Le jazz, une musique cette fois très codifiée. | Dayne Topkin via Unsplash
Le jazz, une musique cette fois très codifiée. | Dayne Topkin via Unsplash

L'histoire de la saxophoniste qui a mystifié le KGB en utilisant ses partitions comme code

Une histoire extraordinaire et chromatique.

C'est une histoire assez extraordinaire que raconte Wired. Celle de Merryl Goldberg et de trois de ses camarades du Boston Klezmer Conservatory Band, en partance pour Moscou en 1985 avec, dans leurs valises, leurs instruments, leurs accessoires et des partitions.

Pour un œil de béotien, ces dernières n'étaient que les retranscriptions écrites classiques de morceaux de jazz ou de musique klezmer. Pour Goldberg et ses camarades, elles étaient bien plus: des documents codés dans un langage inventé par la saxophoniste, afin de chiffrer des informations qu'elle ne voulait pas voir atteindre les nervis du KGB qui, immanquablement, allaient surveiller leur escapade dans les républiques soviétiques.

Car prétextant un voyage culturel, quelques entrevues et concerts, Merryl Goldberg allait en réalité à la rencontre du Phantom Orchestra, un ensemble musical dissident composé de refuzniks, des juifs soviétiques à qui l'émigration avait été interdite, d'activistes chrétiens et de personnes surveillant secrètement la bonne application des accords d'Helsinki de 1975.

En sous-main, Merryl Goldberg travaillait en effet pour l'Action for Soviet Jewry, une ONG américaine dédiée à l'aide humanitaire dans les républiques soviétiques et à l'exfiltration de juifs désirant quitter l'URSS pour émigrer en Israël ou aux États-Unis.

Bref, la saxophoniste américaine avait tout intérêt à ce que les détails des rencontres planifiées, des lieux où elles se dérouleraient, les informations qu'elle allait transmettre aux activistes ne tombent pas entre n'importe quelles mains.

Alors, Merryl Goldberg a inventé un code, un langage chiffré dans sa musique, comme elle l'a récemment expliqué lors d'une conférence de la NSA à San Francisco, et comme le relate Wired. Un hack malin à qui il a fallu, avant toute autre chose, faire passer la douane.

«Quand nous sommes arrivés, nous avons immédiatement été mis de côté, et ils ont fouillé nos bagages, regardant jusqu'au moindre objet, au point de déballer les Tampax. C'était dingue», se souvient l'Américaine. «Pour ma musique, ils ont ouvert les carnets et ils ont reconnu quelques vrais morceaux. Quelqu'un n'étant pas musicien n'aurait pas pu faire la différence avec le code. Ils ont tourné chaque page, puis m'ont rendu le carnet.»

Vérisimilitude

Wired donne quelques détails sur la manière dont la musicienne a créé son chiffrage. La gamme musicale classique, dite diatonique, reposant sur cinq tons et deux demi-tons seulement, elle offrait des possibilités alphabétiques trop limitées. Merryl Goldberg a donc choisi l'échelle chromatique, qui offre douze tons, chacun séparés par des demi-tons.

Pour étendre encore son alphabet très personnel et accroître la vérisimilitude de ses partitions, la musicienne écrivait parfois uniquement en clé de sol, y ajoutant, parfois, des notes en clé de fa. Les notations, sur les tempos et les rythmes notamment, lui permettaient d'ajouter les chiffres des informations qu'elle cherchait à chiffrer. L'affaire était dans le sac, le KGB n'y a vu que du feu.

«Nous avons utilisé ce code pour emporter avec nous les adresses des gens et les autres informations utiles pour pouvoir les retrouver. Et nous avons chiffré des choses pendant notre voyage, pour pouvoir sortir des informations [d'URSS] sur les gens que nous cherchions à aider à quitter le pays», se remémore l'Américaine.

Et si le périple du groupe de musiciens américain n'a semble-t-il pas été de tout repos, le KGB suivant de très près ses activités en tout lieu et tout moment, il a néanmoins réussi à rencontrer des membres du Phantom Orchestra, à échanger des informations utiles à leur tâche et même à partager quelques concerts impromptus avec eux, à Tbilissi, en Géorgie, ou à Erevan, en Arménie.

Merryl Goldberg et ses camarades ont néanmoins fini par attirer d'un peu trop près l'attention de leurs cerbères, qui les ont arrêtés et placés derrière les verrous. «À ce moment, tu penses que tu vas finir en Sibérie, ou quelque chose comme ça. On était super effrayés. Alors, nous avons continué à jouer les uns pour les autres, chaque nuit. Et nous jouions un air adoré des Russes, mais nous le jouions faux, pour embêter le jeune soldat posté devant notre porte.»

Le groupe a finalement été expulsé du pays et envoyé en Suède. Avant d'être mis dans l'avion, ils ont été fouillés de la tête au pied, pour vérifier qu'ils n'emportaient aucun secret avec eux en dehors de l'URSS. Mais personne n'a prêté attention aux partitions que Merryl Goldberg avait écrites pendant le voyage –la douce musique du secret.

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