Un ballon sur un terrain. Tout simplement. | Tommy Bebo via unsplash
Un ballon sur un terrain. Tout simplement. | Tommy Bebo via unsplash

«Moreyball»: et le big data chamboula la NBA

Statistiques et mathématiques peuvent bouleverser un sport: voici comment le big data et un coach-nerd ont révolutionné la NBA.

«Les analytics, ça ne marche pas du tout. C’est juste de la merde que des personnes très intelligentes ont inventée pour rentrer dans le milieu du basket, parce qu’elles n’avaient pas le moindre talent.» Ancien joueur et habitué des noms d’oiseaux, Charles Barkley avait visiblement un message à faire passer, en ce soir de février 2015. Celles et ceux qui suivent la vie de la NBA savaient qui l’ancien membre de la Dream Team essayait d’étriller: Daryl Morey.

Il faut dire que Daryl Morey n’est pas vraiment un manager général typique au sein de la NBA, et ne correspond en rien à ce que Charles Barkley pourrait attendre d’un tel responsable. Ce n’est pas un ancien basketteur, et le terme de «matheux» lui conviendrait sans doute mieux que celui de «sportif». Mais Daryl Morey aime les deux et a su les combiner à merveille pour devenir l’un des personnages les plus influents de la NBA actuelle.

Le roi des nerds

Quand Michael Lewis, auteur de Moneyball (l’histoire d’une franchise de baseball qui a su profiter en premier des statistiques avancées et du big data pour atteindre des objectifs inespérés), le présente comme le «roi des nerds du basket», le site Grantland s’amuse quant à lui à le qualifier de «scientifique fou des analytics». Diplômé d’ingénierie à Northwestern, il est l’inventeur d’une ligne de stats, le pourcentage au tir réel qui permet d’évaluer la réussite au tir en ajoutant l’impact des lancers francs, et est à l’origine de la la MIT Sloan Sports Analytics Conference, qui «réunit chaque année les adeptes des stats avancées», résume Basket USA.

Si les gens aiment les trois points, ils aimeront encore plus les quatre points. Ils se lèveront de leur siège pour un cinq points. Ce sera génial.
Gregg Popovich, entraîneur mythique des San Antonio Spurs

Autant dire que quand Houston s’est mis à chercher un nouveau manager général «à la Moneyball», en 2005, Daryl Morey était sans doute le plus à même d’occuper le poste. Plus de dix ans plus tard, le roi des nerds du basket a fondamentalement changé la plus grande ligue du monde. Au grand dam de certains.

«Il n’y a plus de basket désormais, il n’y a plus de beauté inhérente à ce sport», s’est à nouveau récemment indigné Gregg Popovich, entraîneur mythique des San Antonio Spurs, cinq fois champions NBA. «C’est devenu assez ennuyeux. Mais c’est comme ça et il faut faire avec. Je déteste le tir à trois points, je l’ai toujours détesté. Je déteste le trois points depuis vingt ans. C’est pour ça que je plaisante et que je dis qu’il nous faut un shoot à quatre points. Si les gens aiment les trois points, ils aimeront encore plus les quatre points. Ils se lèveront de leur siège pour un cinq points. Ce sera génial.»

La révolution des analytics

Depuis plusieurs années déjà, on parle dans le basket de la révolution des analytics, ce mouvement autour des statistiques avancées et de l’analyse de données. Reste qu’au milieu de cet amas de données à interpréter, le changement le plus profond causé par cette révolution est le résultat d’une analyse pourtant simple et que Daryl Morey a poussée au bout: un tir à trois points rapporte plus qu’un tir à deux points. Dans un sport où le nombre de possessions est finalement assez limité (on atteint cette saison les 100 possessions en moyenne par équipe), ce léger calcul a une importance cruciale.

«L’augmentation du nombre de tirs à trois points est largement le résultat d’une analyse prouvant qu’un tir à trois points, même s’il n’a que 35% de chance de rentrer en moyenne, donnera plus de points qu’un tir à deux points pris loin du panier», résume Quartz.

En NBA, la ligne est située à 7,23 mètres du panier. Si les tirs pris près du panier sont ceux qui rentrent le plus facilement, plus on s’éloigne, plus cette réussite diminue. Cependant, la différence entre des tirs lointains à deux points et les tirs à trois points n’est pas assez grande pour que prendre ces premiers tirs vaille le coup d’un point de vue mathématique. Tout simplement parce que si votre réussite est de 50% à deux points, vous n’avez besoin «que» d’une réussite à 33% à trois points pour arriver au même résultat.

C’est précisément ce que le mathématicien Stephen Shea appelle le «Moreyball», un mélange entre le nom du classique Moneyball et du nom de Daryl Morey, dont l’équipe a fait sien ce nouveau petit jeu, n’hésitant pas à reculer de la zone la plus défendue du terrain pour allonger ses tirs, pour s’appuyer «depuis des années sur une attaque où presque tous les tirs viennent de la raquette ou de derrière la ligne à trois points».

Reste que cette révolution ne repose pas uniquement sur un simple calcul. Comme l’explique Vice, c’est la preuve que le basket est entré à l’ère du big data. Et ce notamment grâce à une technologie, SportVU qui permet de recenser toutes les actions effectuées sur un terrain de basket.

«Au cours des dernières saisons, les révélations apportées par les données réunies par SportVU ont mené à des percées dans la compréhension et l’évaluation de joueurs et d’une stratégie d’équipe optimale. Les Houston Rockets de Daryl Morey sont sans doute les emblèmes de cette nouvelle ère de basket analytique, avec une attaque qui maximise le potentiel de leur effectif qui se limite presque exclusivement à des tirs à trois points et des tirs près du panier. Lors de la saison 2014-2015, seuls 6,2% de leurs tirs étaient pris à mi-distance.»

