Image extraite du projet Arsenic, mené par Nabil Ahmed | Forensic Architecture
Image extraite du projet Arsenic, mené par Nabil Ahmed | Forensic Architecture

Forensic Architecture, le collectif techno-artistique qui inquiète les États

À l’aide de technologies de pointe, le collectif Forensic Architecture démasque des crimes d’États et les expose au monde entier.

Traçages numériques, bornages téléphoniques, prélèvements ADN… Dans les séries policières, les intrigues psychologiques à la Columbo ont depuis longtemps déserté nos écrans au profit d’investigations high-tech et frénétiques.

Des Experts à Forensic Files, les flics opèrent désormais comme des héros et sont les grands bénéficiaires de la science forensique. Et pour cause: cette discipline complexe œuvre largement au service des États, mais très rarement contre eux. Responsables d’attaques de drones aux intolérables dégats collatéraux, de crimes de guerre, de désastres écologiques ou de violences policières, les gouvernements sont pourtant loin d'avoir toujours les mains propres.

Balance asymétrique des pouvoirs

Fondé par l’architecte israélien Eyal Weizman en 2001, Forensic Architecture vise à rectifier le tir. Se définissant comme une «agence d’architecture d’investigation», le laboratoire dévoile au grand jour l'armature de crimes dissimulés, en retraçant leur déroulement. L'enjeu: rééquilibrer la balance asymétrique des pouvoirs, les États n’hésitant pas à faire de la rétention d’informations.

Dans son ouvrage théorique Forensic Architecture: Violence at the Threshold of Detectability, Eyal Weizman relate un fait symptomatique. Les photos satellites accessibles à la société civile sont obscurcies: en réalité plus fine, la résolution des images excède rarement les 0,5 mètre –une échelle qui rend les êtres humains invisibles et vise donc à les protéger… comme à les masquer.

C’est l'une des raisons pour lesquelles les contre-investigations du collectif reposent particulièrement sur des preuves physiques et sur l’architecture des lieux où s’inscrivent les incidents. Et c’est aussi pour cela que l’agence développe Pattrn, un logiciel de crowdsourcing destiné à recueillir des informations de manière anonyme.

Financé en partie par le Conseil européen de la recherche, Forensic Architecture est composé d’une vingtaine de membres, journalistes, architectes, développeurs, artistes, chercheuses, etc. Les projets de recherche sont souvent commandités par des ONG, comme Human Rights Watch ou Amnesty International.

En 2012, l’enquête Left-to-Die Boat relatait la mort de soixante-trois migrantes et migrants ayant dérivé pendant quatorze jours dans la zone de surveillance maritime de l'OTAN en mer Méditerranée. En 2016, l’agence investiguait le meurtre d’Halit Yozgat, perpétré par un groupe néo-nazi à Kassel, en Allemagne. Pour ce faire, elle reconstituait en 3D le lieu de crime et prouvait la potentielle implication des services secrets allemands. Et en 2017, c’est la destruction par un drone américain d’une mosquée civile en Syrie qu’elle révélait.

Expertise, data et témoigages

L’investigation au service de la société civile n’est bien sûr pas nouvelle. Mais la saisie des potentialités technologiques modernes est elle inédite, et apparaît d’autant plus nécessaire que les États sont, en la matière, suréquipés. Pour les besoins de leurs enquêtes, Eyal Weizman et ses partenaires peuvent sonder des souterrains, étudier la météorologie, examiner les nuages de fumée générés par une bombe ou la forme des ruines après la démolition d'un bâtiment.

Basée à l’Université de Goldsmiths à Londres, l’équipe rassemble, agrège, vérifie et analyse un vaste arsenal d’informations brutes et souvent indigestes. Grâce à la démocratisation d’internet, un vivier incroyable de ressources est devenu librement accessible et mobilisable, à l’instar de photos, vidéos et autres contenus amateurs ou médiatiques publiés sur les réseaux sociaux.

Croisant ces matériaux avec la mémoire de témoins (souvent imparfaite pour cause de traumatisme), Forensic Architecture lève le voile sur la chronologie et la géographie des incidents.

Le collectif produit des simulations vidéo explicatives, des modélisations 3D ou encore des cartographies. Ces preuves et médiations multi-supports peuvent ensuite être utilisées lors de procès, diffusées dans les médias et… exposées dans les lieux d’art contemporain les plus pointus. Surprenant?

L'art (contemporain) d'enquêter

Biennale d’architecture de Venise en 2016, Documenta de Kassel en 2017, Institut d'art contemporain de Londres en 2018… «Nous avons suscité beaucoup d’intérêt dans le monde de l’art, car il travaille sur les espaces et les images», déclarait Eyal Weizman dans Architecte’s Journal.

Dans les espaces d’exposition, Forensic Architecture révèle les détails d’un projet en particulier. Sur les murs s’étalent de vastes tableaux infographiques, frises temporelles, maquettes sophistiquées et visualisations de données. Le public suit le cheminement du collectif pour aboutir à ses résultats. S’agit-il d’art? Peut-être: les membres de l'équipe ont beau ne pas se considérer comme des artistes, cela ne les a pas empêchés d’être nommés en 2018 au prix Turner, le «Nobel de l'art contemporain».

Pour l’exposition du prix à Tate Britain, Forensic Architecture présentait une enquête mettant en cause les autorités israéliennes dans le meurtre de l’agriculteur Yakub Musa Abu al-Qi’an lors d’un raid de la police dans un village bédouin.

La synchronisation des pistes sonores et visuelles récoltées leur a permis de retracer les faits. Trois coups de feu ont d'abord été tirés sur la voiture de la victime, alors blessée. Incapable de freiner, son véhicule a ensuite dévalé une pente, avant qu’un officier ne lui porte un tir fatal.

Pour se justifier, la police israélienne a avancé l’argument de la «split second». «La police clame devoir prendre des décisions “de vie et de mort” sans avoir le luxe du temps, à l'instinct, soulignait le texte de l’exposition. Mais les instincts sont toujours culturellement conditionnés, et les victimes de violences policières en Israël sont disproportionnellement des citoyens arabes (comme aux États-Unis, où ils sont noirs).»

Mettre les réalités en scène

On peut rester dubitatif sur le caractère artistique ou non de Forensic Architecture. Impossible néanmoins de nier l’acuité de leurs analyses de la violence et le rôle central joué par les représentations. Pour en saisir la mesure, il faut parcourir le site du collectif et se plonger dans quelques-unes de ses enquêtes. Non seulement l'équipe trouve et produit des preuves complexes, mais elle parvient à les exposer de façon étonnement limpide, en ligne comme dans les musées.

Dans Forensic Architecture: Violence at the Threshold of Detectability, Eyal Weizman le martèle: il se revendique d’une «objectivité engagée». Aussi solide soit-elle, la vérité ne peut selon lui être annoncée avec précipitation. Si elle veut être reçue et éveiller les consciences, elle doit être décortiquée, expliquée et sensiblement mise en scène. C’est ici qu’entrent en scène les vidéastes, photographes ou graphistes du groupe.

Dans un contexte de post-vérité marqué par la prolifération de fake news, au cœur d'une nouvelle guerre de l’information, Forensic Architecture rappelle que les artistes ont également un rôle un jouer, et une responsabilité à faire éclater des vérités.

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