«A-t-on tous besoin de demander un deuxième écran 24 pouces?» | Abhay Singh via Unsplash
«A-t-on tous besoin de demander un deuxième écran 24 pouces?» | Abhay Singh via Unsplash

Ne sous-estimez pas votre pollution numérique au boulot

Réduire son empreinte écologique à la maison, c'est bien. Mais prolonger ses efforts au bureau, c'est devenu crucial.

Si les salarié·es sont de plus en plus sensibles au tri sélectif, au zéro déchet ou aux mobilités douces, c'est beaucoup moins le cas pour la pollution numérique.

Pourtant, selon une récente étude de GreenIT.fr, l'empreinte environnementale du numérique mondial correspondrait globalement à un septième continent de la taille de deux à cinq fois la France.

Prise de conscience loin d'être évidente

Green IT estime qu'en 2019, la planète compte 34 milliards d'équipements technologiques pour 4,1 milliards de personnes les utilisant. La masse de ces appareils atteindrait 223 millions de tonnes, soit l'équivalent de «270 millions de tours du monde en voiture en matière de gaz à effet de serre», précise Frédéric Bordage, créateur du club, expert indépendant en numérique responsable et auteur d'un livre consacré à la question.

Un chiffre alarmant, dont une main-d'œuvre parfois gourmande en confort numérique ne mesure pas les conséquences écologiques, contrairement au zéro papier ou au zéro déchet.

«Un ordinateur, ça ne fait pas une énorme fumée noire quand ça pollue. On ne peut pas palper les enjeux facilement, contrairement à une bagnole qui pue», fait remarquer Bela Loto Hiffler, coordinatrice et fondatrice de Point de M.I.R (Maison de l'informatique responsable), une association qui sensibilise particuliers et entreprises à la sobriété numérique. «En plus, on a l'impression que parce qu'on maîtrise son matériel et qu'il est léger, il n'y a rien dedans», ajoute Frédéric Bordage.

Le data center est loin, les poubelles électroniques aussi, l'extraction de fabrication, qui est le processus qui pollue le plus, est suffisamment loin pour qu'on ne s'y intéresse pas non plus.
Bela Loto Hiffler, coordinatrice et fondatrice de Point de M.I.R

Fait aggravant, rien n'est fait pour faciliter la prise de conscience quant à la pollution numérique. «Tout ce qui nous embête est loin, analyse Bela Loto Hiffler. Le data center est loin, les poubelles électroniques aussi, l'extraction de fabrication, qui est le processus qui pollue le plus, est suffisamment loin pour qu'on ne s'y intéresse pas non plus.»

Pour éloigner les utilisateurs et utilisatrices de leurs écoresponsabilités, certains acteurs du numérique vont en outre employer un vocabulaire marketing. «On utilise souvent le mot “nuage” pour désigner le cloud. C'est beau, ça rappelle la nature. Mais en réalité, le cloud est une ferme de serveurs, des data centers blindés de data polluantes», alerte Frédéric Bordage.

Montrer pour mieux comprendre

Mais pourquoi ne fait-on pas le lien entre le fonctionnement d'une machine et ses conséquences? «Parce qu'on ne sait pas comment elle fonctionne réellement», répond Frédéric Bordage. «On nous a vendu l'histoire du numérique il y a quelques années sans nous avoir jamais formés dessus», appuie Bela Loto Hiffler.

Rapportée à des usages quotidiens, la contribution du numérique mondial à l'empreinte de l'humanité est néanmoins bien réelle: elle équivaudrait à 1,5 milliard de salarié·es français·es allant travailler pendant un an en matière de gaz à effet de serre, à 242 milliards de packs d'eau minérale en consommation d'eau et à 82 millions de radiateurs électriques de 1.000 watts allumés en permanence en électricité.

L'association Point de M.I.R a choisi de montrer concrètement ce qu'il y avait dans nos appareils, «car si on ne comprend pas comment est fait une machine, on ne peut pas prendre conscience de sa pollution», insiste Bela Loto Hiffler.

«Dans les ateliers que j'anime, on ouvre un ordinateur ou un smartphone pour que les gens voient de leurs propres yeux comment ils sont composés, raconte-t-elle. Par exemple, dans un smartphone, il y a une cinquantaine de matériaux. On peut faire le tour du monde rien qu'avec ça.»

