Max Dickstein, un supporter de Ross Ulbricht, le jour de son procès à New York, le 14 janvier 2015. | SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Max Dickstein, un supporter de Ross Ulbricht, le jour de son procès à New York, le 14 janvier 2015. | SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Ross Ulbricht, baron de la drogue 2.0

Pendant deux ans, le Texan a fait tourner The Silk Road, le double maléfique d'Amazon. Drogues, armes, meurtres et millions l'ont mené en prison pour un séjour à perpétuité.

À peine Ross Ulbricht a-t-il eu le temps de comprendre ce qui est en train de se produire que deux agents se saisissent de lui, pendant qu’un troisième lui confisque son ordinateur. Il sait déjà que tout vient de s’effondrer. Sur son terminal, qu’il n’a pas eu le temps de refermer, sont stockées les preuves décisives qui scelleront sa condamnation. The Silk Road est alors en ligne depuis plus de deux ans. Pour le site et Ross Ulbricht, c’est le début de la fin.

Son histoire, c’est celle d’un homme prêt à tout pour sauver sa création, quitte à outrepasser les limites. C'est celle d’un homme qui, un peu comme Double-Face, a deux visages: Ross Ulbricht au civil, ce «boy scout» au visage d’ange auquel on donnerait le bon Dieu sans confession, et le (parfois terrifiant) Dread Pirate Roberts (DPR) derrière son écran.

Baron de la drogue un peu par hasard

Derrière ces deux personnages se cache un garçon d’une vingtaine d’années qui monte un peu par hasard le site de revente de drogues le plus en vue du dark Web, et qui est prêt à éliminer quiconque se trouve sur son passage pour protéger un business qu’il espérait révolutionnaire, mais dont la durée de vie n'excedera pas deux ans, comme le raconte Nick Bilton dans American Kingpin.

Ross Ulbricht n'avait a priori aucun mal à se fournir en faux permis de conduire. | FBI via Wikimedia Commons

En 2011, Ross Ulbricht a 27 ans. Il a quitté la fac deux ans plus tôt. À Penn State, loin de son Texas natal, il a découvert la philosophie libertarienne. Comme il l'explique-t-il à sa petite amie de l’époque, pour lui «tout —de ce que l’on fait dans sa vie, à ce que l’on met dans son corps— devrait être uniquement le problème de chaque individu, pas du gouvernement».

Techniquement, il était en train de construire l’équivalent d’eBay ou d’Amazon, tout seul.
Nick Bilton, auteur d'American Kingpin

Nourrie par cette philosophie et inspirée par le personnage de Walter White dans Breaking Bad, l’idée de créer un site pour permettre la revente de drogues mûrit dans sa tête pendant près d’un an. Jusqu’à ce qu’il découvre l’existence des Bitcoins, la pièce manquante de son plan: le moyen pour tout le monde, pense-t-il, d’utiliser une monnaie à la fois unique et intraçable.

Brillant au point d’en être énervant, Ross Ulbricht développe la plateforme dans son coin en apprenant à coder les langages informatiques au fur et à mesure de ses besoins. «Techniquement, il était en train de construire l’équivalent d’eBay ou d’Amazon, tout seul», résume Nick Bilton.

«Tout seul, il venait de réaliser le travail qui aurait dû nécessiter une start-up de douze personnes: il était à la fois développeur en front-end et en back-end, responsable de la base de données, consultant en Tor, analyste Bitcoins, responsable de projets, stratégiste marketing guerillero, PDG et principal investisseur», écrit Bilton. «Sans oublier fongiculteur maison», ajoute-t-il: il fallait bien des produits disponibles sur le site le jour de son lancement, le 27 janvier 2011.

La vesion illégale d'Amazon

En l’espace de quelques mois seulement, le site connaît un immense succès, dont le retentissement finit par arriver jusqu'aux oreilles de Gawker. Le site américain est le premier à dévoiler son existence au grand public, ce qui provoque une vague d’indignation chez certaines et certains parlementaires américains. Il faut dire qu’en plus des drogues, des dizaines d’autres produits illégaux sont désormais proposés à la vente, résumait le Guardian peu après la fermeture du site.

«Il y avait 10.000 produits en vente lors du printemps 2013. Dont 70% de drogues. Mais il y avait aussi 159 entrées pour des services, la plupart du piratage de comptes de réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook, et plus de 800 entrées pour des biens piratés, comme des comptes Amazon ou Netflix. Il y avait aussi des faux permis, des faux passeports, de fausses factures et de faux reçus de cartes de crédit.»

Pour Ross Ulbricht, il n’est pas question d’empêcher qui que ce soit de vendre ou d’acheter quoi que ce soit. Chacun est responsable de soi-même, ou presque. The Silk Road autorise tout tant que cette contrebande ne fait pas de victimes, selon les mots d’Ulbricht. La pédopornographie et le recel y sont ainsi interdits –pour les armes, c’est un peu plus compliqué.

