Planche extraite du tome 2 de Bug, par Enki Bilal. | Castermann
Planche extraite du tome 2 de Bug, par Enki Bilal. | Castermann

Enki Bilal: «Le numérique nous modifie en profondeur, et pas forcément pour le meilleur»

Pouvons-nous encore vivre sans internet et ses dérivés? C'est ce que l'auteur explore dans le second tome de «Bug» –et dans l'interview qu'il nous a accordée.

Est-il déjà trop tard? Comment réagirions-nous si internet était subitement débranché partout dans le monde? Plus de communications, plus de mails, plus de Google ni de Facebook. Plus de Skype, d'Instagram ni de YouTube. Réussirions-nous encore à vivre? à travailler? à nous parler? à nous aimer?

Depuis son avènement, internet prend une place de plus en plus importante dans nos existences –au point d'en être devenu indispensable. Dans un avenir proche, avec l'augmentation exponentielle des débits et de la vitesse de connexion, le phénomène s'amplifiera encore. Nous sommes presque à notre insu totalement dépendants du numérique. Et si ce qui fait aujourd'hui la force de nos sociétés technologiques risquait de causer leur perte, à l'avenir?

C'est ce qu'Enki Bilal explore et anticipe dans Bug, dont le second tome paraîtra mi-avril chez Casterman. Il nous en donne un avant-goût avec l'interview qu'il nous a accordée.

Dans Bug, vous interrogez notre dépendance au numérique. Comment vous est venue cette idée?
Enki Bilal: Il y a quelques années, j'ai plongé dans une piscine alors que mon smartphone se trouvait dans la poche de mon maillot de bain. Du coup, j'en ai été privé pendant plusieurs jours. C'est là que j'ai réalisé à quel point j'étais dépendant du numérique et de tous les appareils qui y sont associés: ordinateur, tablette, smartphone.

Si on est subitement dépossédé d'un outil qui nous a rendu addict et qui est un instrument essentiel de notre fonctionnement social, que se passe-t-il? Et que se passerait-il si internet disparaissait du jour au lendemain?

Le numérique est en train de devenir une extension de notre cerveau. Il nous facilite la vie de bien des manières, et notamment en nous déchargeant de tout ce dont nous devions nous rappeler avant.
Enki Bilal, auteur de BD

Dans Bug, je développe aussi l'idée qu'un homme devient dépositaire de toutes les données de l'humanité qui sont transférées dans son cerveau. Cela montre la puissance d'internet aujourd'hui. Car si un être humain possédait de façon exclusive l'ensemble des données, il deviendrait un dieu. Il connaîtrait la vie de chaque individu sur terre, il aurait des pouvoirs absolument incroyables.

Si une coupure mondiale et irréversible d'internet est difficilement envisageable, une coupure au niveau local est par contre tout à fait possible. C'est ce qui s'est passé récemment au Congo ou les autorités ont bloqué l'accès à internet lors des élections...

C'est un sujet sensible qui, de nos jours, impacte absolument tous les éléments de la vie. Et on voit bien toutes les répercussions qu'il peut avoir. D'autant que dans Bug, l'action se situe en 2040, donc avec une dépendance au numérique encore plus forte qu'en 2019. Le numérique reconfigure l'être humain d'une façon qui n'avait jamais été vue auparavant. C'est une invention qui détrône toutes les autres grandes inventions. Le numérique nous modifie en profondeur, et pas forcément pour le meilleur. C'est un outil qu'il faut apprendre à maîtriser. Mais en définitive, c'est plutôt lui qui nous maîtrise! Le grand problème, c'est la mémoire. C'est le déficit de transmission qu'impose le numérique de manière inévitable.

«Quels sont les grands enjeux d'avenir pour nous les humains? D'abord la planète.» Image extraite du deuxième tome de Bug, par Enki Bilal. | Castermann

Vous voulez dire que nous sommes en train de perdre nos capacités de mémorisation?
Le numérique est en train de devenir une extension de notre cerveau. Il nous facilite la vie de bien des manières, et notamment en nous déchargeant de tout ce dont nous devions nous rappeler au quotidien. Il faut être très fort aujourd'hui pour gérer la mémoire. Pourtant, il est vital que nous conservions nos capacités de mémorisation. Et il ne faut surtout pas que nous oublions de lire, ce qui est pourtant en train d'arriver. Internet modifie notre façon de lire. On fait du zapping, quelques phrases ici, quelques phrases là....

