Le tube du Brésilien Gabriel Medina, profitant des vagues parfaites du Surf Ranch de Kelly Slater lors du WSL Surf Ranch Pro en septembre 2018. | MARK RALSTON / AFP
Le tube du Brésilien Gabriel Medina, profitant des vagues parfaites du Surf Ranch de Kelly Slater lors du WSL Surf Ranch Pro en septembre 2018. | MARK RALSTON / AFP

Et Kelly Slater inventa la vague parfaite

Le surfeur américain a lancé une machine pour générer des vagues parfaites dans des bassins artificiels. Révolution ou scandale?

Dans la vallée californienne de San Joaquin, à plus de 150 km des côtes de l’océan Pacifique, la petite ville de Lemoore est récemment sortie de l’anonymat pour devenir l’un des spots de surf les plus intrigants de la planète. C’est là que Kelly Slater, le champion le plus titré de l’histoire du surf (onze titres mondiaux, entre autres), a fait construire un ranch un peu particulier, dont il rêve depuis des décennies: le Surf Ranch.

L'onde absolue

Encore fermé au public, cet endroit abrite le premier prototype de machine à vagues artificielles. Le dispositif: un grand bassin à ciel ouvert de 600 m de longueur sur 150 m de large, bordé par une machine qui, lancée à 30 km/h, provoque une vague toutes les trois minutes, pour une durée de 45 secondes. L’amplitude peut atteindre près de 2 m, mais il est possible d’ajuster les paramètres pour s’adapter au niveau d’aisance du surfeur. Cette innovation est le résultat de plus d’une décennie de recherche.

Le projet a été dévoilé en décembre 2015 par une vidéo de présentation, visible ci-dessus, qui a affolé l’industrie. Plus d’un million de vues, dont la Française Pauline Ado, championne du monde 2017: «Comme beaucoup de monde, j’ai découvert le projet de vague artificielle de Kelly fin 2015 lors de la sortie d’une vidéo», se souvient-elle. «La perfection de la vague était bluffante. Ma première réaction a été de me dire que j’aimerais beaucoup la tester. On se demande quelles pourraient être les sensations… puis dans un second temps viennent les questions sur le fonctionnement, la technologie.»

Les sensations sont différentes de l’élément naturel. Il faut un temps d’adaptation. Les marges de progression sont énormes, du fait de cette possibilité de répétition.
Pauline Ado, championne du monde de surf 2017

Kelly Slater évoque déjà ce rêve dans son autobiographie de 2003 et imagine les développements possibles. «Le dispositif parfait amènerait le surf dans chaque ville d’Amérique et en ferait un sport aussi grand public que le foot», écrivait l'Américain. Aujourd’hui, la démocratisation est effectivement en marche, et pas seulement aux États-Unis. De nombreux projets similaires sont en cours, parmi lesquels The Cove, technologie de la société espagnole Wavegarden qui propose 1.000 vagues par heure dans un bassin en forme de diamant. L’entreprise construit en ce moment plusieurs sites (à Bristol, Melbourne, Malaga et même en Suisse) et compte déjà des installations au pays de Galles, au Texas et une autre au Pays Basque espagnol.

Cette dernière a accueilli Pauline Ado pour un test concluant: «J’ai d’abord pu surfer la première version, puis ensuite The Cove, explique la championne basée à Anglet. C’est un très bon terrain d’entraînement. The Cove a la particularité d’avoir une fréquence de vagues très importante, ce qui permet la répétition. Les sensations sont différentes de l’élément naturel. Il faut un temps d’adaptation. Les marges de progression sont énormes, du fait de cette possibilité de répétition. Il existe plusieurs technologies et elles ne cessent d’évoluer. Je pense que l’on verra plus de bassins à l’avenir. C’est un outil qui pourrait changer la donne dans la progression des surfeurs (même si elle ne remplacera pas la pratique dans l’océan, à mon sens) et dans l’accessibilité de notre sport.»

Performances olympiques

En 2020, le surf fera partie des nouvelles disciplines aux Jeux Olympiques d’été de Tokyo –les compétitions se dérouleront en milieu naturel. Le développement des bassins artificiels participe à tout un processus d’ouverture du surf. La Britannique Sophie Hellyer, surfeuse et chroniqueuse spécialisée dans l’environnement et le féminisme, analyse ce phénomène. «Sans aucun doute, la vague de Kelly va énormément encourager la performance d’élite. Ceci dit, il s’agit d’une vague très exigeante, restrictive pour beaucoup de personnes, notamment les grands débutants et les personnes handicapées. The Wave [nouveau parc Wavegarden, ndlr], qui doit ouvrir ses portes en fin d’année à Bristol, fonctionnera grâce aux énergies renouvelables. Il sera adapté aux surfeuses et aux surfeurs handicapés, ce qui promet un impact social positif. Il servira également à sensibiliser les gens à la responsabilité environnementale. Get Out, une association caritative dont je suis ambassadrice, prévoit déjà d’y emmener des jeunes londoniens vulnérables pour leur parler de pollution plastique et leur proposer de surfer. Grâce à The Wave Bristol, ce genre d’excursions deviendra plus accessible et plus fréquent.»

