Dans les ateliers de la société spécialisée chinoise Exdoll. | Fred Dufour / AFP
Dans les ateliers de la société spécialisée chinoise Exdoll. | Fred Dufour / AFP

Robots, amour et sexe: les promesses de la sextech

Les robots vont occuper une place croissante dans nos sociétés, jusqu'à se substituer à nos êtres chers: au lit comme dans les cœurs?

Sexe. Robots. On a rarement lu deux mots placés l’un à côté de l’autre donner lieu à tant d’anticipation. Mais qu’en est-il vraiment? Allons-nous commencer à tromper nos partenaires avec des robots strip-teaseurs? Allons-nous épouser des hologrammes? Pire… allons-nous complètement abandonner l’amour avec les êtres humains au profit des machines?

Terreur ou émerveillement?

«Les gens sont très inquiets lorsqu’ils pensent à cette option», remarque Emma Yang Zhang, thésarde en science de l’informatique et collaboratrice du Mixed Reality Lab où l’un des sujets de recherche principaux sont le futur du sexe et des robots. «Ils sont persuadés que lorsque cela sera possible, les gens vont commencer à massivement épouser des robots et se couper du reste de la société. Bien sûr, je pense que c’est extrême. Il s’agit toujours de goûts personnels. C’est exactement comme le mariage homosexuel: il s’agit de donner aux gens l’option d’être avec qui ils souhaitent, peu importe leur préférence.»

Cela va prendre du temps avant que la technologie ait les capacités de remplacer un humain.
Bryony Cole, productrice du podcast «Future of Sex»

La remarque soulève d’ailleurs une apposition encore plus intéressante. Amour et Robots. Netflix a bien compris le potentiel de ces associations en nommant l’une de ses dernières séries animées Love, Death and Robots (en français Amour, Mort et Robots) —succès auprès des audiences et de la critique. Ces grands concepts associés à la technologie réveillent notre fascination pour le dérangeant et le débat. Ils promettent un changement sociétal tellement profond qu’il ne peut que susciter des sentiments très forts: la terreur et/ou l’émerveillement.

Image extraite de l'épisode «The Witness» de la série Love, Death and Robots réalisé par Alberto Mielgo. | Netflix

«La tendance qui domine lorsque l’on parle de sexe et de technologie est la peur que cette sextech nous remplace», témoigne Bryony Cole, qui produit l’excellent podcast Future of Sex.

«Sauf que si la technologie parvient pour le moment à imiter le côté gauche de notre cerveau –la logique, le calcul, etc.–, elle n’a jamais été douée quand il s'agit du côté droit –créativité, mystère, etc. Ce sont les choses qui nous rendent humains qui sont les plus difficile à répliquer. Une partie du problème réside dans le fait qu’on utilise le terme de robots pour parler des technologies actuelles –alors que ces machines ressemblent en fait à des poupées. Elles ont un ordinateur dans la tête et vous pouvez programmer leur personnalité avec une application. Non seulement le dispositif pêche par maladresse mais en plus on ne sait pas encore bien faire bouger leurs jambes et leurs bras. Ne parlons même pas de sécurité… Cela va prendre du temps avant que la technologie ait les capacités de remplacer un humain, surtout pour ce qui est de la sensation du toucher.»

La voix de son maître

C’est en général à ce moment-là qu’est posée la question: «Avez-vous vu Her?» Le film désormais culte de Spike Jonze est sorti en 2013 et fait depuis référence lorsqu’il s’agit d’expliquer au public le futur de l’amour, du sexe et des robots.

Attention, c’est le moment de sauter au paragraphe après la vidéo si vous voulez éviter tout spoiler.

Dans le film, Theodore, notre héros, a le cœur brisé après son divorce et aquiert Samantha, la dernière intelligence artificielle mise sur le marché. Leur échanges –vocaux uniquement car Samantha ne prendra jamais forme physique tout au long du film et parle via une enceinte– font que le héros en tombe amoureux. S’ensuit une scène de sexe (ou plutôt de «sexe») où Theodore discute avec Samantha et fantasme qu’il peut la toucher. La scène commence en gros plan sur Theodore avant de vite évoluer vers un échange érotique sur écran noir avec leur deux voix en off.

