La blockchain est entrée sur le terrain. | Sandro Schuh via Unsplash
La blockchain est entrée sur le terrain. | Sandro Schuh via Unsplash

Bienvenue dans l’ère du cryptofootball

Contrat de sponsoring, achat de joueurs ou clubs et biens numériques: les cryptomonnaies et la blockchain se fraient un chemin jusque sur les terrains de football.

Une première mondiale. C’est en tout cas de cette manière que le PSG a présenté en septembre son partenariat avec la plateforme Socios.com, qui doit mettre en place «une stratégie de long terme dans le domaine des cryptomonnaies». Depuis quelques mois, les annonces avec un «crypto» dans le texte se multiplient dans le monde du ballon rond.

Cette incursion a d’abord commencé via des contrats de sponsoring, comme en Italie. La plateforme Jetcoin s’est par exemple associée avec le Chievo Vérone en 2014, puis avec l’autre club de la ville vénétienne, le Hellas, en 2015. Il y a un an, le géant anglais Arsenal s’est fait sponsoriser par CashBet Coin, la cryptomonnaie de la plateforme du même nom, désireuse de profiter de l’aura des Gunners et de leurs 142 millions de fans à travers le monde. Les noms de CoinDeal et SportyCo, d’autres cryptodevises, s’affichent également sur les maillots de Wolverhampton et de l’Espanyol Barcelone cette saison.

Mais les cryptos ne se sont pas arrêtées aux tuniques des équipes. Début 2018, le Real Madrid a accepté que l’on paye la visite de son prestigieux musée avec des bitcoins, la plus célèbre des cryptomonnaies. Depuis, un joueur turc et un club de football italien de 3e division, Rimini, ont même été vendus en cryptomonnaies.

Le cryptofootball expliqué par Jetcoin.

Votes et privilèges

Tout ça est bien beau, vous direz-vous. Mais concrètement, quelle est l'utilité? Dans certains cas, l’objectif semble être de la publicité via des effets d’annonce, «cryptomonnaies» ou «blockchain» étant des termes cool et mystérieux pour le grand public. Dans d’autres, le but est simplement d’augmenter ses revenus liés au sponsoring.

L’accord avec le PSG, lui, passe dans une autre catégorie. Si le club a récupéré deux millions d’euros dans le cadre de son partenariat avec Socios.com, selon Le Parisien, une application verra le jour en 2019 et les fans du club pourront acheter des «tokens», ou jetons, pour quelques euros. Un peu à la manière d’une levée de fonds, à la différence près que les acheteurs et acheteuses ne deviendront pas pour autant des actionnaires. Ils et elles pourront en revanche influer sur certains choix extra-sportifs du club, deux pistes étant pour l’instant explorées: le choix des couleurs de l’un des trois maillots et le lieu d’un match amical. «Le tout sans entrer en conflit avec le secteur sportif», rappelle Le Parisien.

Les personnes qui détiendront des tokens auront également «le privilège d’accéder à des récompenses, des contenus et des expériences exclusives», soutient le Paris Saint-Germain. Cela pourrait être une invitation à un match ou une rencontre avec un joueur de l’équipe francilienne. Plus un supporter ou une supportrice aura de jetons, plus son droit de vote et ses chances d’avantages seront renforcées. «Pour nous, l’intérêt se situe au niveau de l’engagement des fans, de la manière dont on peut leur fournir une meilleure expérience», souligne Marc Armstrong, le directeur du sponsoring du PSG au Parisien. «Non pas juste à ceux qui assistent aux matchs mais aussi à ceux qui sont en Asie, aux États-Unis et aux quatre coins de la planète.»

Plus qu'un bitcoin

Ici réside tout l’intérêt de la crypto-chose pour les clubs de football. À l’image du Real Madrid, du FC Barcelone ou de Manchester United, ces équipes sont d’abord devenues des marques mondialement connues, en faisant des tournées promotionnelles là où les marchés étaient encore à développer. En y fortifiant leur fanbase, elles ont trouvé de nouveaux consommateurs et consommatrices, ce qui a grandement augmenté leurs revenus, confortant ainsi leur stature d’équipes mondiales.

L'idée n'est pas du tout d'encourager la spéculation. Il s'agit de créer un environnement où les fans peuvent s'amuser, communiquer avec leur club et en être récompensés par un certain nombre de dotations.
Alexandre Dreyfus, patron de Socios.com à l'Équipe

En prenant le train des cryptomonnaies, les clubs comme le PSG espèrent gagner des fans et consolider la passion de leurs supporters. Et un Indonésien ou une Australienne amoureuse de Paris pourra s’affranchir des différences de devises pour satisfaire son amour du maillot rouge et bleu.

Il ne sera toutefois pas possible pour un ou une fan du PSG d’acheter tous les jetons pour être sûre de rencontrer Neymar en plein championnat: le nombre de tokens et de droits de vote sera limité pour chaque acheteur ou acheteuse. «Reste que la loi de l'offre et de la demande va fonctionner et que l'intérêt pour un token sera plus ou moins prononcé, donc sa valeur plus ou moins importante», explique Alexandre Dreyfus, le patron de Socios.com à L’Équipe. «Mais l'idée n'est pas du tout d'encourager la spéculation. Il s'agit de créer un environnement où les fans peuvent s'amuser, communiquer avec leur club et en être récompensés par un certain nombre de dotations.»

