Le bon vieux parapluie, arme et symbole des protestations qui secouent Hong Kong depuis des mois. | Anthony Wallace / AFP
Le bon vieux parapluie, arme et symbole des protestations qui secouent Hong Kong depuis des mois. | Anthony Wallace / AFP

À Hong Kong, l'avènement des protestataires hackers

En bricolant des gadgets, bidouillant leur garde-robe et politisant leurs apps, le mouvement pro-démocratie de Hong Kong s'est réapproprié la tech.

Keith Fong, leader étudiant à l'Université baptiste de Hong Kong, se souviendra longtemps de son 6 août 2019. Ce jour-là, plusieurs hommes en noir l'encerclent avant de sortir de son sac les quelques lasers qu'il contenait.

L'un des agents hausse le ton: «Je vous arrête pour possession d'armes d'attaque.» Le lendemain de cette étrange arrestation, un rassemblement de soutien au jeune activiste à lunettes prend des airs de spectacle cyberpunk.

En hommage à ladite arme offensive, des centaines de faisceaux lasers verts et bleus s'entremêlent sur les parois du musée de l'espace. Un ballet frénétique de spaghettis fluo sous speed.

Depuis début juin, les militant·es truffent les manifestations pro-démocratie massives de petites astuces do-it-yourself pour frapper fort et filer aussi vite qu'un jet d'eau –la mécanique des cortèges fluides, le fameux «Be water» de Bruce Lee.

Les petits lasers ont trouvé leur place au milieu des masques chirurgicaux, des lunettes de piscine ou des casques de chantier jaunes. Leur puissante lumière s'est muée en un outil bon marché pour troubler les regards des policiers et ruiner les capteurs des caméras de surveillance susceptibles de livrer les visages des protestataires à Pékin.

Hacking citoyen

Ces derniers mois, Geoffrey Dorne, féru de design éthique et social, est devenu un prophète visionnaire, lui qui vantait les mérites de ces pointeurs lasers dès 2016 dans son livre Hacker Citizen. «J'évoquais les lasers comme un outil de longue portée, pas cher, pratique à utiliser pour pointer quelqu'un».

Dans son ouvrage, le designer décrit cinquante astuces pour se réapproprier son environnement et échapper à la surveillance. «C'est avec le renforcement des moyens de contrôle que se développent les moyens de les contourner», clame cette ode à la bidouille engagée.

Le terme “hacker” est polysémique. Si on le prend au sens informatique, les hackers sont des pirates informatiques. Mais un hacker, c'est aussi quelqu'un qui détourne l'usage d'une chose.
Geoffrey Dorne, designer et auteur de «Hacker Citizen»

Parmi les détournements évoqués, un t-shirt parsemé de photos de célébrités pour faire loucher les dispositifs de reconnaissance faciale ou un bonnet à rayonnement infrarouge capable d'éblouir les capteurs.

Hacker Citizen prouve qu'un·e pirate se cache en chacun·e d'entre nous: nous sommes tous et toutes des citoyen·nes hackers en puissance. «Le terme “hacker” est polysémique, indique Dorne. Si on le prend au sens informatique, les hackers sont des pirates informatiques. Mais un hacker, c'est aussi quelqu'un qui détourne l'usage d'une chose.»

Ce hacking peut «renfermer une certaine éthique», souligne le Lyonnais. «Il vient nourrir une lutte, une cause et faire passer un message. Il y a un côté politique derrière ces détournements.»

Détournements high et low-tech

Les révolté·es hongkongais·es sont devenu·es des maîtres à penser de cet art de la réappropriation politique. En plus de contrer la surveillance avec des lasers ou des parapluies, les protestataires se sont aussi mis à détourner les applis les plus anodines de leur smartphone.

Tinder, géant de la rencontre en ligne, est ainsi devenu un vecteur de mobilisation inattendu. Plutôt que de gratter un dîner en tête-à-tête, certain·es Hongkongais·es y glissent des parcours de manifs et des appels à descendre dans les rues. La chasse aux Pokémon sur l'app Pokémon GO s'est, de son côté, transformée en bonne excuse pour déambuler librement en petits groupes.

Grâce à Airdrop, technologie de partage de fichiers d'Apple, des tracts ont pu être diffusés très largement, y compris aux visiteurs de Chine continentale cantonnés à un internet chinois verrouillé. Pour échapper à une surveillance par Pékin, les manifestant·es ont aussi migré vers les ondes Bluetooth, avec des apps comme Bridgefy ou FireChat.

