Nagui au Parc des Princes le 19 octobre 2016. | Franck Fife / AFP
Nagui au Parc des Princes le 19 octobre 2016. | Franck Fife / AFP

Nagui et les chevaux: comment la course au clic transforme une simple blague en «rumeur»

De la «private joke» à la fake news, itinéraire d'une bien étrange histoire.

Nagui serait le principal suspect des mutilations de chevaux qui ont eu lieu dans toute la France ces dernier mois. En lisant cette accusation sortie de nulle part sur Twitter et en réaction à son absurdité totale, la majorité des internautes comprennent immédiatement qu'il s'agit d'une blague sans fondement.

En quelques jours, cette plaisanterie échangée par une poignée de comptes twitter devient un «mème», un type de blague spécifique à internet, déclinée, parodiée et partagée à l'infini. Les comptes participant, habitués à l'humour de niche, savent a priori que leurs followers habituels n'y croiront pas, et pensent sans doute que le mème restera une private joke.

Mais Fanny Ruwet, humoriste et chroniqueuse dans l'émission La bande originale sur France Inter –présentée par Nagui– finit par remarquer ce canular qui n'en est même pas un. Elle retweete quelques blagues et affirme qu'elle en parlera lors de sa chronique dans l'émission.

Elle publie ensuite un échange de textos avec Nagui, d'abord incrédule, qui s'en amuse. Tout s'accélère alors: ce court échange va servir de tremplin à certains médias, qui voient dans la non-affaire une manière de publier des articles chocs pour générer du clic.

«Terrible rumeur…»

La presse people s'empare à son tour du sujet en sous-entendant fortement que ces accusations sont réelles. Télé Loisirs tweete «Nagui victime d'une terrible rumeur…», Pure People décrit un «Nagui sous le choc».

Révélations sur une célébritée, fait divers particulièrement sordide: Manon Berriche, doctorante au Médialab de Sciences Po et au Centre de recherche interdisciplinaire, explique que ce genre de contenu «saillant» est particulièrement à même d'accrocher le lectorat et d'être partagé.

Résultat, mardi 22 septembre, rechercher «Nagui» ou «mutilation de chevaux» sur Google fait ressortir ces articles. S'il démentent souvent la «rumeur» dès les premières lignes, ils laissent entendre que Nagui est victime d'une campagne hostile de harcèlement et de désinformation –ce qui n'est en réalité pas le cas.

La réaction des internautes ne se fait pas attendre. Personne ne croit que Nagui ait quoi que ce soit à voir avec les mutilations, mais nombre de personnes pensent que l'animateur est réellement la cible de diffamation.

Sur Facebook et Twitter, certain·es tombent des nues en prenant les accusations très au sérieux, défendent l'animateur et condamnent fermement les «rumeurs». C'est le cas du chanteur Keen'V, 1,1 million d'abonné·es, qui semble répondre à la polémique au premier degré.

Ce phénomène est bien connu, explique Manon Berriche: «Les internautes ont tendance à croire que la désinformation a plus d’influence sur les autres que sur eux-même. C’est ce qu'on appelle l'“effet troisième personne”, on n’y croit pas, mais on pense que des amis d'amis seront dupes.»

Profitant de l'emballement, quelques twittos poussent la plaisanterie un cran plus loin en imitant des comptes de médias comme Libération ou l'AFP et tweetent de fausses dépêches annonçant la garde à vue de l'animateur ou autres informations sorties de leur imagination. Nagui lui-même commence à s'agacer de cette histoire et critique ces tweets trompeurs.

Dans le même temps, le sujet continue d'être traité par la presse. La palme du clickbait revient sans aucun doute à Public, qui tweete avec son compte certifié: «L'animateur télé Nagui placé en détention provisoire pour des faits de mutilation de chevaux? C'est allé trop loin!» Cet article est mis en avant par l'algorithme de Google, alors que la justice n'a évidemment jamais prêté attention à cette histoire.

Plusieurs milliers de tweets plus tard, l'occurence «Nagui» apparaît dans les tendances Twitter et la presse généraliste s'en mêle. CNews publie un article. Le Huffington Post en parle aussi, mais pour démentir la rumeur: «Nagui accusé de mutiler les chevaux par de faux comptes sur Twitter».

Pourtant, comme le détaille Manon Berriche, le nombre de partage ne peut pas être l'unique indicateur de l'ampleur d'une rumeur. «Si une majorité de personnes partagent une information pour indiquer qu'elle est fausse, ça montre justement que les internautes sont vigilants. [...] Le débat entre internautes peut être une très bonne manière de lutter contre les fake news.»

Boule de neige

En apparence anecdotique, cette histoire éclaire le rôle que peuvent jouer les médias dans la propagation de la désinformation. Prompts à imputer cette dernière à l'anonymat ou à la crédulité des internautes, ils s'imaginent souvent en être l'antidote –mais en sont parfois de puissants diffuseurs.

Car la «rumeur» dénoncée par les médias n'en est pas une: il suffit de scruter attentivement les commentaires pour s'apercevoir que nul ne croit réellement qu'un présentateur végétarien arpente le pays pour torturer des chevaux.

La chercheuse explique qu'il faut ainsi distinguer la crédibilité et l'importance donnée à une information. Même si les articles, comme celui qui vous êtes en train de lire, démystifient une fausse info, «ils lui donnent un visibilité. C'est ce que l'on appelle en sociologie une “mise à l'agenda”».

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