Une vision d'artiste de ce que pourrait être une vision de cauchemar. | StartRocket
Une vision d'artiste de ce que pourrait être une vision de cauchemar. | StartRocket

La voûte étoilée pourrait bien devenir le plus grand écran publicitaire de l'histoire

Des entreprises veulent transformer des satellites en panneaux publicitaires.

Imaginez que vous sortez faire une balade par une belle soirée d'automne. L'air est frais, le ciel sans nuages. Ah, merveilleuse voûte étoilée! Ô, fascinant cosmos!

Comme nous sommes petits, et comme notre planète bleue est minuscule; comme nous avons de la chance d'être nés en cet instant géologique, qui voit la Terre capable d'accueillir la vie… Tel est le don de notre ciel: il nous permet de remettre les choses en perspective, de –attends, tu vois ce que je vois? Ce ne serait pas le… logo Pepsi?!

Dystopie cosmique et cauchemar visuel

Cette scène de la vie quotidienne pourrait devenir réalité, du moins à partir de 2021. Au début du mois d'avril, l'entreprise russe StartRocket nous a expliqué qu'elle comptait bel et bien lancer des satellites publicitaires visibles dans le ciel nocturne.

Son premier client serait PepsiCo –ce qu'a confirmé un représentant de la firme américaine peu après, expliquant à Gizmodo que ce partenariat avec StartRocket avait pour but la mise en place d'un «test exploratoire» visant à promouvoir un soda, mais que PepsiCo ne comptait pas renouveler l'expérience. On ne sait pas si d'autres entreprises cherchent à s'offrir les services de StartRocket.

Dans une vidéo qui détaille les ambitions de l'entreprise russe, on peut voir les publicités de StartRocket s'élever au-dessus du Golden Gate Bridge, de la tour Eiffel, d'un temple de Bali, du Tower Bridge de Londres, ou encore d'icebergs de l'Arctique –en compétition directe avec une aurore boréale.

Bref, le site de StartRocket est une véritable dystopie numérique au-delà des mots. Les publicités en question seraient projetées par une constellation de satellites mis en orbite à 450 kilomètres de la Terre; chacun d'entre eux serait équipé de voiles réfléchissantes en Mylar.

Depuis le lancement de Sputnik en 1957, les satellites sont une composante presque invisible de notre vie quotidienne –ils nous permettent de téléphoner, de suivre la météo et de localiser notre emplacement géographique.

Nous les remarquons parfois dans le ciel nocturne, mais ils ne se laissent pas repérer facilement, même lorsqu'on tente de les dénicher. Les satellites Orbital Display de StartRocket, eux, sont conçus pour attirer notre attention. Et étant donné qu'il est plus facile que jamais de propulser des satellites en orbite, la voûte étoilée pourrait bien devenir le plus grand écran publicitaire de l'histoire.

Dernier voyage trois étoiles

StartRocket n'est pas la seule entreprise à s'aventurer dans le divertissement satellitaire. La start-up japonaise ALE a monté Sky Canvas, projet visant à lancer une série de satellites capables de projeter des étoiles filantes sur commande –sur leur site, elle se pique de proposer «un divertissement d'un tout nouveau genre». Son premier spectacle prendra place dans le ciel d'Hiroshima au printemps 2020.

L'entreprise américaine Elysium Space propose elle aussi des étoiles filantes artificielles, mais d'un tout nouveau genre: elle organise son show à partir des cendres d'une personne disparue. Elle place les cendres dans un satellite et le propulse en orbite, où il demeure pendant plusieurs années –la famille peut suivre sa trajectoire sur une application.

Lorsque le satellite finit par tomber, il brûle dans l'atmosphère, et devient donc une étoile filante. L'entreprise permet aussi de déposer la dépouille d'un défunt sur la Lune –qui ferait une dernière demeure bien froide et solitaire, mais il en faut pour tous les goûts.

Cette chute finale ne sera pas forcément visible par la famille du défunt. Nous ne savons pas si Elysium Space avertit ou non la famille de la rentrée atmosphérique du satellite. Et même si elle le fait, il se peut qu'il tombe de l'autre côté de la planète –ou en plein jour.

