Les codes classiques de politesse ne coïncident pas toujours avec les nouveaux usages des messageries instantanées. | Christoph Scholz via Flickr
Les codes classiques de politesse ne coïncident pas toujours avec les nouveaux usages des messageries instantanées. | Christoph Scholz via Flickr

Les messageries instantanées réinventent la politesse

WhatsApp ou Facebook Messenger, à cheval entre la conversation orale et épistolaire, bouleversent les bonnes manières.

Vous est-il déjà arrivé de trouver incongru qu'une personne commence une intervention par «Bonjour»? Avez-vous déjà jugé inutile de préciser que vous alliez cesser de participer à une conversation endiablée parce que, au choix, vous preniez la voiture / alliez vous coucher / risquiez de ne plus avoir de réseau / aviez une batterie en fin de vie? Si oui, c'est sûrement parce que vous étiez sur WhatsApp ou Messenger.

Les codes classiques de politesse ne coïncident pas toujours avec les nouveaux usages des messageries instantanées, à cheval entre la discussion et la correspondance, notamment en raison du caractère asynchrone des échanges. «On est toujours dans cette dialectique entre distance et proximité», analyse la linguiste Laurence Rosier.

De la même manière que les réseaux sociaux comme les SMS n'ont pas altéré nos connaissances orthographiques (on les pointe du doigt à tort), les messageries instantanées sont loin de mettre fin aux bonnes manières. Si l'écart entre nos pratiques habituelles IRL et ces nouvelles règles de politesse 2.0 questionne la pertinence de nos réflexes courtois, c'est seulement parce qu'«il n'y a pas de règle de politesse absolue et universelle», pointe Cédrick Fairon, directeur du Centre de traitement automatique du langage (Cental). Les règles changent au cours du temps, d'un pays à l'autre, d'une société à l'autre... et également d'un outil (ou contexte) de communication à l'autre.

La preuve: sur WhatsApp ou Messenger comme par iMessage, si les membres d'une conversation de groupe remercient tour à tour la personne qui leur a partagé un article intéressant, cela fait sens, en théorie, du point de vue des conventions sociales; en pratique, cela crée une énorme cacophonie et «produit des effets indésirables en décrochage avec les bonnes intentions que l'on applique», illustre le professeur de linguistique informatique.

Il semblerait tout aussi incorrect de suivre bêtement les codes du genre épistolaire. «On est dans une période de transition et d'inventivité», acquiesce la psychosociologue Dominique Picard, autrice du «Que sais-je?» Politesse, savoir-vivre et relations sociales.

Cadre informel

Les nouveaux codes spécifiques aux messageries instantanées ne se forgent pas hors sol. D'abord, on n'utilise plus l'écrit de la même manière: il y a une différence entre des échanges épistolaires et SMS. «Auparavant, la communication écrite était réservée à un contexte plutôt formel. Comme on sort de ce cadre, on ne peut plus appliquer à la communication ce même référentiel», résume Cédrick Fairon, qui a notamment codirigé l'ouvrage collectif Language and the new (instant) media.

L'évolution des règles de civilité au sein des interactions verbales orales n'est pas non plus sans conséquence. Elle imprègne nos pratiques écrites, pose Laurence Rosier. Sous l'influence américaine, on a commencé dans les entreprises à s'appeler par nos prénoms, le tutoiement s'est en parallèle développé. «Les rapports sont moins formalisés, on s'exprime en général dans un français beaucoup plus familier et l'arsenal de la politesse a évolué.»

En outre, «dans notre société “extime”, ce qui relevait de l'intime est mis sur la place publique et influence les échanges sociaux au sens large», appuie la linguiste qui, après avoir longuement travaillé sur l'insulte, mène des recherches sur les mots doux sur la toile. Résultat: tout le monde se distribue des «ma belle» et «poulette» ainsi que pléthore d'emojis cœur et de «je t'aime». Fini les formules de politesse toutes faites et à rallonge.

Brièveté, efficacité

Outre ce caractère plus informel, l'exigence d'efficacité prônée par notre société de la performance (et de l'instantanéité) vient également moduler l'urbanité des échanges. Même par mail, les formulations «Cher Monsieur» et «Chère Madame» ont tendance à s'effacer pour un «Bonjour» bien plus succinct et décontracté.

