Les applications ne se substituent pas au personnel soignant, elles peuvent même renforcer le lien avec leurs patientes. | Bich Ngoc via Unsplash
Les applications ne se substituent pas au personnel soignant, elles peuvent même renforcer le lien avec leurs patientes. | Bich Ngoc via Unsplash

Les applis de grossesse ne sont pas une menace pour les médecins

Les futurs parents en sont fans, le personnel de santé beaucoup moins.

À lire aussiLes applications se mêlent désormais de la maternité ou de la paternité, bouleversant les relations entre future mère, futur père, futur bébé et corps médical. Des transformations explorées dans notre série «Bébés connectés».

«Ah oui oui, j'ai lu ça sur mon application», se rappelle s'être exclamée Célia, 31 ans, éducatrice spécialisée à domicile, lors des cours de préparation à l'accouchement qu'elle a suivis vers la fin de sa grossesse. «C'était pas du tout réfléchi et parce que, pendant les sept premiers mois, j'étais surtout accompagnée par mon application.»

Quand on sait que Grossesse + (classée n°2 en Médecine sur l'App Store, avec une note de 4,7 étoiles sur 5) a, d'après sa présentation, attiré «25 millions d'utilisateurs», dont Célia, il n'y a rien d'étonnant à ce que les applications de suivi de grossesse atterrissent au beau milieu des conversations et des cabinets médicaux.

Rééquilibrage

Comme le sous-tendait dans un article de 2013 la professeure en communication à l'université du Québec à Montréal (Uqam) Christine Thoër, qui a longtemps travaillé sur les usages d'internet en santé, «le développement de l'internet-santé contribue à transformer la médiation opérée par les médecins à l'égard de l'information et leur rôle dans le processus de soin». Il en va de même pour les applis, qui jouent également un rôle dans la consultation.

«Beaucoup de gens vont penser que le numérique va avoir des effets négatifs sur la relation avec le professionnel de santé», constate Loïck Menvielle, professeur de marketing à l'Edhec Business School et spécialiste de l'e-santé.

Pourtant, à une heure où l'on dénonce –à raison– les touchers vaginaux sur patientes endormies, la persistance de la pratique de l'expression abdominale ou encore l'épisiotomie quasi systématique et non consentie, en somme les violences gynécologiques et obstétricales, ces applis mobiles ne renforcent pas forcément la défiance envers le corps médical. Au contraire.

Ces applis viennent rebattre les cartes de la relation médicale pyramidale, avec le médecin tout en haut et la patiente tout en bas.
Loïk Menvielle, professeur de marketing à l'Edhec Business School et spécialiste de l'e-santé

«Le fait que l'application soit là 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 permet de réduire tout un tas de stress et d'angoisses: on y trouve un soutien émotionnel pas toujours présent lors de rendez-vous médicaux assez “timés”», souligne le spécialise, qui a aussi codirigé l'ouvrage collectif The Digitization of Healthcare.

Pas de quoi les considérer pour autant comme un palliatif aux rendez-vous médicaux, même si ces applis viennent «rebattre les cartes de la relation médicale pyramidale, avec le médecin tout en haut et la patiente tout en bas, et permettre de redéployer une nouvelle relation». En les consultant, les femmes enceintes s'inscrivent comme actrices plutôt que comme objets d'un suivi médical –et c'est tant mieux.

L'obtention d'informations vient rééquilibrer l'asymétrie entre pro et profane. Ou du moins renforcer son «agentivité, ou pouvoir d'agir», nuance Laurence Charton, professeure de sociologie à l'Institut national de la recherche scientifique à Montréal et spécialiste des comportements contraceptifs et reproductifs. Par exemple, «l'autodiagnostic permet de se dégager des relations de pouvoir».

Empowerment

«Selon l'enquête américaine Pew internet 2008, 53% de ceux qui recherchent de l'information sur la santé sur internet signalent que cette démarche les a invités à poser plus de questions à leur médecin», rapportait Christine Thoër en 2013.

Comme on peut le lire dans la synthèse du colloque «Usages de l'internet et des applications mobiles et transformations de la relation soignant-soigné», organisé en 2016, «pour les patients, rechercher de l'information sur internet constitue un moyen de préparer la rencontre avec le soignant. Leur démarche de recherche en ligne leur offre l'occasion de s'approprier le vocabulaire médical […] avec pour résultat qu'ils comprennent souvent mieux l'information que leur livre le soignant pendant la consultation et qu'ils se sentiront plus à l'aise de poser des questions».

Loïck Menvielle souscrit à cette analyse: «Les usages numériques peuvent aider à débroussailler des questions ainsi que des termes hermétiques.» Il est plus facile d'échanger sans se sentir bête ni perdue face à l'éventuel discours technique de sa ou son médecin quand on a déjà vu apparaître les termes diabète gestationnel, hyperemesis gravidarum ou pré-éclampsie et lu des explications vulgarisées.

Si l'on a évacué les questions basiques –et légitimes!– en y trouvant des réponses sur l'appli, «cela permet d'aller plus loin sur les autres questions» que l'on se pose lors de la consultation, ajoute le professeur de marketing.

Christine Thoër rappelait dans son article que mentionner l'info recueillie en ligne et parvenir à «poser les bonnes questions» peut également permettre de se sentir «bon patient»: «Selon une étude réalisée auprès de patients britanniques, […] les patients jugeaient aussi que la présentation de leur démarche de recherche d'informations témoignait de leur implication dans le processus de soins et permettait d'asseoir leur crédibilité (il faut s'affirmer comme un patient sérieux).»