«Rendre l'invisible visible»

Et pourquoi se contenter de simples étoiles filantes? Une société chinoise a vu plus grand: elle tente de construire une lune de toutes pièces. En octobre dernier, lors d'une conférence, la Société de sciences et technologies aérospatiales de Chine a annoncé qu'elle comptait lancer une «lune artificielle» huit fois plus brillante que l'astre authentique.

Le satellite resterait fixé au-dessus de la ville de Chengdu, ce qui rendrait les lampadaires de la ville parfaitement obsolètes. L'entreprise n'a pas révélé les détails techniques de son invention, mais a affirmé qu'elle pourrait lancer son satellite dès l'année prochaine.

D'autres satellites m'as-tu-vu seront utilisés à des fins artistiques. En janvier, un satellite contenant une sculpture baptisée Orbital Reflector a pris son envol sur une fusée Falcon 9 de la société SpaceX. On peut également citer un satellite d'Elysium Space, et un autre abritant un pot en or 24 carats contenant un buste de Robert Henry Lawrence Jr., premier astronaute afro-américain.

Orbital Reflector (qui ressemble quelque peu, précisons-le, à un immense phallus spatial) a été conçu par l'artiste Trevor Paglen puis lancé en partenariat avec le Nevada Museum of Art. Le site du projet explique son idée centrale: «Transformer “l'espace” en “lieu”, rendre l'invisible visible, de manière à raviver notre imagination, à alimenter notre potentiel pour préparer l'avenir.»

On retrouve le même genre d'explications fumeuses derrière le projet Humanity Star, sphère géodésique réfléchissante d'un mètre de diamètre lancée l'année dernière par la start-up américaine Rocket Lab. Selon cette dernière, la boule à facettes géante a été «conçue pour devenir un symbole temporaire dans le ciel nocturne, qui encourage tout un chacun à lever les yeux, à réfléchir à la place de l'humanité dans l'univers et à réfléchir à de nouveaux moyens de collaborer en tant qu'espèce pour répondre aux défis universels d'aujourd'hui».

Pollution lumineuse

Il est quelque peu cocasse d'entendre Rocket Lab parler de défis à relever: loin de résoudre des problèmes, ces projets satellites visibles en ont créé de nouveaux, dans l'espace comme sur Terre. Humanity Star a suscité l'inquiétude de militant·es «pro-ciel noir» lorsque ses créateurs ont affirmé qu'il serait l'objet le plus brillant du ciel nocturne.

Des astronomes ont aussi fait part de leurs préoccupations: la présence d'un nouvel objet brillant en orbite aurait en effet pu parasiter leurs travaux. Ces détracteurs furent vite soulagés: Humanity Star ne réfléchissait pas autant de lumière qu'escompté, et il est tombé deux mois après sa mise en orbite (le projet tablait sur neuf mois).

D'autres objets volants très peu discrets (comme la lune artificielle de Chengdu) disposent eux aussi d'un fort potentiel de nuisance. Des spécialistes de la pollution lumineuse ont constaté que la lumière artificielle perturbe les processus biologiques des insectes, des amphibiens, des reptiles, des oiseaux, des mammifères (dont les êtres humains!), et même des plantes. Tout dispositif susceptible de remplacer les lampadaires pourraient donc s'avérer tout aussi nocif (sinon plus) pour le monde naturel.

L'afflux de satellites artistiques et commerciaux représente en outre un problème logistique pour les autorités (nationales comme internationales) chargées de réglementer les objets qui volent dans nos cieux.

Décollera, décollera pas?

Une grande partie de ces nouveaux projets (publicités d'Orbital Display, Orbital Reflector ou Elysium Space) utilisent de petits satellites, les CubeSats (cubes de 10 centimètres pouvant peser jusqu'à 9 kilos). Ils sont de plus en plus prisés (75 lancements en 2014 contre plus de 200 en 217, et plus de 500 prévus cette année).

Or si nous voulons communiquer avec eux, ou suivre leurs mouvements depuis la Terre, chacun devra disposer de sa propre fréquence radio. Le nombre de fréquences disponibles n'est pas illimité: elles sont gérées par un organisme des Nations unies.

