Une simple photo peut donner des indices précieux sur l'endroit où des crimes ont été commis. | Annie Spratt via Unsplash
Une simple photo peut donner des indices précieux sur l'endroit où des crimes ont été commis. | Annie Spratt via Unsplash

Comment les enquêtes open source luttent contre la pédocriminalité

Des Sherlock bénévoles aident Europol à déterminer où et quand des images pédopornographiques ont été prises.

En quelques années, le nombre de contenus pédocriminels identifiés en circulation sur internet a explosé. Comme le relate une enquête du New York Times, le National Center for Missing and Exploited Children recensait à lui seul près de 70 millions de signalements en 2019.

Le problème semble s'être aggravé depuis le début de la pandémie de Covid-19. Selon les services de police, certains contenus évoluent vers des pratiques et des violences de plus en plus extrêmes.

Europol a mis la main sur 14 millions de ces images, mais remonter à leur origine est pour le moins ardu. Pour l'assister dans cette tâche, l'agence européenne de police criminelle a recours au crowdsourcing, avec l'opération «Stop Child Abuse – Trace an Object». Après avoir «censuré» les photos et vidéos, Europol les met en ligne et fait appel au public pour retrouver leur provenance.

1.500 heures de travail

En mars 2018, Carlos Gonzales entend parler de cette initiative sur la BBC et décide de se lancer. Il crée un compte Twitter, observe les techniques utilisées par les autres adeptes d'enquête en sources ouvertes (OSINT), échange avec le milieu et commence à chercher par lui-même, avant de collaborer avec le site d'investigation spécialisé Bellingcat.

«Le soutien apporté à Europol a trois objectifs: aider à secourir les victimes, [éliminer les fausses pistes] et contribuer à la destruction des photos et vidéos [pédocriminelles]», indique-t-il au sujet de son engagement.

Le fait que les contenus pédopornographiques continuent à circuler et à être visionnés participe du traumatisme des victimes. Il est donc crucial de faire disparaître des images même anciennes.

Pour des raisons de sécurité, très peu de détails peuvent être donnés sur Carlos. Il est ingénieur de formation –pas journaliste– et il a consacré plus de 1.500 heures de travail bénévole à ce projet.

Pour déterminer l'emplacement et la date d'une photographie à partir de presque rien, l'homme a ses astuces. «L'identification des images est un processus visuel hautement itératif. Nous améliorons d'abord les images numériquement, pour faire ressortir les plus petits indices. La position du Soleil et l'analyse de la végétation sont utiles pour déterminer le lieu d'origine d'une image, détaille-t-il. L'ensemble du processus fonctionne par tâtonnement [...] pour vérifier vos hypothèses.»

Kalahliya, Ukraine

Les premières photos sur lesquelles Carlos Gonzales a travaillé avec d'autres analystes de Bellingcat, qui ont finalement été situées en Ukraine, ont été les plus difficiles à localiser. Un compte rendu détaillé de l'enquête a été publié par Bellingcat, le premier d'une longue série.

«Il y avait un bâtiment d'aspect soviétique à l'arrière-plan, entouré de mauvaises herbes. Nous avons déterminé que ce type de prairies se trouvaient en Ukraine et dans certaines parties de la Russie», simplifie Carlos.

En parallèle, l'équipe se procure un rapport d'enquête mentionnant un trafic d'êtres humains de la Moldavie vers l'Ukraine, en vue de produire des photos et vidéos pédocriminelles dans la région d'Odessa, actif en 2001. Le document comprend des images censurées. «L'une de ces photos était l'image mise en ligne par Europol. D'autres montraient une église, des ruines...»

S'en suit un travail de titan pour géolocaliser chacune de ces images dans la région d'Odessa et définir un périmètre, en recherchant des éléments distinctifs disposés dans la même configuration que sur les clichés (bâtiments, ruines, poteaux, forme du littoral...).

