Florence Knoll à la Knoll Planning Unit | Courtesy of the Knoll Archive
Florence Knoll à la Knoll Planning Unit | Courtesy of the Knoll Archive

Florence Knoll, l'architecte et designeuse qui a révolutionné notre façon de travailler

Disparue le 25 janvier dernier, elle avait prédit l’avènement du «home office» il y a soixante-quinze ans, dicté aux «Mad Men» leur façon de travailler et littéralement défini la notion d’aménagement de bureaux.

Florence Knoll, qui vient de s’éteindre à l’âge de 101 ans, n’avait pas attendu l’âge adulte pour faire preuve d’une volonté hors normes. Née en 1917 dans la petite ville de Saginaw, au Michigan, Florence Schust est orpheline à 12 ans. La fillette réclame à son gardien légal, chargé de veiller à son éducation, la possibilité d’étudier l’architecture.

C’est assez peu courant pour l’époque, mais une nouvelle école a ouvert ses portes récemment, construite par le célèbre architecte finlandais Eliel Saarinen: la Kingswood School for Girls, qui jouxte la Cranbrook Academy of Art, première commande américaine de Saarinen.

Prestigieux professeurs

L’architecte et sa femme la prennent sous leur aile, lui offrant l’opportunité de côtoyer les plus grands talents européens du design et de l’architecture du XXe siècle. Elle considère leur fils, Eero, comme son propre frère. Encouragée par les Saarinen, Florence poursuit ses études à Cranbrook puis joint les rangs de l’Illinois Institute of Technology.

Au fil de son parcours, la brillante étudiante retient l’attention de ses prestigieux professeurs Walter Gropius (fondateur de l’école et du mouvement Bauhaus, pionnier de l’architecture moderne, qui a fui l’Allemagne pour s’installer aux États-Unis au début des années 1930), Marcel Breuer et Ludwig Mies van der Rohe.

A Stuttgart, les pièces de ce dernier étaient fabriquées par la maison Knoll. Le jeune Hans Knoll, fuyant l’Europe à son tour, est arrivé à New York en 1937. Hans G. Knoll Furniture Company voit le jour l’année suivante. La guerre rend l’import de mobilier difficile et, optant pour la production, cet entrepreneur visionnaire embauche le designer danois Jens Risom en 1941. En plus de dessiner des espaces, ils éditent la même année la série de mobilier 600, classique du design moderne.

Le Danois doit momentanément quitter Knoll pour se battre aux côtés du General Patton. A son retour, il trouve une nouvelle venue: Florence Schust. D’après Risom, «c’était une brillante designeuse, mais elle n’était pas aussi impressionnée par le mobilier de style scandinave en bois que par celui de métal imaginé par Mies et Saarinen». Il quitte Knoll mais s’imposera comme l’un des chefs de file du mouvement scandinave aux États-Unis.

Le président Lyndon Johnson – qui, lui, appréciait le style scandinave – choisira l’un ses sièges de Risom pour le Bureau ovale, immortalisé par la presse à l’occasion des signatures du Civil Rights Agreement en 1964 puis du Highway Beautification Act l’année suivante, la main de Lady Bird Johnson reposant sur le dossier.

Fauteuil utérus et chaise diamant

Florence épouse Hans. Le jeune couple ambitionne de promouvoir le «style international» qu’ils vénèrent, et de faire rayonner son influence jusqu’au sein des foyers américains. «Shu», surnom de Florence, apporte une nouvelle dimension à l’entreprise. Elle créée le Knoll Planning Unit («Shu U»), puis Knoll Textiles, développant son idée d’un design global.

Dès le début des années 1950, la marque s’impose dans l’industrie de l’aménagement intérieur. Un nouveau show-room ouvre à New York puis un second à Paris – avant 1956, la marque en ouvrira d’autres à Stuttgart, Chicago, San Francisco, Dallas et Milan.

Relaxed Sofa, Florence Knoll, 1954 | Courtesy of the Knoll Archive

Florence Knoll a obtenu de Mies van der Rohe et de Marcel Breuer l’exclusivité de la diffusion de leurs pièces de design les plus mythiques, comme la chaise Barcelona (1929) ou le fauteuil Wassily (1925). Eero Saarinen a développé la Womb Chair, un «fauteuil-utérus» à la demande de Shu, qui souhaitait «une assise qui serait comme un panier empli d’oreillers, dans lequel on pourrait se pelotonner».

La fameuse Diamond Chair (1952) entre au catalogue; Hans et Florence ont demandé au peintre, sculpteur et designer de mobilier italien Harry Bertoia de plancher sur «quelque chose d’intéressant», sans restriction ni indication. Peu inspiré, Bertoia décide «d’écouter son corps» et expérimente avec du fil de fer, a priori contre-indiqué dans ce contexte. Mais il en tire finalement une pièce aussi confortable qu’élégante, épithètes qui n’avaient jamais été associés à ce matériau.