À la suite du club parisien, la Juventus Turin s’est alliée à Socios.com. En Angleterre, des clubs de Premier League comme Newcastle ou Cardiff City ont entamé des pourparlers avec la société SportyCo pour lancer leurs propres jetons, selon le Times.

L'album Panini du futur

En Belgique, c’est carrément la ligue nationale de football, la Pro League, qui a noué un partenariat avec la société Sorare pour développer des «biens crypto-digitaux», selon son propre communiqué. Autrement dit, des cartes de joueurs locaux à collectionner et échanger, version moderne et interactive d'un album Panini. Chaque collection est protégée par la «blockchain», technologie permettant à chaque personne d'enregistrer sa transaction de manière infalsifiable dans de grands registres virtuels, ce qui permet une sécurité théoriquement fiable et inviolable –sans lui, la cryptomonnaie n’a aucune valeur.

Demain, mieux qu'aujourd'hui, des courbes à la hausse et des joueurs de football décidés et/ou heureux: c'est la promesse de Sorare, crypto-partenaire de la Pro League belge. | Capture d'écran via Sorare

Peu importe qu’aller acheter son paquet de cartes à jouer dans le bar-tabac du coin ne soit pas l’action la plus dangereuse financièrement parlant, la ligue pro belge se félicite d’être «la première des ligues professionnelles européennes à conclure un tel accord». «Sorare est une jeune société mais nous avons été convaincus par la détermination de ses fondateurs et en particulier par leur volonté de prendre en compte les nouveaux intérêts des fans de nos compétitions», assure Pierre François, le PDG de la Pro League, sans pour autant préciser quels sont ces nouveaux intérêts.

Une cible captive, des plongeons mémorables?

Le sujet ne manque pas de faire réagir. «Asseoir une cryptomonnaie sur la “marque” d'un club de football n'est, à certains égards, pas une surprise», estime l’économiste du sport Jean-Pascal Gayant, auteur du blog Money Time. «Cela permet de toucher une cible de supporteurs, sans doute captifs et peu rationnels quand il s'agit d'acquérir tout “produit dérivé” à l'effigie de leur club fétiche. On peut y voir là des proies faciles.»

Le professeur pense que les cryptomonnaies connaîtront des fluctuations «sans doute corrélées aux résultats sportifs» des clubs qui les émettront. Si ces cryptos ne sont plus bankable et qu’elles n’ont plus la confiance ou l’intérêt des acheteurs et acheteuses, leur valeur pourrait devenir nulle. «Elles connaîtront sans doute des plongeons mémorables, ruinant pathétiquement les investisseurs les moins informés ou les plus “addicts” à leur club, comme cela se répète inexorablement dans le monde des produits financiers hyper-spéculatifs», renchérit Jean-Pascal Gayant. Ainsi, moins de six mois après son lancement, le Jetcoin du Chievo et du Hellas Vérone s’échangeait à seulement 25% de son prix de départ.

Face à ces risques, Socios.com se voulait rassurante. «Les tokens des clubs ne seront pas disponibles sur d'autres plateformes que la nôtre, ce qui nous permettra de protéger l'écosystème, d'exercer un certain contrôle», avait indiqué Alexandre Dreyfus à L’Équipe.

Gare à l'arnaque

Tous ne sont pas aussi probes. En juillet 2018, Ronaldinho s’est associé à une start-up maltaise, World Soccer Coin, pour créer sa propre monnaie virtuelle, la Ronaldinho Soccer Coin. Une affaire qui pour beaucoup sentait, dès son annonce, l'arnaque à plein nez. Le Ballon d’or 2005 a ainsi offert ou vendu son image à un projet qui a l’ambition de créer «un réseau de stades numériques dans chaque région du monde» et d’établir une «super ligue» où des athlètes professionnels et amateurs pourraient jouer ensemble. Sur le papier, la Ronaldhino Soccer Coin doit également permettre de créer des «Ronaldinho Academy», de parier dans le domaine de l’e-sport, etc.

«Normalement, je n’ai rien besoin d’ajouter, votre radar à bullshit doit s’agiter dans tous les sens», riait jaune un auteur du site Le Journal du Coin face à tant de promesses floues. Même Capital a déconseillé aux fans du magicien auriverde de souscrire à sa cryptomonnaie. D’une part parce qu’il n’existe pas de livre blanc lié au projet, de document censé présenter toutes les caractéristiques techniques du projet et de la blockchain. D’autre part parce que les responsables présentés semblent ne pas tous exister: seulement trois des onze personnes de l’équipe dirigeante disposent d'un profil LinkedIn.

Qu’elles représentent un intérêt pour les fans, les clubs ou les arnaqueurs, une chose est sûre, les cryptos sont entrées en jeu.

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