Personnages troubles et geeks un peu paumés, flics ripous, milliards et amateurisme: l'histoire de Mt. Gox, de Mark Karpelès et du casse du siècle, racontée dans J'ai vendu mon âme en bitcoins par Jake Adelstein | Éditions Marchialy
Personnages troubles et geeks un peu paumés, flics ripous, milliards et amateurisme: l'histoire de Mt. Gox, de Mark Karpelès et du casse du siècle, racontée dans J'ai vendu mon âme en bitcoins par Jake Adelstein | Éditions Marchialy

Jake Adelstein: «Ils ont retrouvé 200.000 bitcoins que Karpelès avait tout simplement oubliés»

Entretien avec le journaliste qui a enquêté sur l’affaire Karpelès-Mt. Gox

Jake Adelstein est journaliste. Le passionnant Tokyo Vice, sa plongée dans l’univers cru et complexe des yakuzas japonais paru en 2016 aux éditions Marchialy, lui a valu la reconnaissance internationale.



Tokyoïte originaire du Missouri, spécialiste du très raide système policier et judiciaire japonais, Adelstein a ensuite mis le doigt dans l’engrenage fou de l’affaire Mark Karpelès. Mark Karpelès est un Français un peu spécial mais finalement trop normal, installé au Japon où il mène une vie paisible de développeur-otaku.

Une existence tranquille jusqu’à la création de Mt. Gox. Sans vraiment le chercher, et du fait d’une liaison directe avec le très populaire Silk Road, Amazon de l’illégal sur le dark web, Mt. Gox est un temps devenue la plus grande plateforme mondiale de bitcoin. La gloire, avant un effondrement soudain en 2014 –avec à la clé un trou gigantesque de 650.000 unités de la cryptomonnaie.

Le e-casse du nouveau millénaire, dont Mark Karpelès sera longtemps suspecté, mais dont le Russe aux amitiés troubles Alexander Vinnik semble être le réel coupable. Et une affaire qui l'a amené devant la justice japonaise, dont il attend toujours le jugement pour diverses charges –détournement de fonds et manipulation de données notamment.

Des personnages hauts en couleur parfois étranges, des milliardaires de l’instant, un amateurisme total dans la gestion d’actifs phénoménaux, des agents fédéraux américains ripous, des enquêtes de mathématiciens, un système judiciaire japonais dont Carlos Ghosn, patron de Nissan-Renault, a récemment pu goûter l'extrême rigueur: l’affaire Karpelès-Mt. Gox est un dédale à la fois passionnant et drôle, où l’histoire optimiste du bitcoin se mêle à de plus sombres desseins, où une technique supposée infaillible se frotte à des êtres humains menés par leurs faiblesses.

Racontée dans J’ai vendu mon âme en bitcoins, écrite en collaboration avec Nathalie Stucky, traduite par Cyril Gay et publiée en avant-première en France par les mêmes éditions Marchialy, cette histoire édifiante valait bien une longue interview de Jake Adelstein.

korii: Comment expliquer, en termes simples, ce que sont le bitcoin et la blockchain?

Jake Adelstein: En 2008, juste après la crise financière, un individu connu sous le pseudo de Satoshi Nakamoto a publié un papier, dans lequel il posait les bases de ce qui allait devenir le bitcoin. Le bitcoin a réglé, techniquement, le problème de la création d’une monnaie numérique. Ce qui est numérique est copiable, et peut donc ne pas avoir de valeur dans le cas d’une monnaie. Une partie de la solution a été de créer un registre public, la fameuse blockchain, dans lequel l’ensemble des opérations est inscrit, et de distribuer ce registre à l’ensemble du réseau.

Une autre partie de la solution a été de mettre chaque acteur du réseau à contribution, en le faisant «miner» des bitcoins, c’est-à-dire en en créant de nouveaux grâce à des outils logiciels et mathématiques très complexes –les «mineurs» de bitcoin gagnent au passage une petite partie de ce qu’ils ont créé. Il a conçu un système inviolable: c’est possible en théorie, mais la puissance de calcul nécessaire pour fausser la chaîne est telle qu’elle semble impossible à réunir.

