Aucun spectre ne sévit dans nos logements, sinon nos appareils connectés et assistants personnels mal réglés. | Marcus Loke via Unsplash
Aucun spectre ne sévit dans nos logements, sinon nos appareils connectés et assistants personnels mal réglés. | Marcus Loke via Unsplash

Les fantômes qui hantent aujourd'hui nos maisons s'appellent Alexa et Nest

À l'heure où nos domiciles se remplissent d'objets connectés, cette présence numérique silencieuse réactive le mythe de l'esprit frappeur.

Un bourdonnement étrange, au cœur de la nuit. Des stores qui s'ouvrent et se ferment comme par magie. Un rire lugubre qui résonne, tout au fond du couloir. Des lumières qui clignotent, une porte qui claque sèchement derrière vous.

Autonome et intelligente, la maison du futur est habitée d'une étrange omniprésence numérique, matérialisée par la joie sans âme des assistants vocaux.

Alors que la pénétration de la domotique dans les foyers occidentaux s'accélère, la smart home des années 2010 et ses frasques algorithmiques réactivent le mythe ancestral du manoir hanté, argumente le magazine en ligne Real Life dans un article paru le 1erjuillet.

Alimentés par les sinistres anecdotes partagées sur les réseaux sociaux –vous ne savez pas ce qu'est la peur tant que vous n'avez pas entendu Alexa ricaner sans prévenir–, le cinéma, la littérature et la télévision explorent à leur manière la face sombre de la maison connectée, ce spectre qui voit tout, entend tout et contrôle tout de notre intimité.

Si la domotique n'a pas attendu Google Home ou les thermostats connectés Nest pour faire flipper des artistes de science-fiction (pensons entre autres au Demon Seed de 1977 ou au classique Poltergeist, sorti en 1982, qui transforment l'innovation en un outil d'oppression démoniaque), la fin de la lune de miel technologique des années 2000 a ravivé l'angoisse d'une innovation aussi opaque qu'omniprésente.

Ces dernières années, des séries comme Mr. Robot ou Black Mirror ont défriché le thème, sous l'angle du piratage ou de l'enfermement panoptique. En 2014 déjà, ReadWrite faisait remarquer que la smart horror mériterait de devenir un sous-genre de cinéma à part entière.

Force forcément supérieure

Peu importe les technologies concernées, le cœur du scénario est immuable: quelque chose commande la maison, et ce quelque chose n'est pas suffisamment humain pour nous faire baisser la garde. Et si au fond, tout ça n'était qu'une diversion?

«L'origine du mythe surnaturel réside dans l'absence de corrélation entre cause et effet», décryptait le chercheur Tobias Revel auprès de la BBC en 2016. De l'ordinateur personnel au thermostat automatisé à commande vocale, la logique est toujours la même.

Charmé·es par l'argument d'infaillibilité, séduit·es par l'ergonomie supposée des interfaces, nous déléguons des pans grandissants de notre existence à des appareils dont nous ignorons tout du fonctionnement... sans jamais réellement l'admettre.

Lorsqu'ils se dérèglent, l'illusion de maîtrise se rompt brutalement. Nous nous réfugions alors dans la seule explication à notre portée: puisque la dépendance à un objet inanimé est insupportable, c'est que la machine est possédée par une force supérieure. Et tant pis si c'est souvent une mise à jour logicielle mal conçue: le surnaturel l'emporte rapidement sur l'incompréhensible.

Peut-être que d'ici quelques décennies, les jeunes adultes de la civilisation automatisée, né·es et élevé·es au contact de machines plus ou moins autonomes, auront perdu tout sentiment de gêne vis-à-vis d'elles, de la même manière qu'en 2019, plus personne ne craint de voir son âme aspirée par un appareil photo.

En attendant, notre génération doit traverser la vallée de l'étrange de bout en bout. Et pour supporter sa propre ignorance, rien de tel que de s'inventer des histoires de machines hantées.

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