Si l'on n'y prend garde, l'exception deviendra la norme. | Damien Meyer / AFP
Si l'on n'y prend garde, l'exception deviendra la norme. | Damien Meyer / AFP

Les outils de surveillance utilisés contre le Covid-19 lui survivront

Se débarrasser de ces dispositifs d'urgence après l'épidémie s'annonce difficile.

Milo Hsieh, journaliste basé à Taïwan, a eu la mauvaise idée d'oublier de charger son téléphone portable durant sa quarantaine. À 7h30 du matin, le portable s'est éteint. Cinquante minutes plus tard, la police frappait à sa porte.

Sur l'île, les autorités géolocalisent les personnes en quarantaine grâce à leurs téléphones portables, pour s'assurer qu'elles ne sortent pas de chez elles. Toute anomalie déclenche une alerte.

À Singapour, pour faire respecter la quarantaine, les autorités envoient plusieurs SMS par jour aux habitant·es en leur demandant de partager leurs coordonnées GPS.

Par ailleurs, l'ensemble de la population a été invitée à télécharger une application baptisée TraceTogether. Celle-ci a accès à l'ensemble des contacts du téléphone et active le Bluetooth.

L'application enregistre les contacts entre les personnes. Si quelqu'un contracte le coronavirus, toutes ses interactions seront ainsi connues. Cela permet de faire du «contact tracing» –retracer tous les contacts d'une personne contaminée sur les quinze derniers jours– beaucoup plus facilement et sûrement. Des informations sur les personnes contaminées sont également disponibles sur internet (!).

En Corée du Sud, des technologies intrusives sont aussi utilisées pour suivre la progression de la maladie au sein de la population et faire respecter les quarantaines.

En Occident aussi

La tolérance à la surveillance semble plus importante dans les démocraties asiatiques –à l'exception peut-être de Hong Kong– que dans les pays européens. Certaines solutions technologiques qui y sont mises en œuvre seraient plus difficilement acceptées dans l'UE. Néanmoins, des formes similaires de surveillance pointent déjà le bout de leur nez en Europe et aux États-Unis.

Dans une tribune publiée sur Fast Company, deux chercheurs ont appelé les pays occidentaux à utiliser la géolocalisation des téléphones portables pour combattre l'épidémie.

En France, un amendement déposé par deux sénateurs LR le 19 mars proposait que «toute mesure visant à permettre la collecte et le traitement de données de santé et de localisation [soit] autorisée pendant une durée de six mois». Il a été rejeté. Quelques jours plus tard, l'Élysée faisait pourtant l'annonce suivante.

La société américaine Athena Security s'est fait connaître en commercialisant des caméras thermiques intelligentes, qui peuvent détecter les armes à feu.

À présent, elle veut les utiliser pour détecter les personnes contaminées par le Covid-19. Cela permettrait de surveiller le risque de contamination dans des endroits qui restent peuplés en période de quarantaine. La technologie d'Athena Security doit notamment être installée dans plusieurs aéroports américains.

Cette pandémie anesthésie encore un peu plus notre vigilance vis-à-vis des dispositifs menaçant les libertés.
Olivier Tesquet, journaliste à Télérama et auteur de «À la trace – Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance»

«Effet cliquet»

Il est probable que certaines de ces technologies de surveillance puissent aider à combattre la pandémie. L'utilisation des données de localisation des téléphones est un moyen très efficace de faire du «contact tracing».

Toute solution technologique permettant de s'assurer que la quarantaine est respectée est utile. Des caméras thermiques pourraient permettre d'alerter dès les premiers signes de recrudescence de l'épidémie. Le problème, c'est qu'il sera difficile de revenir en arrière une fois l'épidémie passée.

«Le consensus scientifique qui se dégage, c'est qu'il faut tester massivement et tracer –c'est la stratégie sud-coréenne en quelque sorte, qui est très intrusive. Cette pandémie anesthésie encore un peu plus notre vigilance vis-à-vis des dispositifs menaçant les libertés. L'affrontement classique entre les défenseurs des libertés et les gouvernements qui les rognent vole un peu en éclats. On est face à un dilemme éthique incroyable, il va falloir trouver le bon équilibre», analyse Olivier Tesquet, journaliste à Télérama et auteur de À la trace – Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance (Premier Parallèle, 2020).

Si l'on installe des caméras thermiques dans les aéroports et les gares, elles risquent de rester indéfinement pour rentabiliser le coût de l'investissement.

Les dispositifs techniques sont une forme de fuite en avant. L'exception devient en quelque sorte la norme.
Olivier Tesquet, journaliste à Télérama et auteur de «À la trace – Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance»

Si les autorités sanitaires ont accès aux données de localisation des citoyen·nes, elles risquent de vouloir conserver cet accès pour éviter tout retour de l'épidémie. Si l'utilisation de drones pour la gestion de foules se montre efficace, pourquoi ne pas la développer, par exemple, en manifestation?

«Il y a un effet cliquet assez net, je crains qu'un on ait du mal à abandonner un certain nombre de ces technologies [comme avec les mesures “d'exception” prises depuis 2015 face au terrorisme]. Les dispositifs techniques sont une forme de fuite en avant: ce sont des instruments pour gouverner en temps de crise, mais comme depuis 2015 on a passé plus de temps en crise [qu'en période “normale”], l'exception devient en quelque sorte la norme. Un instrument prévu pour des finalités particulières devient permanent. D'autant plus que l'épidémie va probablement durer et que les mesures d'exception ne seront pas levées d'un coup», poursuit Olivier Tesquet.

Il est donc important que le bénéfice en matière de santé publique apporté par chacune de ces technologies soit mis en balance avec son impact sur les libertés publiques. Une surveillance généralisée porterait une atteinte inacceptable à nos droits sans forcément garantir notre sécurité.

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