Enfin, Nakamoto et ceux avec qui il a travaillé a créé de la rareté, donc de la valeur, en déterminant le nombre maximal de bitcoins qui allaient être minés: cette limite a été fixée à 21 millions. Concrètement, il a créé de l’or. De l’or virtuel. L’or a une valeur intrinsèque. On peut faire des montres en or. Si on est Donald Trump, on peut faire des toilettes en or. Une monnaie virtuelle n’a pas de valeur intrinsèque, sauf si l’on procède comme les inventeurs du bitcoin.

Vous connaissiez cet univers avant d’entamer votre enquête sur Mark Karpelès et Mt. Gox?

Pas vraiment. Je ne suis pas spécialiste en la matière. Je comprends que c’est quelque chose d’extrêmement malin sur un plan technique, je comprends également l’importance de l’inviolabilité, en pratique, de la blockchain. Le bitcoin présente énormément d’avantages. On peut le stocker hors-ligne, sur une clé USB par exemple, on peut même l’imprimer sur du simple papier (le «paper wallet»). Ça semble anachronique mais quand on y pense, le papier est dans certains cas plus sûr qu’un ordinateur. On peut se faire voler ce dernier, il peut planter définitivement –j’ai récemment vu que le patron d’une plateforme d’échange était mort sans transmettre son mot de passe, et que des millions de dollars en cryptomonnaies avaient disparu.

Le bitcoin est quasiment inviolable, il échappe à la régulation, et c’est très bien ainsi. Les plateformes d’échange qui gèrent le bitcoin, elles, posent régulièrement problème.
Jake Adelstein, auteur de «J'ai vendu mon âme en bitcoins»

Le bitcoin permet aussi de transformer un appareil mobile en petite banque, ce qui est idéal dans certains pays très pauvres, où le système traditionnel exclut beaucoup de gens, avec des frais de transaction très élevés, contrairement au bitcoin. L’une des choses géniales à propos du bitcoin est que lorsque l’on crée son compte, on dispose d’une clé publique, grâce à laquelle n’importe qui peut vous transférer des bitcoins, et une clé privée, qui permet également de s’en servir comme d’un coffre-fort personnel. C’est beaucoup plus sûr que ce qui existe traditionnellement. Et, point important, les fonds que l’on détient en bitcoins ne peuvent pas être saisis.

On comprend en lisant votre livre que votre opinion sur le bitcoin n’est pas tranchée. Mais on la devine positive.

Elle reste encore nuancée. Je pense que le bitcoin est très surévalué: en fin de compte, ce n’est qu’une monnaie. Une monnaie magnifiquement conçue, qui a le potentiel de révolutionner les transactions financières, mais une monnaie. Et une monnaie sur laquelle il y a eu tant de spéculation que sa grande valeur la rend impraticable pour des petits échanges de tous les jours, ce pour quoi elle était initialement prévue. Je ne pense pas que le bitcoin changera le monde. C’est solide, c’est sans doute durable, mais je ne pense pas que ça bouleversera nos sociétés.

Le bitcoin prend notamment racine dans des courants philosophiques libertariens, dans les idées des crypto-anarchistes: que penser du fait qu’aucune institution ne puisse prétendre contrôler quoi que ce soit?

C’est positif. Ça rend le bitcoin imperméable aux manipulations politiques, à la tentation de faire fonctionner la planche à billets. Mais ceci n’est pas toujours vrai, je pense notamment à l’approche de l’État chinois en la matière, qui ne compte sans doute pas abandonner toute idée de contrôle. Si un système nous permet d’effectuer des transactions de manière sûre, on n’a pas réellement besoin des banques.

Toute forme de régulation serait forcément négative?

Non, et c’est là tout le nœud de l’affaire. Le bitcoin est inviolable, ou quasiment inviolable, il échappe à la régulation, et c’est très bien ainsi. En revanche les plateformes d’échange qui gèrent le bitcoin, elles, posent régulièrement problème. Et ces plateformes sont très mal régulées. Quand Nakamoto a pensé le système, je suppose qu'il n'imaginait pas que tout un système comme celui-ci s’organiserait autour du bitcoin, qu’il y aurait ces plateformes véreuses, ces faillites, que des gens perdraient tout leur argent. Les libertariens ont trouvé dans la cryptomonnaie un outil financier parfait: ils sont contre l’intervention de l’État dans leurs affaires, ils ne veulent pas payer de taxes, ils ne veulent pas avoir affaire à des banques. Avec le bitcoin, tout est anonyme, personne ne peut savoir combien d’argent vous avez réellement.

