Ne vous fiez pas à ces visuels cartoonesques: depuis toujours, Fallout est un jeu cruel. | Bethesda Game Studios
Ne vous fiez pas à ces visuels cartoonesques: depuis toujours, Fallout est un jeu cruel. | Bethesda Game Studios

«Fallout 76», la lutte des classes au pays des gamers

Le RPG de l'éditeur Bethesda les divise en deux catégories: celle qui paye un abonnement, et l'autre. Pour cette dernière, la pilule a du mal à passer.

Arrivé sur le marché à la mi-novembre 2018, Fallout 76 était particulièrement attendu au tournant, à la suite du succès rencontré par les précédents épisodes de la saga –huit au total.

Avec une version originale commercialisée en 1997, ce jeu de rôle à la Mad Max avait largement eu le temps d'attirer dans ses filets des millions de gamers et de fédérer une communauté mondiale de fans, séduit·es par l'uchronie proposée par ses concepteurs: un monde postapocalyptique. Dans un univers post-guerre froide, entièrement ravagé par un conflit nucléaire entre l'Est et l'Ouest, les personnes impliquées dans le jeu tentent de survivre en affrontant animaux mutants, créatures calcinées par les radiations et monstres cybernétiques.

En tant que prequel de la saga, Fallout 76 se devait donc de taper un grand coup. Ses concepteurs avaient rempli son chargeur de cartouches rutilantes pour maintenir vivace la flamme des gamers et attirer de nouveaux fans.

La promesse était forte. Présenté comme un dérivé de ce qu'aurait pu être une version multijoueurs de Fallout 4, l'action se déroule en Virginie-Occidentale en 2102, et le jeu embarque avec lui toute une batterie d'innovations: carte quatre fois plus grande, bunkers renfermant des codes nucléaires, possibilité de contracter des mutations procurant des bonus à qui est en train de jouer, etc.

Mais voilà, Fallout 76 a immédiatement déçu. Si le jeu s'est vendu à un million d'exemplaires lors de sa première semaine d'exploitation, ses nombreux bug et incohérences, auxquels il faut ajouter ses mises à jour défaillantes, ont rapidement tempéré l'enthousiasme de ses adeptes.

Après un démarrage commercial en fanfare, le jeu a rapidement perdu de sa superbe, faisant jusqu'à 82% de ventes en moins que Fallout 4 sur le même temps de commercialisation au Royaume-Uni. Une situation presque identique dans les autres pays. Des résultats somme toute plus que décevants.

Pour ne rien arranger, les avis négatifs ont commencé à se multiplier sur les forums et les sites spécialisés. Avec une note de 53 sur 100 attribuée par le site Metacritic pour la version PS4, et de 2,8 sur 5 par les personnes qui y jouent elles-mêmes, Fallout 76 ressemblait à un Titanic naviguant à l'aveugle, en pleine nuit, dans un océan rempli d'iceberg aux arêtes plus tranchantes que des rasoirs.

Une revers périlleux d'un point de vue commercial –les ventes pouvant piquer encore plus du nez sous une avalanche de mauvaises critiques–, et qui a très vite inquiété ses concepteurs.

Payer pour gagner

Pour tenter de relancer la machine, et de garantir la rentabilité des investissements, Bethesda Softworks a peut-être pris la plus mauvaise décision du monde: proposer une version premium, accessible sous condition d'abonnement.

Depuis octobre dernier, les gamers qui souhaitent casser leur tirelire peuvent ainsi accéder à Fallout 1st, une version optimisée et enrichie, pour 14,99 euros par mois ou 119 euros par an –une onéreuse pilule lorsque l'on sait que le jeu coûte une vingtaine d'euros à l'achat.

Celles et ceux qui casseront leur tirelire peuvent profiter de toute une série d'avantages exclusifs: tente de survie incluant un couchage et une marmite, boîte à recyclage disposant d'un stockage illimité, cagnotte de 1.650 «atomes» mensuels à dépenser dans la boutique interne au jeu, armure de Ranger, sélection d'avatars et d'emotes, etc.

Mais ce n'est pas tout. Les gamers qui en ont les moyens peuvent accéder également à des «mondes privés» qui procurent des bonus supplémentaires –zones de construction de plus grande taille, points CAMP en plus grande quantité afin de pouvoir construire un campement plus solide et mieux équipé, entre autres.

Payer permet donc d'augmenter ses chances de survie dans l'univers impitoyable et apocalyptique de Fallout 76, donc de prendre de l'avance sur ses adversaires.

«Bien que nous ne soyons pas vraiment dans du “pay to win”, l’avantage de la cache illimitée en bric-à-brac procure malgré tout un atout considérable, explique Sébastien, 28 ans, grand fan de la saga. Les serveurs privés eux, sont intéressants pour “farmer” les créatures et les ressources sans voir d’autres joueurs nous les prendre avant.»

Une véritable injustice pour qui ne peut s'offrir l'abonnement ou pour qui ne souhaite tout simplement pas engraisser le chiffre d'affaires de Bethesda. Payer une fois, ça va, deux fois, non –quitte à se faire distancer par les abonné·es qui ont mis la main au porte-monnaie.