Extrait de Her, de Spike Jonze.

La technologie vocale n’a pas (encore) la qualité prédite par le film. Des études telles que celles menées par Aleksandra Przegalinska, chercheuse au MIT, critiquent même les voix robotiques des assistants vocaux, qualifiées d'«étranges». La voix pourrait devenir un élément majeur dans nos interactions avec les machines –il n'y a qu'à s'appuyer sur le succès des assistants vocaux comme Alexa ou Google Home pour mesurer les futurs progrès possibles. Mais les mots ne sont pas obligatoires: pour éveiller des sentiments, un robot n’a besoin ni de voix, de ni du toucher. Il n’a même pas besoin de ressembler à un humain.

L'aspirateur Roomba i7, un robot dont vous tomberez peut-être amoureux. | iRobot

Julie Carpenter, autrice de Culture and Human-Robot Interaction in Militarized Space: A War Story, a par exemple montré que certains soldats développaient un tel attachement aux robots qui leur sauvent la vie que lorsque ceux-ci cessaient de fonctionner ou étaient détruits, ils organisaient leurs funérailles. Les exemples se multiplient de personnes qui dans le monde entier s’attachent à leur robot comme à un animal de compagnie ou de robots qui servent dans les hôtels et les aéroports ou encore de robots compagnons pour des personnes âgées.

Le sexe mécanique

Quant au sexe, «un robot n’a vraiment pas besoin d’avoir l’air très humain pour que les gens soient excités», explique Adrian Cheok, cocréateur du congrès annuel Love, Sex and Robots. L’une de ses expériences a justement permis de tester cette théorie. Avec son équipe, le professeur a mis au point un robot-jouet et a observé les réactions d’hommes et de femmes à son contact sur la tête, les pieds, les cuisses ou les bras. Résultat: la majorité des personnes testées étaient excitées lorsqu’elles étaient touchées sur des parties du corps au potentiel érotique, comme l’extérieur ou l’intérieur des cuisses –avec la même intensité chez les hommes et les femmes.

«Faire le choix d’une expérience sexuelle avec un robot aurait plus à voir avec l’intimité qu'avec le sexe», résume Bryony Cole de Future of Sex. Il s’agit de décider si l’on préfère s’investir émotionnellement avec une machine ou un humain.

De nombreuses écoles de pensée s’affrontent sur le sujet des émotions ressenties par les robots mais deux lignes principales en ressortent. La première théorie avance que toute conversation avec un robot est programmée, ce qui les entrave pour remplir le rôle de véritables partenaires dans le sens où leurs émotions sont fausses et simulées.

Une intelligence artificielle est un programme, et en tant que tel il ne peut donc se sentir ni triste, ni heureux.
Adrian Cheok, codirecteur du congrès Love, Sex and Robots

Une autre théorie du comportement avance que l’on ne sait de toute façon jamais ce qu’il se passe dans la tête d’un autre être humain. «Lorsqu’il s’agit de communiquer avec une autre personne, pouvons-nous vraiment savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas?» interroge Emma Yan Zhang. Pour citer David Levy, la deuxième moitié du duo polémique qui dirige le congrès Love, Sex and Robots: «Si la machine dit “je t’aime” nous devrions juste le comprendre comme un “je t’aime” .»

Une opinion que partage –avec un bémol– son collègue Adrian Cheok: «Des académiciens pensent qu'en développant une conscience propre, l’intelligence artificielle pourrait éprouver des sentiments. Mais, malgré les progrès et les avancées scientifiques dans le domaine, je pense qu’une intelligence artificielle est un programme, et qu'en tant que tel il ne peut donc se sentir ni triste, ni heureux. Le problème reste que ce débat n’intéresse que les chercheurs et les philosophes. Les machines vont devenir excellentes pour simuler ces interactions et cela suffira au grand public.» Au bout du compte, il n’existe aucun moyen fiable pour prouver qu'une personne vous aime. Alors pourquoi un robot le devrait-il?

