Les jeunes femmes victimes d'agressions sexuelles peuvent se laisser guider par un chatbot, pour ensuite se diriger vers les structures compétentes. | Kev Costello via Unsplash 
Les jeunes femmes victimes d'agressions sexuelles peuvent se laisser guider par un chatbot, pour ensuite se diriger vers les structures compétentes. | Kev Costello via Unsplash 

Lila, le chatbot qui vient en aide aux victimes de violences sexuelles

Intégré à Messenger, le robot imaginé par l'association Elle Cætera guide les victimes en quelques clics.

Les jeunes femmes et adolescentes sont particulièrement exposées aux violences sexuelles et sexistes. S'il existe un décalage indéterminé entre les faits commis et ceux signalés, on sait que seule une victime de violences sexuelles sur huit porte plainte.

Pour rendre le processus plus accessible aux jeunes, les cofondatrices de l'association Elle Cætera ont parié sur Messenger, l'une des messageries instantanées les plus populaires au monde.

Elles ont imaginé un chatbot qui, après avoir engagé la conversation, est capable d'identifier l'infraction dont son interlocutrice semble avoir été victime puis de l'orienter avec une bienveillance qu'on prête rarement aux robots.

Un chatbot taillé pour les jeunes

«Bonjour Audrey, je m'appelle Lila! Je suis le robot d'Elle Cætera, spécialement conçu pour accompagner les jeunes femmes d'Île-de-France qui ont subi des cas de harcèlement ou de violences sexuelles.»

Les présentations sont faites, la prise en charge par le chatbot peut débuter. Avec Lila, pas de termes juridiques pompeux ou de procédures décourageantes, le vocabulaire se veut accessible et le ton rassurant. Le but? Orienter les jeunes victimes de violences sexistes (harcèlement moral, sexuel ou de rue) ou sexuelles (viol, agression, exhibition) vers des structures adéquates, et surtout, faciliter leurs démarches.

«Le chatbot intervient en amont d'une prise en charge humaine», indique Alexia Lerond, juriste et présidente de l'association Elle Cætera. «Il a pour but d'inciter les jeunes femmes à aller au sein d'autres associations pour recevoir un accompagnement juridique, psychologique ou social adapté.»

En fonction des réponses apportées au fil de la conversation, Lila va réussir à identifier la ou les infractions dont la jeune femme en quête d'assistance a été victime. «On ne remplace pas le travail des associations dédiées», explique la cofondatrice du projet, qui précise vouloir aider les utilisatrices à connaître le nom et les coordonnées des structures les plus proches et les plus pertinentes.

On s'est vite rendu compte que la majorité des jeunes femmes âgées de 15 à 25 ans étaient les plus impactées par ces violences et qu'elles n'osaient pas demander de l'aide par peur d'être jugées.
Alexia Lerond, juriste et présidente de l'association Elle Cætera

Si Alexia Lerond et son ancienne associée ont décidé d'imaginer un robot capable d'identifier les violences sexistes et sexuelles dont les jeunes femmes ont été victimes, c'est avant tout parce que ce sont, selon elles, les plus touchées par ce type d'infractions.

«On s'est vite rendu compte que la majorité des jeunes femmes âgées de 15 à 25 ans étaient les plus impactées par ces violences et qu'elles n'osaient pas demander de l'aide par peur d'être jugées, ou simplement parce qu'elles ne connaissent pas les noms des structures qui peuvent leur venir en aide.»

Des études corroborent le constat selon lequel «les femmes de moins de 25 ans sont davantage touchées par les violences dans l'espace public». D'après une enquête réalisée par l'Ifop, elles seraient même 60% à avoir été «victimes d'une forme d'atteinte ou d'agression sexuelle dans la rue au cours des douze derniers mois».

Même son de cloche du côté d'une synthèse publiée par le site gouvernemental Stop Violences Femmes, qui observe que les jeunes femmes résidant dans de grandes agglomérations, et particulièrement en Île-de-France, seraient 68% à avoir subi au moins une forme de violence en public. «Les jeunes filles de moins de 18 ans ont toujours été les premières touchées par les violences sexuelles», révélait même la porte-parole de la Fédération nationale Solidarité Femmes à L'Obs.

Publiée en 2016 et portant spécifiquement sur les cas de de viols et d'agressions sexuelles, dans l'espace public comme privé, l'enquête Virage notait qu'«au cours de sa vie, une femme sur ving-six est violée, une sur sept est agressée sexuellement». Le rapport mettait en avant l'âge précoce des victimes: «Une femme de 20 à 34 ans sur vingt a été agressée sexuellement. Pour près de trois cinquièmes des femmes qui ont été victimes de viol ou tentative de viol, le premier fait s’est produit avant 18 ans (et avant 15 ans pour deux femmes victimes sur cinq). Un septième des femmes qui ont été victimes de viol dans le couple l’ont été avant 18 ans.»