Pour faire fonctionner le site, il reçoit l’aide de plusieurs personnes, notamment celle d'un certain Variety Jones, qui deviendra son principal conseiller et confident. Comme dans The Social Network, où le personnage de Sean Parker conseille à Mark Zuckerberg et Eduardo Saverin d’abandonner le «The» avant «Facebook», Variety Jones souffle à l’oreille de Ross Ulbricht (alors alias «admin») le pseudo de Dread Pirate Roberts, une référence au film The Princess Bride. La couverture parfaite, Ulbricht pense alors, pour lui qui est censé avoir abandonné le navire, comme il l’a assuré à son ex-petite amie. «Admin» disparaît alors et laisse sa place au Dread Pirate Roberts. Qui deveniendra vite une légende vivante.

Le business model de The Silk Road est simple: sur chaque transaction qui passe par son site, Ross Ulbricht prend une commission. Très vite, les milliers de dollars s’accumulent et DPR se permet de rémunérer une petite équipe: une douzaine d’employées et de salariés qui réécrivent son code, surveillent les forums, gèrent les réclamations. Ce travail sera celui de sa vie, écrit Nick Bilton. Surtout, il devient sa vie: toute mise en danger du site expose son créateur à des risques pour sa liberté.

Six meurtres commandités

Ross Ulbricht prend alors des mesures radicales. La lecture de ses discussions révèle qu’il a tenté de commanditer six meurtres. En janvier 2013, il envisage de faire assassiner un de ses lieutenants qu’il soupçonne d’avoir pris de l’argent dans la caisse. Mais la personne à laquelle il commandite le meurtre est en fait un agent fédéral. Curtis Green, alias ChronicPain, ne passera pas l'arme à gauche. En revanche, il se fait arrêter quelques jours auparavant lors d’une opération de police. Ulbricht, qui ne se doute de rien, est persuadé que son ancien lieutenant a bien été torturé puis assassiné.

Les meurtres, l’extorsion, les représailles et les attaques faisaient partie de son travail. Bien sûr, c’était parfois stressant, mais dans cet univers il était le roi.
Nick Bilton, auteur d'American Kingpin

Deux mois plus tard, DPR remet ça et commandite cinq nouveaux meurtres en l’espace de quelques jours. Il n’existe cependant aucune preuve que ces assassinats n’aient jamais eu lieu: selon Nick Bilton, la théorie la plus probable est que Ross Ulbricht se soit fait arnaquer de plusieurs centaines de milliers de dollars.

Une bouchée de pain pour le jeune homme, dont le site continue de s’imposer comme le lieu idoine pour la vente et l’achat de drogues (et autres «services») en ligne. Selon le New York Times, le fondateur dispose ainsi de l’équivalent de quatre-vingt millions de dollars (environ soixante-dix millions d'euros) au moment de son arrestation –un petit pactole amassé à partir des 1,2 milliard de dollars (un peu plus d'un milliard d'euros) qui ont transité sur le site. Ross Ulbricht est un véritable baron de la drogue, sans y toucher pour autant, et sans que personne (ou presque) n'en sache rien.

«Le site gagnait plus d’argent qu’il ne pouvait en dépenser, raconte Nick Bilton. Il avait des dizaines de millions de dollars au sol, sur des clés USB éparpillées dans son appartement. Les problèmes en abondance faisaient désormais partie de sa routine. Quand il écrivait dans son journal qu’il avait prêté un demi million de dollars à un dealer, ou que Variety Jones venait de déployer un de ses soldats pour régler un problème, ou payé des pirates et des informateurs 100.000 dollars chacun, ce n’était qu’un jour normal dans la vie de Ross. Les meurtres, l’extorsion, les représailles et les attaques faisaient partie de son travail. Bien sûr, c’était parfois stressant, mais dans cet univers il était le roi.»

C’est peu dire que la simple existence de la plateforme hante les agences anti-drogue américaines. Certains agents, sans toujours se concerter et en refusant parfois de partager leurs informations, vont finir par trouver des failles dans la carapace de Ross Ulbricht, qui commence à se fissurer. S’il est un être brillant sur bien des points (il faut au moins cela pour monter une opération de la taille de The Silk Road), Ross Ulbricht a laissé suffisamment de traces pour qu’on puisse le retrouver.

Le dénouement se produit le 2 octobre 2013, quand deux agents feignent de se battre afin d'éloigner Ross de son ordinateur –alors qu’il est connecté au site en tant qu’administrateur. Jamais il ne remettra la main dessus. Dans la foulée, le site est fermé et des milliers de Bitcoins sont confisqués par le gouvernement américain.

Clap de fin: voici l'image qui remplaçait la page d'accueil de The Silk Road quand le FBI a enfin pu mettre le grapin sur son créateur. | FBI via Wikimedia Commons

En 2015, il est condamné à la prison à perpétuité après avoir été reconnu coupable de sept chefs d’accusation. Ulbricht, lui, assure par la voie de ses avocats qu’il n’était pas le seul Dread Pirate Roberts, ce dont sa mère est toujours persuadée. Deux ans plus tard, une cour fédérale a confirmé le jugement, rappelle Le Monde: «Ce verdict tient davantage du symbole. Alors que le procureur n’avait pas requis la prison à perpétuité lors du premier procès, la juge Katherine Forrest avait alors expliqué que la sentence d’Ulbricht était aussi un moyen d’envoyer un message aux potentiels autres barons de la drogue en ligne.»

Pas sûr, cependant, que cela ait fonctionné.

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