Kim Hunter, jouable dans le mode histoire «The Journey» de FIFA depuis la version 2018 du jeu. C'est lent, mais ça bouge. | Via Electronic Arts
Kim Hunter, jouable dans le mode histoire «The Journey» de FIFA depuis la version 2018 du jeu. C'est lent, mais ça bouge. | Via Electronic Arts

Les jeux vidéo de sport sont sans doute les plus sexistes

Malgré un intérêt de plus en plus grand pour le sport féminin, la place des femmes dans les simulations sportives reste marginale.

C'était la nouvelle de ce début de Coupe du monde féminine de football: la simulation de football FIFA 19 propose à son public, grâce à une mise à jour, de reproduire la finale de la compétition, qui aura lieu à Lyon le dimanche 7 juillet.

Bonne nouvelle, pensez-vous? Certes. Elle est pourtant ternie par un autre constat. En 2018, durant la Coupe du monde en Russie, il était possible de simuler chez soi tous les matchs, dans tous les stades du tournoi. Cette année, seule la finale est concernée –et tant pis pour les autres rencontres.

Invisibilisation assumée

Le petit monde des jeux vidéo de sport n'en est pas à son coup d'essai en la matière. La sous-représentation des femmes semble même faire partie de l'ADN de ce genre vidéoludique très spécifique.

Les équipes féminines n'ont par exemple fait leur apparition que dans FIFA 16, sorti à la fin de l'année 2015. Aujourd'hui encore, il reste impossible de jouer avec les clubs féminins, et l'on peut seulement incarner les équipes nationales.

Chez son concurrent japonais Pro Evolution Soccer, c'est pire: pas l'ombre d'une femme sur les terrains. Même chose du côté du basket, avec l'absence des basketteuses dans NBA 2K et leur tardive apparition chez le concurrent NBA Live en 2018.

Idem pour la simulation de football américain Madden NFL, qui ne compte aucune femme, ou pour le jeu de catch WWE 2K19, dans lequel les performeuses ne peuvent pas être incarnées dans le mode carrière –une invisibilisation qui, par contraste, donnerait presque l'impression que le monde du sport traditionnel est exemplaire.

Les éditeurs fournissent plusieurs excuses. Le choix serait peu viable économiquement et le temps manquerait, explique à Forbes Lynell Jinks, directeur créatif du jeu de catch WWE 2K19, qui précise qu'«ajouter des femmes demanderait à l'équipe d'écrire, de capturer les mouvements, d'enregistrer les voix et de filmer deux séries différentes de cinématiques».

Certain·es avancent le peu d'attirance des joueuses pour ces titres, en accord avec «des croyances et stéréotypes selon lesquels les femmes ne seraient pas sportives», relève Cécile Ottogalli-Mazzacavallo, chercheuse au Laboratoire sur les vulnérabilités et l'innovation dans le sport de l'université Lyon I.

Couverture limitée

Selon une étude de 2018, 84% des femmes pratiquent pourtant une activité physique. Et en France, 47% des joueurs de jeux vidéo sont des joueuses, recense le Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs.

Étrangement, elles disparaissent des jeux de simulation sportive: un sondage de Quantic Foundry publié en 2017 a indiqué que 2% seulement des pratiquant·es de jeux de sport dans le monde seraient des femmes. Il n'existe d'ailleurs aucune Française professionnelle de l'e-sport sur une simulation sportive.

Ce mystérieux escamotage n'est pas dû au hasard. Dans les médias, le sport féminin prend déjà peu de place: entre 16% et 20% du volume horaire de diffusion de retransmissions sportives en 2016, d'après une étude du CSA.

Dans l'ouvrage Sport Videogames, la chercheuse américaine Mia Consalvo affirme qu'«à cause de la couverture limitée du sport féminin dans les médias traditionnels, les autres industries sont moins enclines à le valoriser».

Le milieu du jeu vidéo ne fait que suivre la tendance, en l'accentuant au passage. «Je me souviens que lorsque FIFA 16 est sorti, la nouveauté était que l'on pouvait jouer avec des équipes féminines. Sur la jaquette française de FIFA 16, ce n'était absolument pas mis en avant. On voyait deux hommes», se remémore, amère, Fanny Lignon, maîtresse de conférences à l'École supérieure du professorat et de l'éducation de Lyon et spécialiste des représentations du masculin et du féminin dans les jeux vidéo.

«Sur la jaquette américaine, on voyait une femme [l'Américaine Alex Morgan, ndlr] et un homme, poursuit-elle. Ce qui ne veut pas dire que les Américains sont des champions de l'égalité femmes-hommes. C'est juste que le soccer n'a chez eux pas le même statut que chez nous.»

Le choix de la jaquette française est d'autant plus étonnant que les nouveautés sont en général un atout commercial, mis en avant par les éditeurs de jeux à leur sortie.

Image fantasmée

Comme dans d'autres domaines, la représentation des femmes dans les jeux vidéo de sport fait également l'objet d'une sexualisation à outrance.

