«C'est une manière de s'évader au présent et au futur», selon la sociologue et photographe Irène Jonas. | Chermiti Mohamed via Unsplash
«C'est une manière de s'évader au présent et au futur», selon la sociologue et photographe Irène Jonas. | Chermiti Mohamed via Unsplash

Publier des photos de voyages a permis de supporter le confinement

On a parcouru le chemin des vacances pour tenir la distance.

«Stop posting old travel pics» [Arrêtez de publier vos vieilles photos de voyages], lit-on sur l'habituel panonceau cartonné (et souvent ironique) du compte @dudewithsign. À l'heure du confinement, les anciennes photos de vacances se font une bonne place sur les réseaux sociaux.

«Sur Instagram, plein de mes amies ressortent des photos de voyages», remarque Mélodie, 27 ans, en Programme Vacances-Travail au Canada. À scroller les images, on pourrait presque oublier que la pandémie force tant de personnes à rester à domicile: «C'est comme si on les vivait là alors que ce sont des photos d'il y a deux ans et qu'on est enfermé chez soi.»

Ce décalage est voulu et recherché. «Need this right now» [Besoin de ça là maintenant], légendait ainsi la photographe Aurore Bano en partageant le 24 mars un cliché du parc national de Jasper, situé dans les Rocheuses canadiennes. Comme si la vision de beaux paysages créait un espace de respiration et faisait souffler un vent de liberté dans notre vie à huis clos. Du côté des émetteurs et émettrices comme des destinataires.

«Merci de continuer à nous faire voyager malgré ce confinement 👌», postait sur Instagram le 11 avril @uneviederoots en réponse aux clichés de quelques représentants de la faune australienne publiés par le compte @lesnouveauxvagabonds.

«En temps normal, la photo de voyage est une conversation entre voyageurs et non-voyageurs, un appel au rêve ou au désir de voyage que l'on pourrait susciter chez celles et ceux qui ne sont pas partis», pointe Irène Jonas, sociologue et photographe. La période actuelle renforce cette part d'onirisme. «Il peut y avoir une idée de catharsis, d'images un peu totems avec lesquelles on va essayer d'exorciser la situation de confinement et d'espace clos», suggère sa consœur Laurence Allard, spécialiste des usages numériques.

Si ces vues d'excursions lointaines sont aussi diffusées et appréciées en période de confinement, ce n'est pas (que) parce qu'elles font voyager virtuellement les personnes confinées. Elles sont surtout l'occasion d'un plongeon conceptuel dans le passé comme celle d'interroger le futur.

Périples parallèles

En ce moment, «la photo figée prend moins un rôle d'exploration que les jeux imaginaires ou virtuels, les mondes parallèles», note Anne-Sylvie Pharabod, chercheuse chez Orange Labs, qui étudie les usages familiaux des outils numériques.

On voyage plutôt dans l'univers d'Animal Crossing: New Horizons, jeu idéal pour le confinement, ou en s'inventant un quotidien, comme dans cette famille, interviewée par Rue89, dans laquelle la maison est considérée comme un bateau et l'extérieur une mer infestée de requins: «Au mur, ils ont accroché une mappemonde et décidé ensemble des étapes du voyage. Ils mangent local et prolongent généralement l'exploration du lieu sur internet.»

Autre possibilité de périple immobile: regarder d'un autre œil ce qui nous entoure. C'est ce que Laurence Allard nomme «tiktokisation», en référence aux mises en scène au sein de petits espaces auxquelles se livrent souvent les ados sur TikTok –et sur Instagram ou ailleurs, les adultes en vase clos.

Arrêt sur image

Avec le partage des photos de vacances, on n'est pas dans ce mode de découverte imaginaire. «La photo retrouve son rôle plus classique d'instant du passé et de partage d'un moment fort», indique Anne-Sylvie Pharabod.

Elle sort un peu du flux conversationnel, n'est plus l'équivalent ou le complément d'une réplique sur les messageries instantanées et redevient un arrêt sur image, un retour dans le passé, comme on l'a également observé avec ces challenges invitant à ressortir et publier des photos de son enfance ou de sa jeunesse.

Être dans ma chambre, avec moi-même, c'était assez angoissant. Replonger dans les photos m'a fait repenser aux bons moments, aux sensations agréables que j'avais alors.
Mélodie, utilisatrice d'Instagram

«Je cherchais des vagues à la fenêtre et les ai trouvées sur mon disque dur. De vrais souvenirs dans ma mémoire virtuelle», confiait sur Instagram l'artiste Benedetto Demaio avec une photo de rouleau et d'écume.

