Extrait d'une conversation, tirée de De l'amour, de Franck Leibovici | Via Jean Boite
Extrait d'une conversation, tirée de De l'amour, de Franck Leibovici | Via Jean Boite

Les réseaux sociaux ont changé notre manière de voir l'amour

Décrire les relations sentimentales à l’heure du net: c’est le projet du livre de poésie «De l'amour», en librairie pour la Saint-Valentin.

A priori bien sous tous rapports, mais en réalité psychopathe, Joe le libraire déployait ses talents pour espionner l’identité numérique d’une jeune femme et la séduire. You, la série Netflix au succès inattendu, nous rappelait une fois de plus en quoi nos penchants exhibitionnistes, à l’heure du numérique, transforment les jeux de l’amour.

Les réseaux sociaux et applications de rencontres les ont-ils rendus plus pervers et désespérés, en particulier pour celles et ceux qui s’écartent des standards? La démultiplication des outils a en tout cas remodelé en profondeur les règles de séduction, nos conceptions de l’engagement et plus largement nos psychologies.

En 2003, avec son essai L’Amour liquide, Zygmunt Bauman soulevait la vulnérabilité nouvelle éprouvée par les individus dans un contexte où consommation, mondialisation et libéralisme ont flexibilisé les relations humaines. Eva Illouz, quant à elle, revenait sur la rationalisation de nos subjectivités dans son ouvrage Pourquoi l'amour fait mal (2012).

Les deux sociologues corroboraient l’idée d’un capitalisme émotionnel, les relations humaines n’ayant cessé d’être des investissements et des assets à faire fructifier, comme de l’argent à la banque.

Basculement du langage

Ces enjeux traversent De l’amour, de Franck Leibovici. Dans la tradition de la poésie objectiviste, l’artiste n’a rien écrit lui-même. Il s’est plongé dans les dédales du web pour copier-coller ou traduire des extraits signifiants: un forum de debriefing de rencontres, des conversations Tinder piratées, des correspondances avec des escrocs de l’amour, etc. Au lecteur, donc, de forger ses propres généralités sur l’amour au temps des réseaux –et cela à partir d’une galerie de personnages anonymes ou sous pseudos.

La grande contribution de Franck Leibovici –en tant qu’artiste, et non universitaire– est de révéler toute la rigidité de l’institution numérique de l’amour, c’est-à-dire de mettre l’accent sur les structures (le format de l’e-mail, de la conversation instantanée, du forum...). Ces dernières délimitent de nouveaux espaces de mystère romantiques, façonnent nos discours, génèrent des tics, des formulations, des ponctuations –bref, des formes d’écriture qui n’auraient pas émergé sans elles. De l’amour est le témoin de ce basculement du langage.

Si nous vivons dans un monde où tout va très vite et où les liens sociaux sont précarisés, la technologie est une instance de régulation orientant l’échange amoureux. Les emojis ont le pouvoir de traduire, mais aussi de simplifier les émotions; l’instantanéité conversationnelle fragmente et précipite les réponses.

Pour nombre d'entre nous, les réseaux sociaux ouvrent de nouvelles opportunités amoureuses. Mais pour certains individus, elles sont aussi lucratives. Qu’ils s’appellent «brouteurs» en Côte d’Ivoire ou adoptent le pseudo d’Ivanka comme dans le livre, les arnaqueurs développent des virtuosités langagières inédites pour soutirer des centaines voire des milliers d’euros aux internautes un peu trop crédules.

Désespoir, humour, manipulations: les ready-made de Franck Leibovici portent au grand jour les écueils des rencontres en ligne, le charme des contraintes et la richesse digitale du banal. Les mots trahissent qui l’on est, et la chair n’est présente qu’en l’état de spectre. Internet apparaît alors comme un vaste réseau de signes ambigus et codés, où les sentiments s’immiscent souvent avec maladresse, mais aussi avec poésie.

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