Cette situation a eu tôt fait de susciter des jalousies et des réactions radicales, les «sans abonnement» se mettant à attaquer, en se liguant entre semblables, contre les abonné·es mieux doté·es. Un utilisateur s'était notamment plaint, sur un forum, de s'être fait attaquer par «cinq à sept personnes en costume d'ours en peluche» après avoir utilisé une emote disponible exclusivement sur Fallout 1st.

Image tirée de Fallout 76. | Bethesda Game Studios

Lutte des classes

En réalité, cette opposition entre gamers ne fonctionne pas que dans un sens. Les personnes qui ont pris un abonnement se considèrent souvent comme supérieures aux autres, une attitude génératrice, là encore, de tension.

Des joueurs martyrisent ceux qui n'ont pas d'abonnement en les traitant de pauvres et en les harcelant. Il y a même des vendeurs qui refusent de marchander du stuff à des joueurs qui n'ont pas l'abonnement.
Stéphane, 33 ans, joueur

Stéphane, 33 ans, qui joue à Fallout 76 depuis le premier jour, témoigne. «Le fait d' avoir un monde privé, seul, est ultra avantageux pour les abonnés. Tout comme la cache illimitée. Je trouve ça assez moyen d'en priver les autres. La polémique, je la vois aussi dans l'autre sens. Des joueurs martyrisent ceux qui n'ont pas d'abonnement en les traitant de pauvres et en les harcelant dans le jeu. Il y a même des vendeurs qui refusent de marchander du stuff à des joueurs qui n'ont pas l'abonnement.»

L'univers postapo de Fallout 76 s'explore en équipe. | Bethesda Game Studios

Fallout 76 a donc réussi l'exploit de diviser ses adeptes, déjà rares –2 millions seulement quand Fallout 4 en réunissait six fois plus– en deux catégories antagonistes, qui s'affrontent désormais dans les arcanes virtuels d'un prequel qui peine à séduire les fans les plus coriaces.

Sans compter que cette opposition a nécessairement des conséquences sur le gameplay en lui-même, étant donné qu'une grosse partie de la valeur ajoutée de cette nouvelle version tient dans le fait que les gamers peuvent jouer en équipe. Moins d'alliances possibles signifie moins de chances de gagner, mais aussi, à terme, moins de plaisir.

Le jeu doit être rentable. À défaut, s'ils ferment les serveurs, plus personne ne pourra jouer. Cela coule de source. Rien n'est gratuit. Le futur des jeux vidéo passera par l'abonnement.
Patrick, 43 ans, joueur

Certains gamers sont cependant moins fatalistes que les autres, estimant que Fallout 1st s'inscrit tout simplement dans le sens de l'histoire. Ainsi, Patrick, 43 ans, qui joue à Fallout depuis toujours, défend la version payante. «Le jeu doit être rentable. À défaut, s'ils ferment les serveurs, plus personne ne pourra jouer. Cela coule de source. Rien n'est gratuit. Le futur des jeux vidéo passera par l'abonnement. Pour conclure, il faudrait, selon moi, bannir définitivement les coupables de destruction ou de chasse à l'homme en vue d'agresser les joueurs qui payent leur abonnement.»

Fallout 1st réussira-t-il à faire de Fallout 76 un succès commercial grâce aux bénéfices suplémentaires que procure la version payante? Rien n'est moins sûr, tant la division entre abonné·es et non-abonné·es risque, à l'usure, de faire fuir de plus en plus de gamers vers d'autres jeux. Sans compter que même Fallout 1st peine à convaincre: la plupart de ses adeptes estiment que les avantages sont trop légers en comparaison du prix.

Terminons sur une note plus optimiste en redonnant la parole à Patrick. «Je joue à la version gratuite, mais j'ai réfléchi à la version payante. Comme pour tout, j'attendais de voir les premiers retours avant de me lancer. Maintenant, c'est tout à fait clair pour moi: on peut continuer à jouer gratuitement et s'amuser tout autant.»

Alors que c'est le talent et l'habileté qui devraient permettre aux gamers d'exceller dans un jeu, l'argent est devenu un moyen pour terminer un niveau plus rapidement et se placer plus facilement en pole position. De là à dire que ce changement illustre l'évolution de notre société vers un modèle capitaliste toujours plus inégalitaire, il n'y a qu'un pas.

En ce moment

Quand la Playstation servait à étudier les trous noirs

Tech

Quand la Playstation servait à étudier les trous noirs

Peu coûteuse et adaptable, cette machine taillée pour le jeu a aussi fait des miracles en sciences.

Le «sale petit secret» d'Uber, la pollution des sacs réutilisables, des bébés génétiquement modifiés, une semaine sur korii.

Et Cætera

Le «sale petit secret» d'Uber, la pollution des sacs réutilisables, des bébés génétiquement modifiés, une semaine sur korii.

De la lecture et des surprises pour votre samedi.

La recherche des seins parfaits, la mafia meilleure que Goldman Sachs, +100% à Wall Street, une journée sur korii.

Et Cætera

La recherche des seins parfaits, la mafia meilleure que Goldman Sachs, +100% à Wall Street, une journée sur korii.

Ce qu'il fallait lire aujourd'huii.