Beaucoup de ces visages reposent sans doute six pieds sous terre. | Kirill Kudryavtsev / AFP
Beaucoup de ces visages reposent sans doute six pieds sous terre. | Kirill Kudryavtsev / AFP

Au front, la peur, les crimes et la mort: les messages téléphoniques des soldats russes à leurs proches

Des témoignages glaçants de la boucherie du Kremlin.

Ce sont des documents exceptionnels que le New York Times a regroupés dans un récent article multimédia: le quotidien américain, avec l'aide des services ukrainiens, a compilé des dizaines de messages et conversations laissés par des soldats russes depuis le début de l'invasion de l'Ukraine, en février.

Ils confirment, mais d'une manière poignante et pitoyable, ce que l'on savait déjà, notamment depuis de premières interceptions de communications non chiffrées.

L'armée russe n'était pas prête, ses soldats ont rapidement vu leur moral s'effondrer, le matériel le plus basique manque depuis le début, beaucoup auraient préféré une blessure grave à leur présence sous le feu effrayant du front, et certains ont décrit en détails certaines des horreurs infligées aux civils et prisonniers ukrainiens.

Ce sont ainsi plus de 4.000 enregistrements qui ont été obtenus en exclusivité par le NYT, souvent des appels non autorisés à de la famille restée au pays, interceptés par les services ukrainiens, désormais rendus publics et pouvant en partie être écoutés sur le site du quotidien new-yorkais.

«Ils nous ont dit que là où on allait, il y avait plein de civils qui marchaient dans les rues. Et ils nous ont ordonné de tuer tous les gens qu'on croisait», dit l'un de ces soldats, identifié par le NYT comme Sergey. À la jeune femme qui demande pourquoi, il est répondu que ces civils «pourraient révéler nos positions».

«Tuez tous les civils qui passent et traînez-les dans la forêt, explique encore le même homme à sa compagne. Je me suis déjà transformé en meurtrier. C'est pour ça que je ne veux plus tuer personne, en particulier les gens que j'ai regardé dans les yeux. [...] Nous les avons enfermés, les avons déshabillés, avons vérifié tous leurs vêtements. Puis une décision a été prise sur le fait de les laisser partir. Si on les laissait partir, ils pouvaient donner notre position... Donc il a été décidé de les abattre dans la forêt.»

Le New York Times déroule chronologiquement les récits terribles de certains de ces jeunes hommes, de l'invasion inattendue à la prise manquée de Kiev aux derniers enregistrements transmis par les renseignements ukrainiens.

«Maman, c'est la pire décision jamais prise par notre gouvernement», dit ainsi Sergey à sa mère, dans les premiers jours de la guerre. «Je ne savais pas que ça allait arriver. Ils nous ont dit que nous partions pour nous entraîner. Ces bâtards ne nous ont rien expliqué», assure Aleksey à sa compagne.

De leurs voix lasses ou paniquées, les soldats racontent à leurs proches la prise ratée de Kiev, leur propre artillerie qui les vise par erreur, le matériel qui manque cruellement, les pertes massives parmi leurs rangs et leurs camarades, les rangées de cercueils qui attendent, dans un hangar, d'être rapatriés au pays.

Les messages relatent aussi les rapines sans vergogne («Tu préfères quoi comme télé, une LG ou une Samsung?»), ou le décalage ahurissant entre ce que voient les familles sur les chaînes d'État russes et ce que vivent les soldats dans la réalité ukrainienne.

«Maman, nous n'avons vu aucun fasciste ici, témoigne Sergey. Cette guerre a été lancée sur un faux prétexte. Personne n'en avait besoin. Nous avons vu, et les gens ici vivaient des vies normales. Très bien, comme en Russie. Et maintenant, ils doivent vivre dans des caves. La vieille dame qui était près de nous a dû se réfugier dans son grenier. Tu peux imaginer ça?»

Le même Sergey, toujours lui, n'a pas de mots assez durs pour son commandement. «Il y avait 400 parachutistes. Et seuls 38 d'entre eux ont survécu. Parce que notre hiérarchie a envoyé les soldats au massacre», affirme-t-il ainsi.

Le boucher du Kremlin

Comme déjà dit, rien de tout ceci n'est tout à fait neuf. Mis à part sans doute l'échine qui se glace à l'écoute des messages candides et terribles, et plus encore le timing de leur révélation: ce document du New York Times est publié au moment même où Vladimir Poutine cherche à mobiliser en masse pour, à nouveau, envoyer de jeunes hommes dans l'infernal casse-pipe ukrainien.

Or, cette mobilisation ne se passe pas tout à fait comme prévu: l'appel du président russe se traduit par un exode massif de la jeunesse du pays. 260.000 hommes auraient déjà quitté le territoire pour éviter l'enrôlement, les manifestations prennent de l'ampleur et se tendent sous la chape de plomb imposée par le Kremlin, et même les habituels soutiens, à la droite de la droite, ne croient plus en une victoire et le font savoir.

En outre, apparaissent sur les réseaux sociaux d'autres vidéos, pas moins effrayantes, de ce qui attend ces malheureux nouveaux mobilisés. Avec du matériel d'un autre âge et entre deux bagarres d'ivrognes, ils semblent être envoyés au front avec un entraînement pour le moins minimum, et risquent de n'être que de la chair à canon pour les Himars dont Washington compte doubler le nombre sur le terrain ukrainien.

Quant au matériel de base pour dormir ou pour soigner les blessures graves qui ne manqueront pas d'arriver, il est parfois expliqué aux soldats nouvellement venus que c'était à eux et non à l'armée russe de les fournir.

C'est notamment le cas des garrots, pourtant d'une importance vitale sur le champ de bataille. Certains militaires auraient reçu pour instruction d'utiliser les tampons hygiéniques de leurs compagnes pour panser des plaies béantes.

Bien que fermée à une partie de l'information du monde, l'opinion russe ne pourra sans doute pas être définitivement sourde à tous ces signaux qui finissent par transpirer du terrain, et qui montrent l'un après l'autre à quel point la guerre voulue et amplifiée par Vladimir Poutine est une boucherie cynique, absurde et inutile.

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