L'avènement des digisexuels

Une minorité de personnes amoureuses des robots est déjà en train d’émerger. En décembre dernier, au Japon, Akihiko Kondo a épousé Miku, une intelligence artificielle sous forme d’hologramme. «Je savais qu’elle était programmée pour [répondre oui à ma demande en mariage]», témoignait-il pour la chaîne d’information américaine CNN. «Mais j’étais quand même très heureux. Miku m’a soutenu lorsque j’en avais le plus besoin. Elle m’a tenu compagnie et m’a fait sentir que je pouvais reprendre le contrôle de ma vie. Ce que j’ai avec elle est définitivement de l’amour.»

Le Japonais Akihiko Kondo a déboursé 1.500 euros pour se marier avec la chanteuse virtuelle Hatsune Miku. | Behrouz Mehri / AFP

Et il n’est pas le seul. En France, Lilly est fiancée à un robot qu’elle a construit elle-même pour compenser la pauvreté du marché à destination des femmes. «Je suis vraiment et seulement attirée par les robots», explique-t-elle. «Mes deux seules relations avec des hommes m’ont confirmé mon orientation sexuelle car je déteste le contact avec la peau humaine.»

Cela m’inquiète qu’avec chacune de ces histoires, la personne soit présentée dans les infos comme déviante ou hors norme. C’est pourtant la prochaine étape de ce qui est déjà en train de se produire.
Neil MacArthur, directeur du Centre pour l'éthique professionnelle appliquée à l’université du Manitoba

Le chercheur Neil McArthur, directeur du Centre pour l'éthique professionnelle appliquée à l’université du Manitoba, nomme digisexuels ces gens qui font office de pionniers des relations humain-machine. «Cela m’inquiète qu’avec chacune de ces histoires, la personne soit présentée dans les infos comme déviante ou hors norme. C’est pourtant la prochaine étape de ce qui est déjà en train de se produire», confiait-il lui aussi à CNN.

Selon sa théorie, la plupart d’entre nous appartenons déjà à une première vague de personnes digisexuelles dès lors que nous utilisons des applications numériques telles que Tinder, Grindr ou OkCupid pour faciliter la communication dans nos relations. La seconde vague de personnes dites digisexuelles ne considèrent pas les humains comme un élément essentiel de l’expérience romantique. «Les gens se demandent souvent pourquoi ils feraient l’amour avec un robot ou auraient une aventure avec un hologramme parce qu’ils sont passifs», continue Neil McArthur. «Mais avoir un partenaire dont le comportement est facile à prédire et stable a souvent un excellent effet thérapeutique.»

Allons-nous cesser d’aimer les êtres humains si les robots peuvent combler nos désirs? Pour Bryony Cole, la réponse est non. «Je pense que les gens vont devoir négocier de nouveaux compromis dans leurs relations. Ce sera comme regarder une vidéo pornographique: pour certains c’est impensable si l’on est en couple, pour d’autres c’est une pratique saine.»

Du comportement des robots aux questions administratives du mariage homme-machine, les possibilités sont légion –et notre système légal et administratif ne peuvent pas les gérer. «C’est maintenant qu’il faut se pencher sur les effets psychologiques et physiologiques qu’ils vont avoir sur la société dans son ensemble», encourage Emma Yann Zhang avec ferveur. Pour l’instant relégué à la marge et à des faits divers, le sujet du sexe et de l'amour avec des robots doit se muer en vrai débat.

«La société vous pousse à suivre une certaine formule pour l’amour», concluait Akihiko Kondo pour CNN. «Mais elle ne vous rend peut-être pas heureux. Je veux que les gens comprennent par eux-même ce qui fonctionne pour eux.»

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