La révolution Knoll

Dans ses nouveaux bureaux sur Madison Avenue, Florence dessine, elle aussi, du mobilier. Son «Relaxed Sofa» demeure édité et plébiscité. Mais en dépit de sa position hiérarchique (à une époque où les seules femmes croisées dans les bureaux du quartier sont généralement des secrétaires), elle présente sa propre production comme le «steak-frites» de leur entreprise, nécessaire et sans éclat particulier. «Je l’ai fait parce que j’avais besoin de pièces de mobilier pour une mission et elles n’existaient pas.»

Dans les décennies 1950 et 1960, Knoll dépoussière nombre d’entreprises-fleuron américaines comme IBM, General Motors ou CBS. L’approche du Knoll Planning Unit est inédite: en s’appuyant sur ses connaissances en architecture, Florence Knoll impose de nouveaux standards et remet en question le mode de travail traditionnel.

Bureaux du CBS Building aménagés par la Knoll Planning Unit | Courtesy of the Knoll Archive

Son équipe travaille en immersion, observant et détaillant chaque geste et interaction du client et de ses employés, avant de proposer un de ses fameux «paste-ups», maquette en volume extrêmement détaillée, qui deviendra la norme. Celles de Florence Knoll sont de véritables maisons de poupées, avec échantillons de placages de bois, de tissus et revêtements muraux, de peintures. Shu se débarrasse des couloirs qui mangent l’espace, propose des bureaux à plan ouvert pour plus d’efficacité et de fluidité dans les déplacements comme dans les échanges.

Un «paste-up», maquette en volume du Knoll Planning Unit | Courtesy of the Knoll Archive

En 1957, le New York Times consacre un profil à Florence Knoll. Hans a trouvé la mort deux ans auparavant, dans un accident de voiture au Mexique. Shu gère seule l’entreprise familiale, dont les effectifs ont doublé en l’espace d’une décennie. Le journal détaille ses dernières prouesses: 250 bureaux dans la tour Alcoa à Pittsburgh, 600 chambres à Ann Arbor pour l’université du Michigan, les ambassades américaines de la Havane, de Stockholm et de Copenhague, etc. L’article encense les Knoll, maîtres d’œuvre du «style corporate américain d’après-guerre».

Post-modernisme et postérité

En 1958, Florence Knoll épouse l’un de ses clients, le président de la First National Bank, Harry Hood Bassett. L’année suivante, la présidente de Knoll International décide de prendre du recul – elle sera consultante pour sa propre entreprise. Florence Knoll Bassett est la première femme de l’histoire à recevoir la médaille d’or du design industriel de l’American Institute of Architects en 1961 (en 2003, George W. Bush lui remettra aussi la National Medal of Arts, plus importante récompense accordée dans le domaine aux États-Unis).

Ultime consécration, c’est à Florence Knoll qu’on demande de rédiger la définition de «Commercial Interiors» dans l’Encyclopedia Britannica en 1964. Au New York Times revenu l’interviewer, elle met les points sur les i: «Je ne suis pas une décoratrice.»

Senior Designer du Knoll Planning Unit entre 1956 et 1967, Vincent Cafiero se remémore le niveau d’exigence et de précision de la designeuse et architecte. «Nous travaillions sur le pied d’une table, et elle évaluait des différentes versions séparées de quelques millimètres seulement.» En 2004, le Philadelphia Museum of Art et Knoll convainc Shu d’organiser une petite rétrospective de son œuvre. Conservatrice du département des Arts décoratifs, Kathryn Hiesinger est épatée devant les ressources déployées par l’architecte de 87 ans pour détourner les contraintes d’espace, et devant le soin apporté aux détails, qui va jusqu’aux «suggestions de références de peinture».

Ses apparitions étaient rares: Florence Knoll avait pris sa retraite en 1967. Le post-modernisme déferle en toute excentricité, mais elle n’en a que faire – le temps lui donnera raison. Les designs édités par Knoll ne sont jamais passés de mode. Et le «Home Office», tel que Florence l’avait envisagé, est devenu une réalité, largement banalisée dans le monde entier.

L’hommage d’Hergé

Sans surprise, beaucoup de fictions consacrées au New York des années 1960, comme la série Mad Men de Matthew Weiner, s’inspireront des bureaux imaginés par le KPU pour créer leurs décors. Loin de New York, en 1975, Hergé croque pour Tintin et les Picaros un intérieur mid-century modern 100% Knoll (légendé «Mies van der Rohe, Bertoia, Knoll, Saarinen» sur le croquis).

On y reconnait clairement la table Tulipe en fibre de verre imaginée par Florence Knoll et Eero Saarinen; avancée technique mais également bouleversement des usages, la collection de tables et sièges créée en 1957 débarrasse le plancher des pieds encombrants, que Saarinen trouvait «affreux, déroutants, fatigants».

La petite entreprise familiale s’est muée en un géant du secteur. En 2018, année des 100 ans de Florence Knoll, elle annonçait un chiffre d’affaires de 1,13 milliard de dollars (soit 1 milliard d’euros), l’ensemble du marché de l’interior design aux USA en générant 12.

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