En plus de la Kelly Slater Wave Company et de Wavegarden, deux autres sociétés ont lancé leur propre technologie: American Wave Machines aux États-Unis et Surf Lakes en Australie. L'Hexagone n'est pas en reste. Situé dans les terres landaises, à 20 km de l’océan, le parc Wavelandes Atlantique, à Castets, devrait à terme devenir le centre d’entraînement de l’équipe de France, comme Clairefontaine pour le football –inauguration prévue au printemps 2020.

Bien avant le début des travaux, certaines associations environnementales s’inquiètent des conséquences futures, comme l’indiquait le journal Sud-Ouest en septembre dernier. Pauline Ado se veut optimiste. «Évidemment, ce genre de technologies soulèvent des questions environnementales qui sont chères à la plupart des surfeurs et de plus en plus au cœur des préoccupations de la population en général. J’espère que les futurs projets se feront dans une démarche écoresponsable, qui aura du sens pour un sport tellement tourné vers l’élément naturel. La vague de Kelly Slater, par exemple, utilise l’énergie solaire. Des solutions existent, d’autres sont peut-être à imaginer.»

Surfin' Seine-Saint-Denis

La Fédération Française de Surf (FFS) s’est engagée sur deux projets: celui de Castets et un autre, à Sevran, en Seine-Saint-Denis. Dans un communiqué officiel, elle annonce qu’elle «veillera à ce que tous les projets de vagues artificielles soient écoresponsables et offrent un accueil aux personnes en situation de handicap». Elle souligne les avantages de la vague artificielle en bassin, parmi lesquels permettre à des gens vivant loin de la mer ou ayant peur du milieu marin de se lancer, ou ne plus être dépendant des conditions météo, ni de la marée.

C’est une expérience qui met en contact direct avec la nature: pagayer à travers les vagues en regardant les poissons qui nagent sous la planche, observer les fonds marin, regarder la vue qu’offre la côte depuis la mer...
Troy Von Balthazar, musicien et surfer

La FFS met aussi en avant un message important: «Une vague artificielle ne remplacera jamais une vague naturelle; un bassin ne remplacera jamais l'océan. Les deux activités sont tout simplement complémentaires.» Tous les interlocuteurs sont unanimes à ce sujet, à commencer par Pauline Ado: «Les surfeurs ne se détourneront pas de l’océan. Ce qui rend tant accro au surf, c’est ce côté éphémère, imprévisible: chaque vague est unique et ne ressemble à aucune autre. Le côté prévisible des vagues artificielles peut être grisant. C’est pour cela que je le vois plus comme un outil complémentaire de la performance. Pour moi, rien ne battra jamais une belle session dans l’océan.»

Surfeur depuis son enfance à Hawaï, Troy Von Balthazar, leader du groupe Chokebore et chanteur en solo (son nouvel album, It Ends Like Crazy, sortira en mars), a récemment regardé une compétition se déroulant dans un bassin de Kelly Slater. «Honnêtement, ça n’avait pas l’air très intéressant. Les surfeurs faisaient des figures géniales, mais il y avait vraiment quelque chose qui manquait», décrit-t-il.

«Ces bassins déclenchent leurs vagues grâce à des machines énormes, bruyantes. J’ai commencé le surf à Hawaï quand j’avais 5 ans. C’est une expérience qui met en contact direct avec la nature: pagayer à travers les vagues en regardant les poissons qui nagent sous la planche, observer les fonds marin, regarder la vue qu’offre la côte depuis la mer, prendre le temps de se détendre avant la prochaine vague et, quand elle arrive, avoir le sentiment de saisir ce moment, se mettre debout, sentir le mouvement de l’eau et du vent, et interagir avec ces éléments. Cette sensation forte ne provient pas que de la vague, mais de aussi de tout ce qu’il y a autour.» A priori et même parfaite, la déferlante des bassins artificiels ne pourra jamais se substituer à cette exaltation unique.

En ce moment

Et si la coopérative était la réponse à l’uberisation?

Biz

Et si la coopérative était la réponse à l’uberisation?

À New York, des personnes qui gagnent leur vie en faisant le ménage travaillent via une plateforme qui leur appartient mutuellement –pour 5% de leurs revenus.

Plus on connaît un algorithme, moins on lui fait confiance

Tech

Plus on connaît un algorithme, moins on lui fait confiance

Une chercheuse estime que la capacité d'échapper à la dépendance vis-à-vis des ces formules mathématiques est à l'origine d'une nouvelle fracture numérique.

La concurrence pousse Netflix à la transparence des chiffres

Biz

La concurrence pousse Netflix à la transparence des chiffres

La plateforme a fait part de sa volonté d'ouvrir ses données aux producteurs comme au public: une nouveauté de taille et un signe que la concurrence est prise très au sérieux.