Plus le même basket, plus les mêmes joueurs

Les franchises NBA ayant tendance à copier sur le copain d’en face quand quelque chose marche, tout le monde (ou presque) s’est mis aux trois points et a essayé d’abandonner le shoot lointain à deux points. Si Golden State (et ses tireurs fous, Stephen Curry et Klay Thompson) et Houston (bien servi par James Harden) en ont longtemps constitué les fers de lance, aujourd’hui quasiment tout le monde a suivi. The Ringer détaille ainsi comment la philosophie de Daryl Morey a infecté une partie du reste de la ligue américaine –ceux n’étant pas forcément très motivés par ce jeu des trois points s’étant également rendus à l’évidence.

Pour s’en rendre compte, il suffit d’aller sur Basketball Reference, site qui compile à peu près toutes les statistiques de la NBA depuis sa création. Au début des années 2000, les équipes NBA tentaient moins de quinze tirs à trois points par match. Lors de la saison 2012-2013, on était passé à vingt. Cette saison, elles sont parties sur des bases à plus de trente par match et deux équipes (Houston et Milwaukee) en tentent plus de quarante par match, en moyenne, sur ce début de saison.

Résultat: on ne voit plus le même basket. Sur attaque placée, les équipes demandent à leurs joueurs de s’écarter un peu plus. Soit pour tirer de loin, soit pour permettre à certains joueurs de trouver un adversaire bien placé près du panier avec une combinaison, soit en y allant tout seul, en profitant de l’espace créé par l’étirement de la défense, en ayant positionné des tireurs derrière la ligne à trois points.

Fini le basket à la papa! Place aux mathématiques, aux super-calculateurs et aux nerds. | Jacob Jacobsson via unsplash

On pourrait aussi parler de ce que cela implique au niveau des nouveaux joueurs recherchés (et de ceux qu’on laisse de côté) ou du rythme des rencontres (même si le tir à trois points n’est effectivement pas la seule raison de cette augmentation). De 90 possessions par équipe et par match, on est ainsi passé à presque 100 sur le début de saison. Une équipe comme celle des Phoenix Suns du milieu des années 2000 —immortalisée dans le livre Les Suns à la vitesse de la lumière— dont le rythme semblait effréné et dont le tempo n’avait alors aucun équivalent, comptabilise moins de possessions par match que la moyenne des équipes NBA aujourd’hui.

Tout d’abord, parce que tout le monde (ou presque) joue le jeu désormais et parce que plus vous allez vite dans le camp adverse pour tirer, moins l’équipe en face a le temps de se replacer, et plus vous pourrez prendre des tirs «faciles», résume CBS Sports. «Une partie de la raison pour laquelle le rythme et l’augmentation du nombre de tirs à trois points vont ensemble est la confusion et les confrontations que ce genre de transition provoque. Plus vous montez la balle vite, moins la défense a de temps pour prendre des décisions. On peut le voir dans cette vidéo des Toronto Raptors [en noir]. Une transition laisse CJ Miles seul pendant une demi-seconde et c’est tout le temps dont il a besoin pour marquer à trois points, six secondes après le début de la possession.»

Des chiffres et des hommes

«Au fil du temps, les statistiques avancées ont pris de plus en plus d’importance», constate Rick Carlisle, l’entraîneur des Dallas Mavericks à ESPN. «Et le potentiel offert par le tir à trois points est devenu plus qu’une tendance: c’est à la fois une réalité et une nécessité. Si vous voulez avoir des bons tirs à trois points, alors il faut jouer vite.»

Selon le site américain, lors de la saison 2017-2018 où ils ont fini avec le troisième meilleur bilan à l’issue de la saison régulière (cinquante-huit victoires, vingt-quatre défaites) avant de remporter le titre, les Golden State Warriors ont tenté 654 tirs à trois points dans les sept premières secondes de possession. Et la réussite était au rendez-vous puisqu’ils en ont rentrés 43% –à titre de comparaison, leur moyenne à trois points la saison passée était de 39,1%. Pour suivre un tel rythme à deux points, il leur aurait fallu tirer à 65%. C’est ce qui explique notamment pourquoi on voit tant de joueurs courir vers les coins (où la réussite est plus grande, parce que la ligne est plus près du cercle) en cas de contre-attaque. «En l’espace de deux décennies, un tir que l’on considérait comme la plus grande preuve d’égoïsme est devenu l’élément qui permet aux franchises qui le maîtrisent d’aller jouer les playoffs», indique ESPN.

Impossible de savoir combien de temps cette tendance continuera, combien de temps avant qu’une nouvelle équipe armée de nouvelles données et d’une équipe d’analystes ne trouve une faille dans le système actuel et ne décide de l’exploiter. D’autant que comme le souligne Quartz, les franchises NBA n’ont jamais eu autant de données sous la main –à propos des endroits les plus favorables aux tirs, des meilleurs réseaux entre joueurs, des meilleurs défenseurs sur certains joueurs adverses, de la fatigue des joueurs en sachant quand les reposer grâce à des tests salivaires– et autant de moyens pour les analyser.

Reste encore à savoir faire le tri entre le signal et le bruit. Sans quoi, au lieu de finir comme les prochains Warriors ou les prochains Rockets, une franchise NBA finira comme l'équipe nationale anglaise de football, qui a passé des années à penser tenir la solution mathématique parfaite avant de réaliser que, si elle allait de désillusion en désillusion, c’est simplement parce qu’elle n’avait rien compris aux données qu’elle avait entre les mains.

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