Nous sommes en train de créer un monde de mutations hybrides, notamment avec le transhumanisme, qui est fascinant mais également potentiellement dangereux. Ne pas regarder ça, c'est être déconnecté de la vie.
Enki Bilal, auteur de BD

Tout ceci induit une mutation en profondeur de nos liens sociaux et de notre façon de consommer la culture. Les livres vont continuer d'exister mais qui les consultera? Il va falloir passer cette crise d'adolescence qui va durer encore plusieurs années avant que l'être humain finisse par n'utiliser que le meilleur des nouvelles technologies et fabrique un monde qui sera harmonieux. Aujourd'hui, on vit dans une anarchie numérique.

Bug est-il un moyen d'alerter sur les dangers potentiels liés au numérique?
Oui mais pas de manière alarmiste. C'est un jeu intellectuel. Je me pose des questions, et j'essaye d'y répondre en racontant une histoire. Je m'inclus dans celles et ceux qui sont alertés. Pour autant, je ne suis pas un lanceur d'alertes. Bug fait partie d'une réflexion. Quels sont les grands enjeux d'avenir pour nous les humains? D'abord la planète. Si on la détruit, nous nous détruisons. Ensuite, la technologie. Nous sommes en train de créer un monde de mutations hybrides, notamment avec le transhumanisme, qui est fascinant mais également potentiellement dangereux. Ne pas regarder ça, c'est être déconnecté de la vie.

Vous avez beaucoup travaillé sur la dictature. Pensez-vous que le numérique puisse nous conduire vers une forme de dictature mondiale?
Il y a déjà une dictature mondiale, c'est celle du numérique. C'est celle de Google! Elle n'est pas politique mais elle existe bel et bien, cachée derrière les écrans de nos ordinateurs. Car on ne peut plus faire sans. Qui peut se passer d'internet aujourd'hui? Nous sommes en train de vivre exactement ce qui est décrit dans 1984. Et nous ne faisons rien ou si peu pour lutter contre.

Le roman de George Orwell était un livre prophétique. Le numérique nous impose un certain type de fonctionnment social à l'échelle planétaire. L'uniformisation de la planète est en marche. Les mouvements identitaires que l'on voit poindre partout en Europe et en Amérique ne sont qu'un soubresaut, un moyen désepéré de résister à ce mouvement.

Les données nous traquent en permanence!
Exactement. Et sans que nous le sachions, ni même que nous puissions avoir le moyen de le savoir. Un grand directeur d'Airbus m'expliquait que les sièges des avions seront des mouchards bourrés de capteurs qui permettront de tout savoir d'un passager.

En Chine, comme dans Black Mirror, les gens sont notés. Au bout de trois mauvais points, ils ne pourraient plus prendre un avion et sortir du pays. Il faut donc faire extrêmement attention à ce que ce type de contrôle des individus par les données ne se produise pas chez nous.

Enki Bilal à Paris, le 1er avril 2015. | Patrick Kovarik / AFP

En tant qu'auteur, quel est votre point de vue sur la montée en puissance des IA créatrices? Il y a maintenant des IA qui composent de la musique ou qui écrivent des scénarios...
Est ce que l'imagination numérique est plus forte avec les algorithmes que l'imagination humaine? C'est une question à la fois fascinante et terrifiante. Est-ce qu'il faut à tout prix essayer d'augmenter le cerveau humain? de le répliquer? de le rendre potentiellement plus rapide et plus puissant? On touche ici à une limite et on joue avec le feu.

Le danger, c'est de créer un monde encore plus déséquilibré et d'accentuer les inégalités aussi bien sur un plan technologique que sur le plan intellectuel. Il y aura ceux qui seront intelligents, qui maîtriseront ces technologies, et puis il y aura les autres. Cette situation peut générer énormément de chaos. Et pour éviter ça, il n'y aura que l'éducation pour nous sauver.

Dans Bug, vous décrivez un monde proche de l'effondrement. Cela est-il inévitable?
Je pense que si tout se passe bien, les nouvelles générations auront la capacité de maîtriser les outils numériques et d'en faire quelque chose d'harmonieux. C'est peut-être utopique mais c'est en tout cas potentiellement possible. Le problème c'est de savoir si on va arriver à ça. Ou si ce que les collapsologues décrivent n'est pas quelque chose d'irréversible... Connaissant l'être humain, je suis tenté de dire que les collapsologues ont raison. J'espère pourtant qu'il y aura une forme de sagesse qui émergera et qui nous sauvera.

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