Un accompagnement à portée de doigt

D'un côté, les victimes de violences sexuelles comme sexistes sont très souvent des jeunes femmes. De l'autre, Messenger reste très utilisé par les jeunes internautes, malgré l'écrasante popularité de WhatsApp.

L'équation n'était donc pas compliquée. Pour orientater les victimes en quelques clics, Alexia Lerond et son ancienne collaboratrice ont non seulement implanté leur chatbot sur Messenger (on y accède à partir de la page Facebook d'Elle Cætera ou grâce à l'application de messagerie), mais l'ont également rendu accessible via le site internet de l'association.

Pour solliciter Lila, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, «il suffit d'avoir un compte Facebook, ce qui est le cas pour la majorité des jeunes filles», assure Alexia Lerond. L'orientation se déclenche ensuite automatiquement, une fois la conversation engagée. Un geste on ne peut plus naturel pour les jeunes et a priori moins intimidant qu'un coup de fil ou qu'une visite dans une structure officielle ou au commissariat de police.

Sur la messagerie instantanée du réseau social, beaucoup de marques ont déjà succombé à ce genre d'outil pour optimiser leur service avant ou après-vente à moindre coût. Les chatbots, dont l'installation est simple comme bonjour, génèrent des réponses automatiques aux questions fréquemment posées par les client·es. Depuis 2016, plus de 200.000 chatbots ont été lancés sur Messenger par des entreprises ayant flairé le bon filon.

Comment ça marche?

Si le projet a mijoté pendant presque un an et a passé une série de tests jusqu'à son lancement le 2 mars dernier, son fonctionnement reste simple. Après avoir cliqué sur le bouton «Démarrer» qui s'affiche dans la bulle de discussion, le chatbot commence par se présenter. Lila pose ensuite quelques questions et propose des réponses prédéfinies, afin que la victime n'ait pas à chercher ses mots pour décrire une situation difficile.

En fonction des réponses choisies, le robot de l'association affine les résultats et identifie l'infraction dont la personne semble être victime. «Lila va alors expliquer cette infraction avec des termes accessibles, c'est-à-dire non juridiques, et va l'orienter vers la structure adaptée la plus proche de chez elle», expose Alexia Lerond.

Dans le cas où l'internaute ne souhaite pas entamer de démarche ni passer d'emblée à l'action, le chatbot ne la laisse pas sur le carreau. «Le robot va la rassurer et lui donner des conseils en l'encourageant à parler de sa situation à l'infirmière ou à l'assistante sociale de son établissement scolaire, ou à utiliser le site de signalement en ligne du gouvernement, par exemple», raconte la cofondatrice.

Le but est de couvrir toutes les violences faites aux femmes et de pouvoir les orienter sur l'ensemble du territoire national.
Alexia Lerond, juriste et présidente de l'association Elle Cætera

À ce jour, 150 utilisatrices ont pu se faire accompagner par Lila, et l'association a récemment partagé le stand de Facebook au salon Viva Technology.

La version mise en ligne début mars n'est néanmoins pas définitive. Si aujourd'hui, le chatbot ne prend en compte que quelques infractions, «le but est de couvrir toutes les violences faites aux femmes et de pouvoir les orienter sur l'ensemble du territoire national», révèle la jeune juriste.

Les chatbots, nouveaux outils de signalement?

Si les chatbots sont pointés du doigt pour leur côté froid et déshumanisant, ils présentent l'avantage d'être accessibles et exempts de tout jugement. Deux qualités essentielles pour accompagner les victimes d'agressions, souvent frileuses à l'idée de porter plainte. Rien d'étonnant, donc, si les associations et start-ups du numérique se sont emparées de cet outil pour faciliter le signalement des violences.

Citons, entre autres exemples, Spot, un assistant virtuel qui permet aux employé·es de signaler rapidement des situations de harcèlement au travail. Aux Philippines, l'assistant conversationnel Gabbie se charge d'orienter juridiquement les victimes d'agressions, à la lumière des lois en vigueur.

Du côté des applications, HandsAway se mobilise pour lutter contre les agressions sexistes et le harcèlement de rue. Grâce à la géolocalisation et à un service de chat en direct, il est possible de signaler ou de témoigner d'une agression et même de soutenir –virtuellement ou IRL– les victimes.

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