Un mélange de libertariens, d’anarchistes, de geeks, de fans de science-fiction, de communistes, de scientifiques. C’était très familier, très amateur.
Jake Adelstein, auteur de «J'ai vendu mon âme en bitcoins»

Sauf que le bitcoin ne s’avère pas si anonyme qu’ils le croyaient initialement.

C’est vrai. On a cru que tout était anonyme, mais ce n’est en réalité pas le cas. La blockchain peut être tracée. Les pionniers de ce type d’analyse, j’en parle dans mon livre, sont Kim Nilsson, qui est totalement autodidacte et, de manière ironique, n’a probablement pas gagné un centime malgré son expertise; et Tigran Gambaryan, un agent du fisc américain surnommé le «blockchain wizard» [«le sorcier de la blockchain», ndlr]. Ils se sont rendu compte qu’il était possible de faire coïncider les entrées du registre public avec les noms des personnes derrière les transactions.

Du coup, les criminels utilisent de plus en plus une autre cryptomonnaie, le monero, qui a spécifiquement été conçue pour être totalement privée et incassable. Contrairement au bitcoin. Le monero n’a sans doute pas été mis sur le marché avec comme étiquette «l’outil parfait pour vos activités criminelles», mais le fait est que ses spécificités techniques pointent vers cela. Beaucoup de plateformes japonaises refusent désormais de traiter le monero –pas forcément pour les activités illégales qu’il recouvre, plutôt parce que le gouvernement japonais les a prévenues qu’elles risquaient de perdre leurs licences si elles le faisaient.

En lisant votre livre, on ressent un étrange mélange de haute technicité et de complet amateurisme dans ce début d’histoire des cryptomonnaies et des plateformes d’échange. Vous partagez cette impression?

Oui, totalement. Je suis allé à des rencontres autour du bitcoin, il y a cinq ou six ans. On y trouvait un mélange de libertariens, d’anarchistes, de geeks, de fans de science-fiction, de communistes, de scientifiques. C’était très familier, très amateur et ça aurait sans doute pu rester dans cet esprit s’il n’y avait pas eu l’émergence de Silk Road [un Amazon des produits illégaux sur le dark web, où tout se payait en bitcoins, ndlr].

On a pu retrouver en ligne des discussions entre des membres de ce petit groupe datant d’avant l’apparition de Silk Road. Les types se demandaient «Ok, mais on va en faire quoi, de nos bitcoins?». Il me semble que Mark Karpelès a répondu «On peut l’utiliser pour le pari en ligne». Un autre, bien sûr, a écrit que c’était idéal pour payer du porno, parce que c’était secret, qu’on pouvait cacher ça à sa femme, que les «porn guys» –j’adore cette expression– n’auraient pas nos numéros de carte bleue à disposition. Un rare moment de légèreté. Aujourd’hui, tout a changé. Les gens font fortune grâce au bitcoin, deviennent millionnaires voire milliardaires en quelques jours, se battent les uns avec les autres. Il y a plein de personnages étranges, plein d’histoires folles autour du bitcoin.

Au plus haut du cours du bitcoin, ces deux pizzas auraient valu quelque chose comme 90 millions de dollars.
Jake Adelstein, auteur de «J'ai vendu mon âme en bitcoins»

Un exemple assez amusant: quand Mt. Gox a été mise en faillite, les comptes de l’entreprise ont été examinés et il a été facile de se rendre compte à quel point Mark Karpelès est un manager négligeant. Ils ont retrouvé 200.000 bitcoins stockés sur un vieux portefeuille, qu’il avait tout simplement oubliés.

Depuis, les cours ont explosé. Nobuaki Kobayashi, le mandataire social, en a vendu une partie, pour rembourser les créanciers. Mais Mt. Gox, avec ses bitcoins et les variations de cours, pourrait désormais valoir quelque chose comme 1,2 milliard de dollars. Tout le monde veut désormais s’emparer de ce qu'il reste de Mt. Gox! Et Mark n’a plus aucune prise sur rien. Il est dans la merde. Beaucoup mettent la dégringolade du cours du bitcoin sur le dos du mandataire social et de sa vente massive de bitcoins –certains suspectent même qu’il en a personnellement un peu joué.

Tokyo Vice, premier livre de Jake Adelstein, aux éditions Marchialy

Y a-t-il un lien entre Mt. Gox et Silk Road?

