Des soldats de l'armée du peuple, le 15 avril 2022. | STR / AFP
Des soldats de l'armée du peuple, le 15 avril 2022. | STR / AFP

Des Birmans résistent à l'oppression grâce au jeu «War of Heroes»

Tuer des soldats virtuels et financer une révolution dans le même geste.

Même face au plus brutal des régimes, même dans le chaos de l'histoire, même quand son peuple souffre, prendre les armes pour entrer en résistance n'a rien d'un héroïsme automatique. Tout le monde ne naît pas résistant, et tout le monde ne peut le devenir.

Le New York Times présente par exemple l'histoire de U Sein Lin. Professeur à la retraite, l'homme de 72 ans n'avait jamais joué à un jeu vidéo de sa vie, n'avait jamais non plus fait usage d'une arme à feu et ne l'a toujours pas fait. Pourtant, il résiste, à sa manière.

Comment? En passant du temps sur un jeu mobile nommé War of Heroes–The PDF Game, disponible sur l'AppStore pour les smartphones à la pomme et sur les autres plateformes pour les appareils tournant sous Android. «Bien que je ne puisse pas tuer des soldats qui assassinent brutalement des civils, les tuer dans le jeu est satisfaisant», explique-t-il au NYT.

«D'une manière ou d'une autre, jouer au jeu et cliquer jusqu'à ce que je meure aidera la révolution», ajoute l'ancien prof. Car War of Heroes–The PDF Game est un jeu de guerre d'un type très particulier. PDF signifie en effet «People's Defense Force» («Armée de défense populaire»): il s'agit d'une armée de l'ombre composée de plus de 60.000 membres et dirigée par l'opposition à la junte.

War of Heroes–The PDF Game a été créé par trois développeurs birmans, partis en exil juste avant le sanglant coup d'État de la junte militaire –la tristement célèbre Tatmadaw–, au printemps 2021.

Paru en mars, il a depuis été téléchargé près de 400.000 fois dans le monde et, explique le New York Times, apparaît parfois dans les classement des jeux les plus demandés dans certains pays occidentaux comme les États-Unis, l'Australie ou Singapour, où vivent d'importantes diasporas birmanes.

Il existe une version gratuite, financée par la publicité, et une autre payante, sortie en juin. Dans les deux cas, le but du jeu est de tuer des soldats à la solde du régime et de faire progresser son personnage. Des espions et soutiens civils peuvent également être visés un plus tard dans le jeu, a constaté le quotidien new-yorkais.

Mortel, ce jeu

Dans les deux cas, les revenus générés par la publicité ou les tickets d'entrée payés par celles et ceux qui le souhaitent, sont reversés à la résistance ou pour venir en aide aux quelque un million de personnes que le coup d'État et le conflit intestin qu'il a engendré ont poussé à se déplacer, dans un pays où la situation humanitaire et politique, terrible, se dégrade de jour en jour.

Celles et ceux qui jouent suffisamment pour générer 54 dollars ou euros en publicité sont récompensés par un certificat spécial pour leur donation à la «révolution du printemps». Les développeurs affirment avoir déjà donné 90.000 dollars, directement à des groupes armés ou à des organisations humanitaires.

Au Myanmar, il faut disposer d'un VPN pour pouvoir accéder au jeu. Ce qui n'empêche pas des dizaines de milliers de personnes de se jeter dessus dès qu'un peu de temps libre se présente. Et ce malgré le danger que la découverte d'un tel logiciel par des soldats du régime ferait peser sur la personne qui se ferait prendre –il n'est donc pas rare que les gamers effacent le jeu avant un checkpoint, pour le réinstaller immédiatement une fois passés.

Comme le note le journal new-yorkais, le jeu attire des joueurs assez inhabituels. À l'exemple de l'ex-prof d'histoire de 72 ans, on peut ainsi ajouter celui de ce moine bouddhiste de 32 ans, U Pyinnyar Won Tha.

«Jouer à ce jeu va à l'encontre des enseignement du bouddhisme, mais je ne me sens pas coupable car nous mourrons sous les coups de ce régime», se justifie-t-il auprès du NYT. «Dans le véritable bouddhisme, les moines doivent être respectés, mais la junte militaire nous torture et nous tue. Donc il est juste de jouer au jeu pour s'occuper de leur karma.»

Des soldats du régime, mécontents des actions de leurs supérieurs, jouent aussi à War of Heroes, alors même que ce sont eux et leurs camarades qui sont directement visés. Parmi les joueurs, on trouve aussi des jeunes, des vieux, des infirmières et leurs mamans. «J'ai dit à ma mère qu'à chaque fois qu'elle ressent de la haine pour l'armée, elle peut y jouer pour soulager son stress et aider la révolution», explique ainsi une professionnelle de santé, s'exprimant après l'incendie de son village par les troupes officielles.

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