Des images à remonter le temps, donc. «Take me back» [Ramenez-moi en arrière], demandait ainsi Aurore Bano le 26 avril sur le réseau social, en légende d'une photo du lac Moraine, dans un des parcs nationaux des Rocheuses, celui de Banff. «C'est un peu comme se plonger dans une bulle de “ah oui, j'ai fait ça, on est allé là, etc.”, confirme Sarah, psychologue et blogueuse de 32 ans qui s'est lancée dans un montage vidéo, partagé sur YouTube, de ses dernières vacances. Ça ravive de bons moments qui font du bien en cette période de confinement.»

Pareil pour Mélodie, qui en a profité pour faire du tri et des retouches photo. «C'était une échappatoire au coronavirus, une façon de me vider la tête, de me concentrer sur quelque chose... Être dans ma chambre, avec moi-même, c'était assez angoissant. Replonger dans les photos m'a fait repenser aux bons moments, aux sensations agréables que j'avais alors.»

Repères collectifs

Ces belles et vieilles images, la jeune expatriée à Montréal les partage, notamment en story, ce qui a l'avantage de faire parler d'autre chose que du coronavirus.

Ici, pas d'exhibition ni de vantardise. On n'est plus en train de montrer ses pieds dans le sable quand le reste de l'open space est au bureau. «Autant les réseaux sociaux tendaient à montrer que chacun vivait des choses uniques, autant, là, on est tous logés à la même enseigne, décrypte Irène Jonas. On n'est plus dans l'idée de faire envie et de montrer où l'on est, dans l'immédiateté, mais au contraire dans l'optique de faire respirer tout le monde; c'est peut-être quelque chose de plus collectif et plus partageur.» C'est en tout cas la perception qu'en a sur Twitter @AEffondrement, pour qui la publication de photos de paysages permet «un voyage collectif».

«Ce sont des repères très normatifs qui apparaissent, appuie la sociologue. On se souvient des vacances d'une manière collective. Or, maintenir le désir de montrer des photos de vacances, c'est a contrario maintenir l'idée du travail et remettre une temporalité d'un quotidien normal.»

Garance, 30 ans, en recherche d'emploi dans le secteur de la communication, a trié et mis sur papier les photos stockées sur son téléphone et son ordinateur, afin «d'avoir du concret dans les mains et sous les yeux». Mais elle a aussi, en story sur Instagram, «reposté beaucoup de souvenirs avec les amis, la famille, des moments de partage ensemble, heureux, qui faisaient du bien à voir et à transmettre aux autres. [...] C'était, d'une certaine manière, rassurant face à ce stand-by dans nos vies.»

Nostalgie sociale

En ce temps aussi imprévu qu'imposé, se référer au concept des vraies vacances est également une forme de temporisation, estime la chercheuse et photographe: «C'est une manière de s'évader au présent et au futur.»

C'est aussi une sorte de reprise en main, une impression de maîtriser le temps qui passe, suggère la maîtresse de conférences en sciences de la communication Laurence Allard –en parallèle de celle qui consiste à trier nos photos en nombre sur notre disque dur ou notre carte mémoire, nous livrant à des tâches chronophages qui d'habitude nous échappent.

Ce n'est donc pas parce que ces lieux sont lointains au sens spatial qu'ils nous permettent de nous évader de notre confinement. C'est davantage parce qu'ils mobilisent des concepts –les vacances ou la liberté de circulation– qui nous manquent, voire que l'on craint de voir disparaître. Voilà pourquoi le hashtag #latergram est associé à #prequarantine et #precovid19.

«C'est une nostalgie de type sociale et sociopolitique de ce monde ouvert qui s'effondre, avance Laurence Allard. Il y a une prise de conscience, celle de faire le deuil d'un certain mode de vie et de tourisme, que l'on ne pourra plus autant vivre ces voyages lointains sans risque sanitaire dans un premier temps et, à terme, qu'ils seront condamnés par le changement climatique ou ne seront plus reproductibles à une échelle aussi massive. C'est donc une façon de faire l'inventaire et de produire un album photo non pas personnel mais social.» Qui plus est dans un espace toujours mondialisé.

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