Il est réel, à l’évidence: quand Silk Road a commencé à prendre de l’importance, tout a pendant un temps transité par Mt. Gox, qui était la plus grande plateforme de transaction au monde. Personne ne savait à quoi le bitcoin servait. Puis Adrian Chen, un journaliste de Gawker, a publié le 1er juin 2011 un article titré «Le site underground où vous pouvez acheter n’importe quelle drogue imaginable».

Il a expliqué ce qu’était le bitcoin, et soudain tout le monde a vu dans le bitcoin un moyen d’acheter des drogues récréatives de manière sûre. Il y avait sur Silk Road des avis de clients, donc une forme de contrôle de qualité des produits fournis. Tout ce dont vous avez besoin, c’est un ordinateur, des bitcoins, un jour de congé le lendemain pour tolérer la gueule de bois, et c’est parti.

La première transaction effectuée avec des bitcoins n'a pourtant pas été faite pour des drogues: ça a été l’achat de deux pizzas, par un développeur. Le type cherchait juste quelqu’un qui lui livrerait deux pizzas contre 10.000 bitcoins –c’est devenu une célébration, connue sous le nom de «Bitcoin Pizza Day». Au plus haut du cours du bitcoin, ces deux pizzas auraient valu quelque chose comme 90 millions de dollars. Bon, c’était des pizzas de chez Papa John, et c’est loin d’être la meilleure chaîne. Le type a été interviewé des centaines de fois et explique ne rien regretter, mais je ne suis pas certain qu’il ne soit pas quand même un peu amer.

Qui est vraiment Mark Karpelès, patron déchu de Mt. Gox?

Mark est un introverti. Il est socialement un peu inapte, la panoplie de ses expressions corporelles est limitée. La phrase qu’il répète tout le temps, c’est «Ça devrait aller». Quoi qu’il arrive, «ça devrait aller». «Mark, tu vas être arrêté, détenu pendant vingt-trois jours, interrogé tous les jours pendant des heures, il vont essayer de te forcer à signer des aveux en japonais: es-tu prêt pour tout ça?» «Ça devrait aller.» C’est un optimiste. Il est déjà passé par des temps vraiment difficiles, il vivait dans la rue, il guettait les gens qui entraient dans leurs immeubles pour aller dormir dans les cages d’escalier. Puis il a trouvé un job de développeur, il a eu un vrai salaire, puis il est parti au Japon, le monde de ses rêves…

Il était fasciné par ce pays?

C'était un otaku. Il y a eu un documentaire, avant l’affaire Mt. Gox, dans lequel il apparaît. On voit le jeune Mark, en nerd absolu, parler de choses et d’autres. «As-tu une petite amie, Mark?» «J’en ai plein, toutes en jpg!» Il a un sourire semblable à celui du chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles, qui est impossible à lire: est-il content, est-il en colère, est-il en train de se moquer de moi?

Je pense que Mark y a d’abord pensé comme un passe-temps: il ne se rendait pas compte de la complexité que tout cela allait prendre.
Jake Adelstein, auteur de «J'ai vendu mon âme en bitcoins»

La meilleure manière de le décrire est celle-ci. Vous souvenez-vous de ce à quoi ressemblait une conversation téléphonique avec quelqu’un à l’autre bout du monde il y a trente ans? On disait quelque chose, ça prenait quelques secondes à traverser le monde, il y avait un grand temps de latence. Quand on parle à Mark, il y a aussi ce temps de latence. Même en face-à-face, il y a cette latence, semblable à celle des vieux coups de fil internationaux. Les choses semblent rentrer lentement, et les réponses arrivent tardivement.

D’où cela vient-il?

Il est très intelligent, mais il réfléchit avant de parler. Les difficultés qu’il a traversées ces dernières années ont fait de lui un meilleur orateur, ses capacités sociales se sont améliorées. Il a un petit quelque chose d’un Asperger. Il a ses charmes, il peut même être assez éloquent quand il le souhaite. S’il est enthousiaste à propos de quelque chose, et dans son cas c’est par exemple les quiches ou les tartes aux pommes ou Ragnarök Online, il s’anime soudainement.

Ou le fameux jeu de carte Magic: The Gathering, très lié à l'aventure du bitcoin?

