Une image de fin de Super Gracie World, défoncé en 25 minutes et 39 secondes par Wahnthac à l'AGDQ 2019 | Capture d'écran via YouTube
Une image de fin de Super Gracie World, défoncé en 25 minutes et 39 secondes par Wahnthac à l'AGDQ 2019 | Capture d'écran via YouTube

Games Done Quick, jouer aux jeux vidéo pour aider son prochain

Ils récoltent des millions chaque année en massacrant des titres cultes: voici l’histoire de l’Awesome Games Done Quick, le plus grand marathon caritatif de jeux.

Si vous pensiez qu’il n’y a aucun intérêt à regarder quelqu’un d’autre jouer à un jeu vidéo, voici les deux ingrédients secrets pour que cela devienne hypnotisant: du performatif et du caritatif. Du 6 au 13 janvier s’est tenu l’épisode hivernal de l’Awesome Games Done Quick, qui a récolté une belle assiette de 2,3 millions de dollars [environ 2 millions d’euros], en majorité destinée à la Prevent Cancer Foundation.

Depuis presque dix ans, l’AGDQ est un véritable foudre de guerre caritatif qui, dès sa prochaine édition, devrait dépasser les vingt millions de dons, redistribués pour diverses bonnes causes. Qu’est-ce qui motive cet élan de générosité mondiale? Un flux sans interruption de jeux vidéo massacrés par les gladiateurs des temps modernes: les speedrunners.

Super-héros du jeu vidéo

Le but de ce sport numérique? Finir un jeu le plus vite possible. Les catégories sont quasi-infinies, d’autant que chaque jeu a ses sous-catégories. Un «any%», c’est la promesse de voir le bout d’un titre quels que soient les moyens, donc en permettant l’exploitation de bugs –le «any%» est la catégorie la plus populaire, mais il en existe des tonnes et des tonnes, modulables selon le contenu.

Les speedrunners s’entraînent toute l’année sur leurs comptes Twitch respectifs et forment autant de communautés qu’il y a de jeux, généralement associées à des serveurs Discord dédiés, où l'on peut échanger, discuter, disséquer les meilleures techniques pour améliorer son temps.

Le speedrunning est un sport numérique pouvant prendre des dimensions épiques et marathoniennes: Final Fantasy IX demande un peu plus de neuf heures pour être parcouru, même à vitesse flash.

La discipline est, avec le temps, devenue une véritable mythologie, avec ses personnages, ses célébrités, son évolution, ses drames personnels, ses moments de joie ou de bravoure. Et si tous ces efforts sont des trajectoires individuelles, tout converge lors des deux GDQ tenus annuellement.

De la cave aux étoiles

Et la dimension caritative? Sur internet, les États-Unis sont le terreau principal de ces évènements très familiaux, où une tripotée de speedrunners animent, chantent, dansent et divertissent le public, l'embarque dans le jeu pour le pousser à donner à la bonne cause choisie, comme peut le faire le Mario Marathon ou le Desert Bus For Hope. Mais avec le GDQ s’ajoute une dimension performative, et tout a commencé de manière bien plus modeste.

Formé autour du site Speed Demos Archive, le premier rassemblement en direct s’est déroulé dans la cave de la mère de Mike Uyama, toujours président de Games Done Quick à ce jour, et a récolté plus de 10.000 dollars [environ 8.800 euros].

La formule était déjà là: des jeux de tous âges et de toutes catégories et des runners –en grande majorité des hommes– qui s’amusent en toute décontraction.

Les gains se sont multipliés, édition après édition: 52.000 dollars en 2011 [environ 46.000 euros], 149.000 en 2012 [131.000 euros], 448.000 [393.000 euros] en 2013 et un petit million en 2014 [880.000 euros]–une sacrée progression. À partir de là et pour quelques éditions, la troupe s’est installée au Hilton Washington Dulles d’Herndon, en Virginie. Dès 2016, plus aucun AGDQ ou SGDQ [Summer Games Done Quick] ne passera en dessous de l’impressionnante barre des 2 millions de dollars [1,75 million d'euros] de dons.

Le temps de cligner des yeux, et l'événement était devenu un Super Bowl du speedrun se déroulant sur une semaine, un show professionnel avec ses interviews, ses sketches de transition et ses innombrables cadeaux à gagner.

De 2015 à 2017, cette croissance rapide est source de quelques crises pour l’AGDQ. Les enjeux sont beaucoup plus grands, l’organisation est dantesque, le budget –dont une grosse part est directement ponctionnée sur les dons– est à la hauteur d’une émission désormais dotée de sponsors et d’un règlement intérieur étonnamment long.

On accuse la chose d’être «de moins en moins fun» –entendre plus rigide. Le timing est millimétré; fini le show bonus qui, lui aussi, pouvait atteindre une semaine. L'événement est parfois victime de gros moments de malaise, devant une poignée de gamers. Mais il grossit, et d’autres gros moments de malaise se déroulent cette fois devant des centaines de milliers de personnes.