Alors, sur les messageries instantanées, où le polylogue est permanent, on s'ajuste et ne s'embarrasse pas toujours de cette salutation furtive. «Le fait qu'on soit de plus en plus sollicité fait qu'on va aller vers de la brièveté», explique la linguiste spécialiste des nouveaux modes d'organisation textuels.

Le passé joue également. Comme le remarque Cédrick Fairon, aux débuts des SMS, on se devait d'être économe en signes –question de coût–, ce qui a nous a poussé·es à déroger aux codes de la convention écrite traditionnelle et à aller droit au but. Cette limite de 160 caractères a disparu mais il est possible qu'elle ne soit pas pour rien dans la perdurance de ces pratiques visant l'efficacité, qui se sont installées aux prémices de la communication médiée par ordinateur.

Comme il faut aller vite, on ne se relit pas; la seule contrainte est que le message reste intelligible pour les destinataires.
Cédrick Fairon, directeur du Centre de traitement automatique du langage

Les entreprises qui offrent ces moyens de communication continuent qui plus est de nous y inciter. Facebook Messenger et WhatsApp ont sondé leurs utilisateurs et utilisatrices et constaté que la plupart souhaitaient interagir de manière plus informelle; le design des applications est pensé dans cet objectif et vient renforcer ces comportements. Plus besoin par exemple de se présenter ni de signer puisque votre nom et votre photo apparaissent! On peut répondre d'un pouce bleu ou d'un emoji clin d'œil au lieu d'un «Bien reçu, merci!», lui-même plus compact que les formulations antérieures en usage.

Cette optique d'efficacité et de gain de temps transforme également les convenances orthographiques. «Alors que l'usage d'un langage correct et d'une orthographe acceptable, dans un cadre traditionnel, est un signe de respect et de politesse, dans le cadre de la communication médiée par ordinateur, la tendance est à une plus grande tolérance: comme il faut aller vite, on ne se relit pas; la seule contrainte est que le message reste intelligible pour les destinataires», expose Cédrick Fairon, qui participe au projet de recherche «Vos pouces pour la science» ou thumbs4science, une enquête sur les nouveaux modes de communication.

C'est aussi l'observation que fait Laurence Rosier. On a conscience qu'il n'est pas toujours évident de viser correctement les touches de son clavier tactile et que, malgré l'aide du correcteur automatique, des coquilles subsistent. Pour ces raisons ergonomiques, «on ne passe pas son temps à se corriger et on a plus de latitude» sur les messageries, qui plus est parce que le contenu des échanges y est privé. Sur ces plateformes, il est donc de moins en moins question de considérer avec morgue qu'une erreur est une preuve de désinvolture et, partant, d'impolitesse. «Le système de valeurs est l'instantanéité, la primauté est donnée à la communication et l'échange», récapitule Dominique Picard.

Émergence réglementaire

La ponctuation comme la typographie trouvent aussi de nouvelles significations. «Les pratiques ont fini par leur faire acquérir une sémiotique particulière qui dépasse le sens qu'elles portaient dans un contexte traditionnel», note Cédrick Fairon. Ainsi des majuscules, qu'on évite pour ne pas donner l'impression qu'on crie. Ou du point final, radié pour ne pas avoir l'air catégorique et agressif·ve –mais aussi parce que la conversation, continuelle, est laissée en suspens, comme si l'on se trouvait face à face en permanence, «ce qui laisse ouverte la possibilité d'y revenir, glisse Laurence Rosier, sans tous les rituels de salutation».

C'est le signe que s'installe de manière transversale une «convergence de communication, induite par la convergence numérique», selon les termes du spécialiste de linguistique informatique, et donc que de nouvelles règles émergent. Parce qu'on en a besoin. «Les règles de convivialité, de politesse ou le savoir-vivre ont pris place dans la culture pour faciliter les échanges, pour qu'on ne passe pas son temps à se poser des questions et à faire une gymnastique mentale, insiste la psychosociologue. On peut déjà être sûr d'une chose: on a besoin de règles, qu'on applique sans réfléchir, pour que les échanges soient fluides.»

En attendant que ces règles de politesse 2.0 soient claires pour tout le monde et appliquées uniformément, c'est le contexte qui va dicter ce qui est acceptable ou pas, ainsi que la susceptibilité de chacun·e. Ce qui, au fond, revient au même qu'IRL.

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