L'association utilise également des supports vidéo, tels les documentaires projetés lors du festival Environnement et numérique qu'elle organise: «Quand on montre le documentaire Blood In The Mobile, sur l'extraction illégale de minerais au Congo, on comprend aussi mieux le coût humain de son téléphone. Et quand la prise de conscience est faite, on peut enfin parler des bonnes pratiques qui sont complémentaires.»

Cinq éco-gestes à adopter

Il y a bien sûr les gestes les plus connus, comme éteindre son ordinateur avant de partir du bureau ou nettoyer sa boîte mail. «Mais ils sont souvent anecdotiques et les premiers éco-gestes importants sont ceux dont on ne parle pas, relève Frédéric Bordage. En plus, les collègues qui tentent d'informer en interne contribuent souvent à augmenter la pollution numérique, car ils ne connaissent pas les gestes essentiels.»

Le spécialiste conseille en premier lieu de faire durer son ordinateur ou son smartphone le plus longtemps possible: «Il faut réparer, favoriser le réemploi, acheter un équipement d'occasion ou avec des écolabels comme TCO et EPEAT, mal connus dans le monde de l'entreprise.»

De son côté, Bela Loto Hiffler a observé que «beaucoup de gens pensent qu'il faut changer de machine dès qu'elle devient lente. Mais ils confondent systématiquement le système d'exploitation, qui est parfois lent, et la machine elle-même, qui fonctionne indépendamment».

Deuxième conseil: penser à couper la box. «La box, c'est comme la lumière, souligne Frédéric Bordage. Quand on va se coucher, on l'éteint. Mais on a plus de mal à éteindre la lumière au bureau que chez soi.» Dans une grande entreprise, on peut aussi choisir d'éteindre le parc informatique une fois tout le monde parti, «surtout s'il n'y a pas de mise à jour la nuit», complète Bela Loto Hiffler –un geste pas toujours facile à mettre en place dans les grosses structures.

Une autre astuce consiste à limiter le visionnage de vidéos en streaming, qui représenterait 82% du trafic internet et une quantité non négligeable de la bande-passante. «Mieux vaut télécharger que consulter en streaming», avertit l'Ademe.

Il est également recommandé d'optimiser sa navigation: moins de temps on passe sur internet, plus on est écoresponsable. Selon Bela Loto Hiffler, «la meilleure navigation, c'est aller le plus vite et efficacement possible. On peut se servir de la recherche avancée, des favoris, des marque-pages et surtout bien penser à ce qu'on veut trouver avant de lancer une recherche».

Inutile enfin d'utiliser les moteurs de recherche écoresponsables, à l'image d'Ecosia ou de Lilo. Frédéric Bordage indique que «ces moteurs de recherches sont bâtis sur Google et Bing. C'est une couche logicielle en plus des modèles existants, avec des impacts sur l'écologie».

Repenser les usages en entreprise

L'impératif, martèle Frédéric Bordage, est d'«arrêter la course au numérique»: «A-t-on tous besoin de demander un deuxième écran 24 pouces?» Le premier réflexe, c'est la low tech –en opposition à la high tech. «Il faut accepter de recevoir un écran qui a déjà servi pour diminuer son empreinte écologique», préconise le spécialiste.

Repenser ses usages n'est souvent pas hors de portée: on peut par exemple très bien se servir d'un simple tableau plutôt que d'un ordinateur pour une courte présentation.

Dans une entreprise, on peut charger un Green IT manager de sensibiliser les effectifs à ces questions. «Parfois, ça vient tout seul, mais parfois, il faut quelqu'un qui soit responsable, qui donne envie aux autres de changer et qui mette en place une stratégie IT écoresponsable», constate Bela Loto Hiffler. Et mieux vaut être dans une écologie incitative que punitive, «car les gens sont contents quand ils contribuent à faire quelque chose de bien».

Une stratégie écoresponsable passe nécessairement par une réflexion sur ses services numériques. «On peut tout bonnement les réduire pour les adapter aux usages réels», suggère Frédéric Bordage.

«Il nous reste peu de temps pour prendre conscience que le numérique est une ressource en voie d'épuisement accéléré, met en garde l'expert. Bientôt, il n'y aura plus assez de minerais à un coût économique viable pour fabriquer des équipements. Et si c'est la fin du numérique, on ne pourra plus communiquer entre nous et ça déstabilisera toute l'organisation de notre société». Le meilleur réflexe, accessible à tout le monde, serait alors de prendre soin de ses équipements pour les faire durer le plus longtemps possible.

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