Quelques petits scandales interpersonnels et d’autres plus structurels entachent la chose. Il faut parfois inventer des solutions bâtardes mais astucieuses pour contourner certains obstacles à la joie. Les individus présents sur le tchat tiennent des propos transphobes? On peut, grâce à Twitch, les forcer à payer une menue gabelle pour les autoriser à écrire. Le problème n’est pas réglé, mais au moins, il rapporte quelques dollars de dons de plus par personne.

Donner envie de donner

Presque une décennie après le début de l'aventure, le spectacle est bien rodé. Chaque édition a sa ludothèque spécifique, avec un petit effet «capsule temporelle», puisqu'aux côtés des vieux jeux cultes sont également représentés des titres récents. En 2018 et 2019, Cuphead et Celeste, réputés pour leur difficulté, sont les plus attendus.

Une image tirée du splendide (et difficile) Cuphead, jeu développé par Studio MDHR et paru sur PC et XBox | Via Microsoft

Certains segments sont devenus célèbres: on y organise des courses à deux, trois, quatre. Des bingos, où l’on coche une case en effectuant une action spécifique dans le jeu, sont organisés. Le rituel du «bloc des jeux horribles» est également devenu fameux, prompt à la rigolade et donc aux dons.

Ces derniers sont également motivés par des défis et des jeux supplémentaires. Vous voulez voir un speedrun de Bloodborne? Très bien, il faudra mettre 200.000 dollars [environ 175.000 euros] supplémentaires –des objectifs impressionnants mais toujours atteints, l’énergie communicative et la performance des runners étant d'efficaces moteurs.

Un même fil rouge déchaîne à chaque fois les passions: faut-il tuer ou sauver les petits animaux à la fin de Super Metroid? On fait monter les enchères en donnant, et ça se finit toujours dans un mouchoir de poche. Le terme anglais est très prescriptif: «donation incentive» –ça «donne envie de donner».

À l’heure actuelle, l’AGDQ est un spectacle formellement proche de la perfection. La sélection est inventive, les performances dantesques, on y trouve la même ferveur que dans le monde sportif traditionnel. Même le subreddit dédié, habitué à ronchonner, est content.

Entre deux évènements-clés, le public peut recommencer à suivre individuellement les runners de son choix, qui recommencent à s’entraîner et à grappiller la moindre seconde sur telle ou telle section de tel ou tel jeu.

Si l’AGDQ est une belle histoire qui revient deux fois par an, elle reste la confluence de multiples parcours tout aussi épiques.

1.500 euros pour une semaine de fun

Bien entendu, l’AGDQ est ouvert à toutes les nationalités. Gaétan «Gyoo» Young, ingénieur logiciel français de 25 ans à l’anglais parfait, vient d’y entrer pour la seconde fois. Coutumier de l’évènement, il est historiquement très impliqué dans la communauté French Restream, qui sur-commente l’évènement pour les non-anglophones.

Savoir que j’ai donné le sourire à plus de 100.000 personnes derrière leurs écrans, c’était une sensation assez grisante.
Gaétan «Gyoo» Young, participant français à l'ADGQ

Contacté par korii, le runner explique avoir dépensé environ 1.500 euros pour l’aller-retour jusqu’au Maryland (au sud de New York), la chambre d’hôtel et ses frais. Il n’y allait pas que pour le plaisir et a été retenu pour un run de Sanic Ball, un jeu de fans, un gag qui lui a davantage permis d’amuser la galerie que de faire preuve de talent technique –ce qu’il avait déjà fait mi-2017 avec le jeu Splasher. «Savoir que j’ai donné le sourire à plus de 100.000 personnes derrière leurs écrans, c’était une sensation assez grisante», explique-t-il.

«Les GDQ sont toujours des hauts lieux de rencontres. On peut enfin mettre un visage sur ces personnes qu’on côtoie sur Twitter, Twitch et Discord à longueur d’année. On s'intègre facilement à des groupes existants.» En effet, tout l’hôtel est réquisitionné pour ce qui prend de fait la forme d’une convention, où tout converge vers la salle de stream, mais où moult activités sont possibles.

Une kilotonne de jeux d’arcade, une salle d’entraînement, une autre salle de jeu plus détendue, les tournois de Smash Bros vont bon train, on peut prendre la température au calme dans le bar de l’hôtel. Bref, on s’amuse, on traîne dans les lieux et dans les quelques restaurants alentour, on profite pleinement d'un microcosme d’autant plus difficile d’accès que l’on doit traverser un océan pour s’y rendre. Et pour les autres, l’intégralité de cette semaine de stream est disponible en vidéo à la demande sur YouTube et Twitch.

En 2020, l’anniversaire des dix ans de l’AGDQ se fera à Orlando, sous le soleil de Floride. Et en attendant, rendez-vous fin juin pour la prochaine édition du Summer Games Done Quick.

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