En somme, cette consultation d'applis et leur mention au personnel de santé participe de l'empowerment des femmes enceintes. «Cela [leur] permet de mieux s'approprier leur grossesse», synthétise Loïck Menvielle.

Méfiance

Bien que les patientes ne fassent pas toutes entrer les applis dans le cabinet du médecin, ces dernières peuvent quand même influencer la consultation.

L'app peut notamment servir à évaluer l'information fournie par les médecins, indique Christine Thoër. Une façon de savoir si, par exemple, toutes les façons d'accoucher sont évoquées.

«Il y aura toujours des gens qui utiliseront les applications pour tester un peu les médecins», mais ce ne sont pas des pratiques majoritaires, estime Loïck Menvielle. «D'autres patients évoquent les questionnements soulevés par la lecture des informations en ligne mais sans jamais préciser qu'elle vient d'internet, par peur de contrarier le soignant», complète Christine Thoër.

Certains cliniciens jugent que les patients qui se renseignent sur internet sont généralement mal informés, exagérément inquiets et trop exigeants.
Christine Thoër, professeure en communication à l'Université du Québec à Montréal

Ce n'est pas qu'une appréhension injustifiée des patientes: il arrive que les applis soient effectivement mal perçues par le corps médical. «Certains cliniciens, très critiques de la qualité de l'information disponible en ligne, jugent que les patients qui se renseignent sur internet sont généralement mal informés, exagérément inquiets et trop exigeants», énonçait la professeure à l'Uqam dans son article.

Certaines femmes peuvent alors s'autocensurer pour ne pas être catégorisées comme trop angoissées et susciter une réaction dédaigneuse, au risque d'amplifier l'asymétrie –éventuellement sexiste– existant entre la patiente et son médecin.

Si les sites d'information médicale ou les apps de grossesse peuvent être considérées par les soignant·es comme «une menace à l'autorité clinique», ainsi que le formulait Christine Thoër, il s'avère pourtant que cette vision est erronée.

Élodie, journaliste de 31 ans qui a suivi sa grossesse sur Neomama (n°109 dans la catégorie Forme et santé, notée 4 étoiles) et Grossesse +, en atteste: «J'ai tendance à faire confiance au personnel de santé, je considère les applications comme une petite source d'info supplémentaire, mais pas la Bible!»

Idem pour Rémy, dentiste du même âge, qui suit actuellement l'avancée de la deuxième grossesse de sa femme sur cette même appli: «Je ne cherche pas un contenu hyper pointu mais un suivi de l'évolution standard. Pour les questions d'ordre médical importantes, je ne regarde pas l'appli. On demande au gynéco qui suit la grossesse.»

Réassurance

Comme le sous-entend Rémy, ce n'est pas exactement le même savoir qui est recherché dans ces apps. Loïck Menvielle mentionne que la grossesse ne suscite pas que des interrogations médicales, mais aussi «des questions d'ordre personnel, de l'intime et professionnel», comme savoir si l'on peut continuer à avoir une sexualité ou comment organiser le congé maternité.

«Certaines applis offrent un forum de discussion, expose la psychologue clinicienne Angélique Gozlan, spécialiste des enjeux des espaces virtuels sur la vie psychique. Ça ouvre un espace de partage, d'expériences de vie, où des points de vue différents peuvent s'entendre. L'appli prend alors une autre teneur: c'est un enjeu de soutien et de réassurance entre pairs.»

Ces échanges viennent «décomplexer» les femmes enceintes, rajoute Loïck Menvielle, et les aider «à se sentir accompagnées sur des thématiques “périphériques” qui font partie du bien-être de la personne».

C'est exactement ce qu'a vécu Célia, première à être enceinte parmi ses copines, sur le forum de Grossesse +: «J'avais la date où a priori je suis tombée enceinte et j'ai demandé si d'autres dames étaient dans le même cas que moi.» Deux lui ont répondu. «On a commencé à se parler, puis on s'est mises sur Messenger et on s'est suivies tout au long de la grossesse.»

Ces applis vont obliger les professionnels de santé à avoir un rôle plus pédagogue, à éviter cette culture très top-bottom de la médecine.
Loïk Menvielle, professeur de marketing à l'Edhec Business School et spécialiste de l'e-santé

Autant de preuves que les médecins restent la référence et ne devrait pas être sur leur défensive. Claudia Brown, directrice de la Clinique de physiothérapie Concorde et professeure à l'université McGill à Montréal, leur suggérait même lors du colloque précédemment évoqué de questionner leur patientèle sur les ressources qu'elle utilise.

«Ces applis vont obliger les professionnels de santé à avoir un rôle plus pédagogue, à éviter cette culture très top-bottom de la médecine», se réjouit Loïck Menvielle.

Que les patientes n'osent pas parler de ce qu'elles ont lu sur les applis, qu'elles interrogent auprès du personnel de santé la validité des informations obtenues sans en spécifier la source ou les convoquent d'entrée dans la conversation, «l'impact sur la relation de confiance dépendra beaucoup de la réception du médecin: si celui-ci n'entend et ne valorise pas le travail de recherche effectué par le patient, ne répond pas aux questions que la recherche a suscitées, cela porte atteinte à la relation de confiance», pointe Christine Thoër.

À l'inverse, une attitude bienveillante contribue à l'instauration ou au renforcement d'un rapport de confiance. «La sage-femme qui me suivait pour des cours d'accouchement, elle était plutôt cool et ne prenait jamais mal ce que je lui disais, se souvient Célia. Elle me demandait toujours où j'avais trouvé l'information, comment je le savais. Elle était plutôt ouverte à ce sujet-là» –signe que les applis peuvent, en étant bien accueillies dans les cabinets, être à la base d'un suivi plus complet et humain.

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