Lui n’était pas dans ce cercle-ci. Mais beaucoup des gens qui ont fait naître le bitcoin étaient effectivement des fans de Magic. Le jeu ressemble d’une certaine manière à une cryptomonnaie. Il y a des cartes magiques, certaines ont une grande valeur financière, les gens de la communauté se les échangent; il y a un petit quelque chose du bitcoin dans ce truc. Et c’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi il existait un site pour les vendre et les acheter: c’est ce site que Mark a racheté, et qui a servi de base technique à ce qui allait devenir Mt. Gox.

Passer de Magic au bitcoin n’a rien d’un saut dans l’inconnu: d’une certaine manière, les années passées à jouer au jeu ont constitué une préparation pour ceux qui ensuite se sont occupés du bitcoin. Je n’ai pas été surpris une seconde quand j’ai découvert que l’investisseur pionnier du bitcoin, Roger Ver [également surnommé «Bitcoin Jesus», ndlr] avait été un fan de Magic. Le bitcoin lui-même est un peu magique, comme ces cartes, des bouts de carton, qui ont pris de la valeur.

Mark Karpelès, lors d'une conférence de presse à Tokyo en juillet 2017 | Quentin Tyberghien / AFP

Mark avait-il les épaules pour supporter le succès énorme et soudain de Mt. Gox?

Je pense que Mark y a d’abord pensé comme un passe-temps: il ne se rendait pas compte de la complexité que tout cela allait prendre. Il n’a jamais pensé à un avenir où le bitcoin prendrait une telle valeur. Mais c’est arrivé, soudainement. Et à partir de là tout lui a échappé. Il a également des difficultés pour accorder sa confiance aux gens, il ne sait pas déléguer, il essaie de tout faire lui-même.

Avant l’effondrement, Mark a nourri une obsession pour la création d’un «bitcoin café», dans la même tour de Tokyo que celle des bureau de Mt. Gox. Il voulait y vendre des pâtisseries qu’il confectionnerait lui-même, permettre à tout le monde de payer son café en bitcoin. C’était une idée charmante, et en matière de marketing c’était plutôt malin, mais ça ne l’a pas vraiment aidé à se concentrer sur les choses graves qui se déroulaient autour de Mt. Gox. Il a un petit côté extraterrestre, il ressemble d’ailleurs un peu à un elfe.

Comment gère-t-il, sur le plan psychologique, cette affaire, son incarcération, les interrogatoires?

Il est solide. Il travaille à nouveau, il a été embauché par une entreprise britannique, le London Media Trust, boîte spécialisée dans les VPN mais aussi dans les cryptomonnaies. Il y est directeur technique, je crois qu’il s’y débrouille bien, c’est un homme occupé.

Il n’a pas été brisé par le système judiciaire japonais.

Non. Il a perdu beaucoup de poids, c’est quand même un traumatisme de passer du temps en prison pour un crime que l’on n’a pas commis. Il attend son procès, qui se déroulera en mars. Ce sont ces charges annexes aux accusations principales concernant Mt. Gox, qui concernaient le vol de 650.000 bitcoins. Il risque dix ans de prison. Avec un peu de chance, il sera condamné à une peine avec sursis. Il sera sans doute très difficile pour le tribunal de prouver qu’il y a eu une intention délictueuse, d’autant plus qu’il a énormément collaboré avec les autorités, avant même l’effondrement. Quoi qu’il arrive, il fera appel, ou le parquet fera appel, parce qu’ils ne voudront pas perdre la face, et ça ira jusqu’à la Cour suprême.

Carlos Ghosn a été piégé, il s’est fait baiser par un gouvernement qui ne veut pas que Nissan, l’un des joyaux de la couronne japonaise, soit sous contrôle français.
Jake Adelstein, auteur de «J'ai vendu mon âme en bitcoins»

Au Japon, 99% des personnes suspectées d’un délit ou d’un crime sont déclarées coupables. Les chances qu’il soit totalement blanchi sont presque nulles. Au cours de l'affaire, le parquet a multiplié les chefs d'accusation: détournement de fonds, manipulation de données notamment. D'autres accusations ont été portées: le juge en charge du procès –il a d’ailleurs changé en cours de route, ce que je trouve fou– a expliqué aux procureurs, en reprenant un proverbe japonais, que le parquet ne pouvait pas multiplier les tirs en espérant que l’un finisse par faire mouche.