Il existe également des systèmes permettant de suivre les déplacements des satellites. Les États-Unis possèdent leur propre dispositif –et c'est ce même dispositif qui empêche les fans d'Orbital Reflector de localiser leur satellite favori.

À la mi-janvier, soit six semaines après le lancement du satellite, Paglen et le Nevada Museum of Art ont publié un communiqué annonçant que l'US Air Force n'avait pas encore fourni un identifiant de localisation à leur satellite, et qu'il était donc impossible de dévoiler la sculpture intégrée à l'appareil (aux dernières nouvelles, le musée n'a toujours rien reçu).

Si l'on en croit les auteurs de cet article de recherche consacré à la politique spatiale, ce problème est parti pour durer, «notamment parce qu'une partie de [ces petits satellites] seront uniquement en orbite durant de courtes périodes» et ne seront peut-être pas inscrits correctement sur les registres nationaux, «surtout dans les États qui ne sont pas dotés de dispositions administratives et réglementaires appropriées en la matière».

Certains de ces projets pourraient certes ne jamais décoller –au sens propre comme figuré. Techniquement parlant, StartRocket pourrait lancer ses satellites car aucune loi n'interdit d'afficher des publicités depuis l'espace; mais rien ne garantit qu'elles fonctionneront comme prévu.

Les petits satellites peuvent tomber rapidement, comme le prouve la mésaventure de Humanity Star. Ils ne disposent d'aucun propulseur permettant de corriger leur trajectoire, contrairement aux satellites de plus grande taille.

Par ailleurs, maintenir une série de satellites en orbite de manière à ce qu'ils réfléchissent les rayons du Soleil pourrait s'avérer particulièrement complexe, si bien que certains doutent que cette campagne soit réalisable. De la même manière, certains experts estiment que la lune artificielle de Chengdu ne sera pas assez précise pour concentrer sa lumière réfléchie sur une seule et même ville.

L'espace, notre nouvelle poubelle

Même si ces satellites sombrent rapidement, le simple fait de les mettre en orbite amplifie le problème des débris spatiaux. Selon l'Agence spatiale européenne, 128 millions de débris flotteraient aujourd'hui dans l'espace –un chiffre qui promet de grandir si nous continuons de lancer des tas de ferraille en orbite, notamment des satellites-gadgets destinés à ne rester qu'une poignée de mois en l'air.

Les risques de collision sont certes relativement faibles, mais chaque petit satellite demeure un dangereux projectile potentiel. En 2016, un débris spatial de la taille d'une pièce de monnaie a endommagé le panneau solaire du satellite radar européen Sentinel-1A.

Théoriquement parlant, il est possible de localiser chaque CubeSat de 10 centimètres. Mais en cas d'accident, ces petits appareils pourraient toucher des infrastructures utiles (satellites de télécommunications, de recherche...) et leur causer d'importants dégâts.

La technologie ne permettra sans doute pas aux publicités spatiales (entre autres gadgets satellitaires) de devenir la norme avant plusieurs années, et l'on espère que les expert·es de la loi spatiale s'emploieront à interdire l'affichage sur ciel nocturne d'ici là. En attendant, estimons-nous heureux: les pubs Pepsi et les installations artistiques farfelues doivent se contenter du plancher des vaches.

En ce moment

À Istanbul, la pénurie de couvercles de bocaux trahit l'ampleur de la crise

Biz

À Istanbul, la pénurie de couvercles de bocaux trahit l'ampleur de la crise

Dans un contexte d'inflation galopante, les Stambouliotes s'en remettent massivement aux conserves faites maison.

Les GAFAM et le climat: bons élèves ou hypocrites?

Et Cætera

Les GAFAM et le climat: bons élèves ou hypocrites?

Des employé·es de la Big Tech se sont joint·es aux manifestations écologistes pour exiger de meilleurs engagements de leurs employeurs.

Sur YouTube, le troublant succès des vidéos subliminales

Et Cætera

Sur YouTube, le troublant succès des vidéos subliminales

La promesse est vieille, mais ses nouvelles applications pourraient dissimuler de sombres messages.