. «Ce n'est pas une loi qui me rendra moins pédé», affichent déjà certains en guise de manifeste, tamponné sur leur photo de profil Twitter ou Facebook.

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