Cette enquête était-elle plus difficile, ou différente des précédentes que vous avez menées?

Ça a été incroyablement douloureux pour moi. Je ne suis pas un technicien, je suis nul en maths. Il a d’abord fallu que je lutte pour comprendre ce qu’était le bitcoin, comment fonctionnaient toutes ces choses. Il a fallu que je fouine dans des tonnes de documents financiers, que je retrace le parcours de beaucoup de gens, que je retrouve certaines personnes pour leur poser des questions que je comprenais parfois à peine, que j’essaie de faire la part des choses entre ce qu’il avait été possible à Mark de voler, et ce dont il ne pouvait pas être coupable.

Il a fallu que je comprenne l’histoire de Mt. Gox, des 80.000 bitcoins qui manquaient déjà quand Mark Karpelès a racheté la boîte à Jed McCaleb. Au départ, ça semblait ne pas représenter grand-chose et Mark n’y a pas vraiment prêté attention, mais quand le cours du bitcoin a explosé, ça a sérieusement mis Mt. Gox dans le rouge, avant que les choses n’empirent encore. Mark a surtout été très naïf, il a trop fait confiance à McCaleb, puis il n’a pas été suffisamment alerte.

Un autre coup de malchance, pour lequel Mark ne peut être considéré comme responsable, est d’être tombé sur ces deux flics américains corrompus, Carl M. Force et Shaun W. Bridges, qui enquêtaient sur Silk Road et son fameux patron, Dread Pirate Roberts, qui était a priori Ross Ulbricht. Ils ont profité de l’enquête pour voler des bitcoins, qu’ils ont placés sur un compte ouvert sur Mt. Gox. Force a même approché Mark, via LinkedIn, pour lui proposer de bosser pour lui au Japon, mais il a ignoré le message. Comme punition, des fonds de Mt. Gox aux États-Unis ont été gelés. 5 millions de dollars, auxquels la société ne pouvait toucher, et qui auraient peut-être pu la sauver quand elle était dans la tourmente.

Jake Adelstein | Michael Lionstar

Il existe un autre exemple récent de la manière très dure dont le système judiciaire japonais peut traiter un suspect, encore plus s’il est étranger: Carlos Ghosn.

Comme l’explique son avocat actuel, je pense que c’est un problème interne à Nissan, que la légalité de ce qu’il a fait est très douteuse –je ne suis même pas certain qu’il ait fait quoi que ce soit d’illégal. Ça aurait dû être réglé en interne, jamais le parquet n’aurait dû s’emparer de l’affaire. Il a été piégé, il s’est fait baiser par un gouvernement qui ne veut pas que Nissan, l’un des joyaux de la couronne japonaise, soit sous contrôle français. Ce n’est pas un hasard si le patron de Nissan, Hiroto Saikawa [qui fut longtemps le protégé de Carlos Ghosn, qu’il a trahi et accusé après son arrestation, ndlr], s’est entretenu avec l’avocat en chef du Parti libéral-démocrate de Shinzō Abe, avant d’aller parler au parquet.

Le système japonais est une «justice d’otage». Si tu as l’audace de proclamer ton innocence, on ne te laisse pas sortir.
Jake Adelstein, auteur de «J'ai vendu mon âme en bitcoins»

En gros, on a l’impression que quelqu’un est allé voir le gouvernement pour lui dire «Les Français vont prendre le contrôle de l’entreprise, peut-on faire quelque chose?», et que celui-ci lui a répondu «Oui, bien sûr, mettons Ghosn en prison!». Le Japon est un pays nationaliste, xénophobe, le gouvernement japonais est très xénophobe, c’est vraiment une manière assez sale de faire tomber un patron, et de possiblement bloquer la prise de contrôle par Renault. J’espère pour ma part que Renault prendra le pouvoir, et virera Saikawa. Si Ghosn avait été japonais, et si Karpelès avait été japonais, je pense que ni l’un ni l’autre ne se seraient retrouvés devant un tribunal.

Vous décrivez à Mark, au début de votre livre, les méthodes utilisées par les enquêteurs japonais pour faire craquer les suspects: conditions de détention dures, détention renouvelée presque quotidiennement, pression pour faire signer des documents en japonais...