Le piratage a aussi gagné des objets banals de tous les jours, devenus avec un peu d'imagination des gadgets de guérilla urbaine. Face aux forces de l'ordre, des planches de bodyboard, couvercles de poubelle et petites valises ont été converties en boucliers.

Des rouleaux de film alimentaire servent à envelopper les peaux sensibles des manifestant·es. Les cônes de chantier ont trouvé une seconde vie d'entonnoirs pour étouffer les lacrymos. Des barrières ont été assemblées en barricades tridimensionnelles grâce à des serre-câbles.

Les parois de la ville ont été rhabillées avec des messages politiques griffonnés sur des centaines de mètres de papiers colorés; des Lennon Walls, en référence au mur d'hommage à John Lennon érigé à Prague après son assassinat en 1980.

Le futur des «gilets jaunes»?

Cette richesse de détournements high et low-tech peut-elle déteindre sur d'autres cortèges? À l'instar des activistes casqués de Hong Kong, le manifestant de demain va-t-il muter en citoyen-hacker, lui aussi capable de détourner petits objets et applis anodines en puissants outils de subversion?

Pour Thierry Vedel, politologue au CNRS et au Cevipof, il faut relativiser le côté décisif de ces vecteurs de contestation, même innovants. «Ce n'est pas la technique qui est motrice, assure-t-il. Elle facilite, accélère, accompagne, donne plus de puissance à la mobilisation. On est très tenté de se concentrer sur les outils mais ce qui est important, c'est qu'il y ait un groupe derrière qui porte la mobilisation et puisse proposer une alternative.»

Tous les outils de hacking citoyen déployés à Hong Kong ne sont d'ailleurs pas nouveaux. Les manifestants ont puisé dans certains registres de piraterie urbaine déjà initiée par les mouvements pink et black blocs, par exemple.

«La réappropriation des technologies est plutôt propre à l'environnement technophile de Hong Kong mais la création de boucliers, le détournement des parapluies ou des cadenas de vélo, ça a déjà été vu», explique Geoffrey Dorne. La nouveauté réside peut-être dans la sympathie avec laquelle sont décrites ces méthodes low-tech dans les médias internationaux.

Décisives ou pas, les bidouilles du bout du monde ont, en tout cas, déjà inspiré certains groupes militants français. Le média autonome Rouen dans la rue a publié une vidéo d'analyse des techniques déployées à Hong Kong. Son titre: «Que retenir du mouvement à Hong Kong pour la rentrée des gilets jaunes?»

Sur les groupes Facebook de “gilets jaunes”, certains se demandent pourquoi on ne fait pas aussi ça.
François, MILITANT AUTONOME ET «gilet jaune»

À Nantes, le 14 septembre, lors de l'acte 44 de la mobilisation, une banderole «Sois comme l'eau» a surgi dans le cortège, en référence à la devise phare des activistes hongkongais·es. «Sur les groupes Facebook de “gilets jaunes”, certains se demandent pourquoi on ne fait pas aussi ça», confirme François*, militant autonome.

«Mais il y a un tel niveau de répression en France que ce qui se passe à Hong Kong est très difficilement réplicable. Le fait qu'ils puissent tous arriver avec des casques en manif, avec des attache-câbles, ce n'est pas possible ici, où il y a beaucoup de fouilles en amont. À Hong Kong, ils sont assez pour déjouer le quadrillage policier. L'engagement quasi total de la population et le soutien énorme pour une grande diversité de tactiques est un gros plus», décrypte François.

Selon lui, l'usage massif de lasers ne peut ainsi fonctionner qu'au milieu d'une foule dense et solidaire. «Les “gilets jaunes”, même au pic de la mobilisation, n'ont jamais rassemblé une telle masse de gens. Si t'as un laser et un mec qui bidouille tout seul avec, ça ne servira pas à grand-chose.»

Poésie de masse

C'est justement parce que le jeune Keith Fong n'était pas isolé avec ses lasers pirates que son arrestation a suscité une danse géante de faisceaux digne d'un plan de Blade Runner. D'autant qu'en plus d'attirer plusieurs centaines de milliers de personnes dans la rue, le soulèvement hongkongais a su s'enrichir des imaginaires de chacun·e.

«Il y a des activistes très à fond sur le numérique, d'autres plus poètes et artistes qui s'occupent des affiches. C'est ça que je trouve beau. Toutes les franges de cette société créative ont leur place. Et chacun peut créer des choses à son image», s'enthousiasme Geoffrey Dorne.

Une société où les geeks, le cortège de tête, les rêveurs et rêveuses, les bricoleurs et bricoleuses et les poètes se sont allié·es dans une piraterie citoyenne pleine d'ingéniosité.

* Le prénom a été changé.

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