«Je dois dire que je suis assez exaspérée de voir que la majorité des personnages féminins sont des personnages non jouables, avec un minimum de tissu sur le corps», regrette Sarah*, 33 ans, passionnée des jeux de course, qui ajoute néanmoins noter une amélioration ces derniers temps.

Petite, je ne savais même pas que le football féminin existait. Les jeux de foot n'étaient que masculins, et je ne me posais pas la question.
Rose, joueuse

Des éternelles cheerleaders dans Madden NFL au mode «Bra and Panties» dans la simulation de catch WWE 2K (où des compétitrices en tenue légère doivent se déshabiller ou se donner des fessées), l'image des femmes sportives reste bien souvent négligée ou fantasmée.

Rose, joueuse de 20 ans, adepte de FIFA, Madden NFL et NBA 2K depuis son enfance, se souvient: «Petite, je ne savais même pas que le football féminin existait. Les jeux de foot n'étaient que masculins, et je ne me posais pas la question.»

Cette invisibilisation des femmes, tant dans le monde sportif traditionnel que dans les jeux vidéo, empêche la construction d'un imaginaire pour les jeunes filles et les femmes passionnées. «Les images qui nous entourent influencent dans un sens comme dans l'autre. Elles peuvent donc aider à faire bouger les lignes», soutient la chercheuse Fanny Lignon.

Sans ces représentations, la perspective de continuer à s'entraîner voire de se lancer dans l'e-sport se révèle tout bonnement impossible pour les joueuses.

Performances discréditées

Les simulations sportives vidéoludiques souffrent d'un double biais: le sexisme présent dans le sport, et celui présent dans les jeux vidéo. «Le processus de sexisme agit partout pareil: il dénigre les femmes», résume Cécile Ottogalli-Mazzacavallo.

Pour les femmes, s'affirmer dans un jeu de sport relève presque de l'exploit. Sans doute plus que dans tout autre type de jeux, leurs performances sont discréditées.

Quand je gagne, on me dit que j'ai eu des buts chanceux.
Laura, joueuse

«Au début, les hommes se moquaient de moi quand je m'installais à une borne de course, ou m'expliquaient les commandes […], pour finir en espèce de fan-club derrière moi», raconte Sarah. Des commentaires sur son genre, elle en a trop reçu, jusqu'à faire le choix de ne plus jouer en public, «pour ne plus avoir de réflexion, ne plus subir de moqueries quand je rate un virage».

Même son de cloche chez Laura, trentenaire et passionnée de FIFA: «Quand je gagne, on me dit que j'ai eu des buts chanceux.» Ou chez Rose, aujourd'hui étudiante: «Je me souviens de garçons qui discutaient de FIFA, et moi qui arrivais en leur disant que j'y jouais aussi. Ils étaient toujours dubitatifs et me posaient des questions. Ils partaient du principe que je ne savais pas jouer.»

Rose a même décidé d'arrêter d'utiliser son micro pendant les matches en ligne, pour éviter que ses adversaires n'apprennent qu'elle est une femme. «J'ai déjà reçu des avalanches d'insultes quand on s'en apercevait», déplore-t-elle.

L'expérience tourne vite au cauchemar pour les femmes, d'autant que les jeux sportifs sont des jeux sociaux, dont l'usage se fait aussi entre proches. Aucune des joueuses interrogées n'a signalé réaliser des matchs ou des courses avec un groupe d'ami·es.

Les différences dans les processus de socialisation sont encore à l'œuvre, et la tendance pour les jeunes filles se tourne plus vers «des jeux de stratégie, qui érotisent les corps ou tout ce qui a trait au care, au soin du corps et des autres», observe Cécile Ottogalli-Mazzacavallo. Pas étonnant que les jeux de simulation d'équitation aient toujours mis en avant des personnages féminins: il faut prendre soin de son cheval avant tout.

Changement à espérer

Si les jeux vidéo sportifs sont visiblement à la traîne quant à la représentation des femmes, le récent engouement pour la Coupe du monde de football en France pourrait changer la donne.

«Dans les autres jeux vidéo, on peut maintenant créer et incarner des personnages hommes et femmes», fait par ailleurs remarquer Fanny Lignon, citant pêle-mêle le nouveau Wolfenstein Youngblood, jeu de tir où les deux personnages principaux sont des femmes, et le dernier Assassin's Creed Odyssey.

«Le jeu vidéo est une industrie. Si le public réclame des personnages féminins, les éditeurs, parce qu'ils veulent continuer à vendre, incluront des personnages féminins. Ce sont les joueurs et les joueuses qui feront avancer les choses», argue-t-elle.

Du chemin reste à faire, mais un frémissement se fait sentir: depuis le début de l'année 2019, Chiquita Evans est la première femme à avoir intégré la NBA 2K's Pro League, le championnat officiel d'e-sport sur la simulation de basket aux États-Unis. pas le choix, en revanche: elle doit encore incarner des équipes masculines.

* Le prénom a été changé.

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