Je ne savais pas, quand j’ai eu cette discussion avec lui, si Mark était coupable ou innocent. Mais je savais, parce que j’avais suivi en tant que journaliste des affaires concernant le monde de la haute-technologie, parce que je connaissais le système, que les choses allaient de toute façon dérailler. Vers la fin de l’affaire, l’unité en charge du cybercrime a émis des doutes sur la culpabilité de Karpelès. Mais l’unité en charge des crimes en col blanc n’en a pas tenu compte, et je vois exactement comment ça a dû se passer: «Quelqu’un va tomber si on ne trouve pas un coupable, on n’a pas bouclé un dossier depuis un an, notre patron va bientôt partir et ce serait un beau cadeau d’adieu: arrêtez-le, il avouera, il craquera, l’affaire sera résolue, tout le monde aura l’air compétent, personne ne perdra la face». Mais finalement, il s’avère qu’ils ont eu tort sur toute la ligne.

Les conditions de détention de Carlos Ghosn sont-elles aussi dures que celles de Mark Karpelès?

Carlos Ghosn a été traité de la même manière horrible que tout le monde. Peut-être très légèrement mieux, mais pas beaucoup mieux. Le système japonais est une «justice d’otage». Si tu as l’audace de proclamer ton innocence, on ne te laisse pas sortir. On te gardera en prison comme une punition pour ne pas avoir plaidé coupable, que tu le sois ou non. Tu ne vois que très peu ton avocat, tu n’as pas accès à un ordinateur, tu ne peux pas lire ce que tu veux car c’est censuré a priori, ce qui empêche d’ailleurs de lire dans une autre langue que le japonais, la lumière n’est jamais éteinte donc le sommeil est très difficile, on te file trois bols de riz et quelques légumes par jour, la douche trois fois par semaine au mieux, quand il fait chaud. Et chaque jour, tu passes huit heures en interrogatoire.

Et même dans ces conditions, Mark n’a jamais craqué, et jamais avoué quoi que ce soit.

Non. Il n’a pas craqué, il n’a signé qu’un seul document, quelque chose qui ne le compromettait pas vraiment. Il lit très bien le japonais, il savait qu’il ne faisait pas une connerie. Je lui avais dit et répété: ne signe rien, pas de confession, pas d’aveu, ne signe rien qui ne soit pas dans ton propre langage. Je crois qu’il a quand même craqué à un moment, il s’est frappé la tête contre un mur, de frustration.

Au cours de l'enquête, un autre nom apparaît: celui d'Alexander Vinnik, le Russe désormais soupçonné d'avoir volé les bitcoins qui manquaient à Mt. Gox...

Il est le vrai coupable. C’est lui qui a détourné les 650.000 bitcoins qui manquaient à Mt. Gox quand elle a fait faillite. Vinnik est un personnage totalement à l’opposé de Mark Karpelès. C’est un vrai méchant, un vrai criminel, un être humain horrible. Les médias russes le soutiennent assez clairement, la Russie s’est battue pour éviter son extradition: difficile de ne pas trouver ça étrange.

Il a été impliqué dans le hacking de plusieurs plateformes comme Mt. Gox, mais certains disent également qu’il a blanchi de l’argent pour un oligarque proche de Poutine. Il n’y a pas d’affaire officiellement en cours pour ce dernier aspect des choses, et je dois faire attention à ce que je dis, j’ai déjà assez d’emmerdes. La Russie n’est pas trop mon truc. Je trouve magnifique que Vinnik se fasse finalement extrader en France, ça boucle quelque chose, d’une certaine manière.

Vous êtes désormais un prêtre bouddhiste zen sōtō. Comment l'êtes-vous devenu?

Quand je suis parti au Japon pour étudier, j’ai vécu pendant trois ans dans un temple bouddhiste, et je suis resté proche de ceux qui l’habitent encore. J’ai toujours aimé la philosophie bouddhiste, je n’ai jamais arrêté de pratiquer le zazen, je le pratique toujours. Vers 2017, je travaillais sur une affaire liée aux boulangeries Kayser, dont l’un des employés était mort d’épuisement –ça arrive régulièrement au Japon. Je suis allé à son enterrement. Le prêtre principal était un prêtre bouddhiste sōtō, je l’ai rencontré, et ça m’a rendu nostalgique.