Finalement, le village de Kalahliya est identifié. «L'enquête a nécessité le dévouement de quatre d'entre nous pendant cinq mois!», rapporte Carlos.

Quelques détails peuvent en dire beaucoup sur une image. | Bellingcat / DR

Nosy Kely, Madagascar

La seconde enquête porte sur une photographie unique. Celle-ci montre une plage avec des arbres, sans caractéristiques particulières au premier abord. Mais là aussi, c'est la flore qui va mettre Carlos Gonzales sur la bonne voie.

«J'ai réduit les possibilités en utilisant la recherche inversée de Yandex et les données sur la végétation. Cela m'a amené à enquêter, mètre par mètre, sur la côte ouest de Madagascar à l'aide de Google Earth. Les conifères, les mangroves, les bateaux, les embouchures des rivières et la couleur du sable correspondaient fortement», se souvient-il.

Carlos compile ensuite des vidéos des plages de Madagascar sur YouTube, qu'il visionne les unes après les autres jusqu'à trouver ce qu'il cherche: une plage avec un panneau blanc et trois ombres projetées par des maisons, ainsi qu'un regroupement d'arbres spécifique.

Des recherches plus poussées, comparant par exemple la taille de l'un des arbres sur la photo avec sa hauteur actuelle, permettent de chronolocaliser la photo en 2002.

Une seconde enquête, et quelques indices qui ont mené vers Madagascar. | Bellingcat / DR

Siem Reap, Cambodge

La troisième série de photos semble avoir été prise en Asie Sud-Est, selon Interpol. Carlos Gonzales suit cette piste; il examine les principales villes de la région sur Google Street View. Une seule possède des poteaux semblables, des arbres similaires et des toits roses: Siem Reap au Cambodge.

L'internaute-enquêteur parcourt kilomètre après kilomètre les principaux axes de la ville sur le service de Google, dans l'espoir de retrouver les éléments présents sur les images. Il utilise également des clichés de la ville mis en ligne sur le site Flickr pour dénicher l'emplacement.

«J'ai finalement retrouvé exactement le même poteau sur l'une routes principales de Siem Reap. L'emplacement du Soleil et des ombres [sur les photos] m'a aidé à produire un croquis du lieu et à le retrouver», précise-t-il.

Pour déterminer la période à laquelle a été prise l'image, Carlos consulte des photos plus ou moins récentes de la zone, où se trouve un hôtel en construction, et compare un certain nombre d'indices visuels. Il parvient à situer la scène autour de 2008.

Tableau d'aide à la chronolocalisation. | Bellingcat / DR

Des efforts à renforcer

Dans une dernière enquête, Carlos Gonzales se penche sur des photographies en provenance de Russie, du Mexique et de Panama. Les investigations sont bien plus rapides, même si les images russes l'obligent à déployer de nouvelles techniques et à effectuer des recherches internet dans la langue de Pouchkine.

Ce dernier article permet en outre à Carlos de tirer le bilan d'un an de recherches sur le sujet de la pédocriminalité. Selon Europol, une dizaine d'enfants ont pu être secourus grâce à l'ensemble des contributions sur la campagne «Stop Child Abuse – Trace an Object». Le bénévole estime que ces résultats pourraient être améliorés.

«Il serait utile qu'Europol améliore les descriptions des images pour donner de meilleurs éléments de contexte. De plus, comme Stop Child Abuse repose en grande partie sur [la connaissance du terrain], Europol et ses partenaires comme Interpol et les ONG [devraient] impliquer davantage de citoyens ordinaires dans le monde, préconise-t-il. Les enquêteurs OSINT [comme nous] pourraient alors se concentrer sur les affaires les plus difficiles à résoudre.»

Grâce à l'article sur l'Ukraine, Bellingcat a été nommé dans la catégorie «innovation» à l'European Press Prize. Selon son comité préparatoire, l'enquête est «simplement supérieure dans sa recherche».

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