Le dernier des yakuzas, deuxième livre de Jake Adelstein, aux éditions Marchialy

Je suis retourné au temple où j’avais vécu, qui était à deux pas. J’ai revu un maître, que je connaissais depuis ces années. Il m’a rappelé qu’à l’époque j’avais formulé le vœu de devenir prêtre, que j’avais continué à pratiquer le zazen, qu’il était très fan de mon travail. Il m’a dit qu’il était peut-être temps pour moi de mener une vie moins dissolue. Et j’y avais effectivement pensé, je me disais que je commençais à vieillir, mais je lui ai dit que je n’avais pas deux ans devant moi pour aller étudier. Il m’a répondu que j’avais étudié ça avec lui pendant suffisamment longtemps, que je comprenais parfaitement la religion et sa philosophie, que je pouvais prononcer mes vœux. Qu’il n’avait pas de fils, pas de disciple et qu’il souhaitait que je devienne le sien, que je prenne sa suite au temple.

C’était très agréable à entendre, mais les dix serments à faire sont très durs à respecter. Les principaux: ne tue aucun être vivant, ne prends pas ce qui ne t’est pas donné, ne mens pas, ne t’engage pas dans des relations sexuelles douteuses, ne bois pas au point d’en devenir saoul, ne critique pas les autres. Mais la critique fait partie de mon métier de journaliste! Il m’a expliqué que si j’écrivais la vérité, ça ne constituait pas une critique.

Un par un, nous avons exploré ces serments. Je lui ai dit que si je faisais ces vœux, j’aimerais le faire le jour de mon anniversaire, pour que ça ait quelque chose de plus symbolique encore: on s’est alors rendu compte que le jour de mon anniversaire était le même jour, de la même année, que celui où il est officiellement devenu prêtre, à 15 ans. Je n’y croyais pas, je pensais qu’il me chambrait. Je lui ai dit «C’est dingue, tu es devenu prêtre le jour où je suis né», il m’a répondu «Non! Tu es né le jour où je suis devenu prêtre!». C’était le karma, le destin, et ça m’a convaincu. J’ai suivi des cours en accéléré, j’ai subi un entraînement intensif –c’était assez terrible, d’ailleurs, faire ça à 3 heures du matin, sur une montagne gelée, c’est vraiment dur.

Qu'est-ce que ça a changé, au fond de vous?

J’apprends à mener les cérémonies, j’apprends à cuisiner des plats végétariens bouddhistes, ce qui est beaucoup plus compliqué et technique que je ne l’aurais pensé. En tant que journaliste, je dois mettre des choses de côté. Les jours où je pouvais manœuvrer, bluffer, piéger les gens pour qu’ils répondent à mes questions sont derrière moi: je ne peux plus faire ça, car ce serait un mensonge, et cela irait contre mes serments. J’ai dû adapter ma pratique du journalisme. L’un des serments indique également qu’il est interdit de tomber dans la colère, et j’ai dû faire des progrès sur ce point également.

Quand j’ai fait ces vœux, ma famille a un peu flippé. «Quoi? Mais pourquoi tu fais ça?» Pour les 17 ans de ma fille, je l’ai emmenée en France, où j’allais présenter un précédent livre. Je suis nul en voyages. Incapable de m’organiser pour être à l’heure à tel ou tel endroit. Ma fille m’a dit: «Papa, j’ai lu des choses sur ce que tu nous as raconté, sur ces serments que tu as faits. Je suis très impressionnée! Et j’ai vu que tu n’avais plus le droit de te mettre en colère: et bien on va voir comment tu t’en tires pendant ce séjour».

C’était super dur, mais j’ai tenu. Le seul moment où j’ai failli craquer est quand nous sommes allés visiter la tour Eiffel et qu’elle m’a fait prendre au moins 300 photos d’elle pour trouver le cliché parfait pour Instagram. C’est une gymnastique permanente, mais les gens qui me connaissent trouvent que je suis bien plus calme, bien plus relâché depuis que j’ai pris cette décision.

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HSBC vient d’être pénalisée de 172 millions d'euros par les États-Unis –un pays plus tendre avec ses propres États.

Environ 45 millions d'euros du denier de Saint-Pierre servirait à équilibrer le budget du Vatican

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Seuls 10% des dons recueillis reviendraient à des causes charitables, selon le Wall Street Journal.

The Pirate Bay tente une percée dans le monde du streaming

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Le site de téléchargement illégal serait en train de mettre au point cette nouvelle option.