La tech, un univers parfois impitoyablement machiste, auquel se sont piquées de nombreuses femmes qui s'y sont frottées. | David Sola via Unsplash
La tech, un univers parfois impitoyablement machiste, auquel se sont piquées de nombreuses femmes qui s'y sont frottées. | David Sola via Unsplash

Sexisme: la face cachée de la Silicon Valley

Dans son livre «Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley», la journaliste Emily Chang révèle les dessous du temple de la tech où développeur rime souvent avec prédateur (sexuel).

À l’été 2017, après huit ans de bons et loyaux services, le dirigeant d’Uber, Travis Kalanick, est poussé vers la sortie par des actionnaires en colère. Une éviction due à Susan Fowler, une ancienne employée qui a dénoncé sur internet le sexisme régnant au sein de l’entreprise.

Érigée au rang de «whistleblower» (lanceur d’alerte), elle fera la une du Times cette année-là aux côtés des actrices Rose MgGowan et Ashley Judd, figures emblématiques du mouvement #MeToo. Au sein d'Uber, une enquête interne révèle alors quarante-sept cas de harcèlement sexuel. Elle conduira au licenciement de vingt employés et au départ de Travis Kalanick –qui surnommait son entreprise «Boober», référence à la poitrine féminine, et au succès que sa firme lui avait permis d’acquérir auprès des femmes.

Dans son sillage, plusieurs grands dirigeants de la Silicon Valley seront congédiés. Chez Google, Andy Rubin, cofondateur d’Androïd, démissionne suite à une plainte pour harcèlement et le patron des studios Amazon, Roy Price, est poussé vers la sortie pour des faits similaires.

Lena Söderberg, Playmate 1972 et «Première dame d’internet»

Dans son essai Brotopia: Breaking Up the Boys' Club of Silicon Valley, la journaliste Emily Chang remonte aux origines du sexisme et de la misogynie qui prédominent dans l’industrie. Le livre s’ouvre sur l’histoire plus ou moins anecdotique de la mannequin suédoise Lena Söderberg. Si son nom ne vous dit pas grand-chose, son visage, lui, fut longtemps connu «des étudiants en informatique du monde entier», ce qui lui vaudra le surnom de «First lady of the internet».

Programmer, c’est comme préparer le dîner.
Grace Hopper, pionnière des langages de programmation, en 1967

Sa réputation, elle la doit à une photo d’elle publiée dans Playboy et qui servit à des travaux sur la compression d’images numériques, conduisant plus tard au format jpeg. Comme le confie à Emily Chang le directeur de l’étude William Pratt, «personne à l’époque n’y trouvait rien de scandaleux ou de déplacé». La photo avait d’ailleurs été coupée afin que seul le visage de la playmate apparaisse. Mais la journaliste y voit, elle, le «péché originel de la Tech.»

Les pionnières, qualifiées de «secrétaires»

Pourtant, à ses débuts, l’industrie des nouvelles technologies a surtout fait appel aux femmes. En 1945, elles sont six à programmer l’Electronic Numerical Integrator And Computer (ENIAC), l’un des tout premiers ordinateurs qui servira aux calculs balistiques de l’armée américaine. À la même époque, Grace Hopper, pionnière des langages de programmation, participe à l’élaboration du Mark I à Harvard et vingt ans plus tard c’est encore une femme, Margaret Hamilton, qui développera les programmes de la mission Apollo 11.

Margaret Hamilton, posant devant le code de navigation qu'elle et ses collègues ont produit pour le programme Apollo. | Draper Laboratory / Adam Cuerden via Wikipedia

Emily Chang rappelle d’ailleurs qu’«à l’époque, le terme “programmeur” avait une connotation négative, car il évoquait un travail féminin.» Pourquoi? «Parce que les ordinateurs impliquaient encore beaucoup de travail manuel, mécanique, qui ressemblait moins à des mathématiques poussées qu’à un travail de standardiste téléphonique. Les ordinateurs étaient également associés à la dactylographie, une compétence maîtrisée en grande partie par les secrétaires.»

En 1967, le magazine Cosmopolitan consacre un article au métier de programmeuse, intitulé «The Computer Girls». Il évoque l’aspect lucratif de l’emploi et affirme que celui-ci revient «naturellement» aux femmes. Pour preuve, c’est Grace Hooper en personne qui l’assure: «Programmer, c’est comme préparer le dîner.»

Sélection numérique

À mesure que l’industrie se développe et que les salaires augmentent, le métier se professionnalise et se masculinise. Au fil des ans, de nombreux tests d’aptitudes sont créés afin de recruter les meilleurs candidats à la programmation. L’un des plus célèbres d’entre eux est un test psychologique conçu par William Cannon et Dallis Perry qui a pour but de mesurer «l’intérêt professionnel» des postulantes et des candidats.

D’après leurs observations, de nombreuses dispositions peuvent servir à deviner si vous ferez un bon programmeur, comme «aimer les puzzles». Mais l’une des caractéristiques les plus importantes est de «ne pas aimer s’engager dans des activités interpersonnelles». Un bon développeur est un développeur «qui n’aime pas les gens». On voit ce que le stéréotype du nerd antisocial doit à cette étude et comment celle-ci a contribué à exclure les femmes, qui sont d’ordinaire vues comme plus empathiques et «sociales» que les hommes.

Pour Emily Chang, ce profilage psychologique explique en partie pourquoi la gente féminine est sous-représentée dans le secteur de la tech. Moins bien rémunérées, les femmes y sont aussi moins bien intégrées dans une «bro culture» qui fait la part belle aux sex parties, aux virées alcoolisées au strip-club ou aux rendez-vous pros dans le jacuzzi d’un célèbre investisseur.

«The Predator Zone»

Dans un article du New Yorker, une ancienne employée de Tesla raconte le malaise des femmes à traverser certains endroits de l’usine, surnommés «la zone des prédateurs». Elles s’y faisaient copieusement siffler, huer et devaient essuyer des commentaires désobligeants. Une étude de 2015 montre d’ailleurs que 60% des femmes travaillant dans la Silicon Valley ont subi des avances sexuelles, le plus souvent de la part d’un supérieur. Mais elles sont aussi 40% à reconnaître ne pas avoir reporté l’incident par peur de représailles.

Tu es complètement débile et tu piges que dalle. La seule chose pour laquelle t’es bonne, c’est d’être emmenée au fond d’un parking et d’être violée.
L'un des salariés de Cooliris à sa collègue Laura Holmes, lors d'une soirée

Ce harcèlement, Laura Holmes, aujourd’hui à Google, l’a subi chez Cooliris, une entreprise qui développait des applis photos pour téléphones portables. Elle y a même été agressée à plusieurs reprises. Un jour, au sortir d’une soirée arrosée, l’un de ses collègues l’a attrapée par le cou pour essayer de l’étranger. Un autre, faisant le pari de réussir à l’offenser, lui aurait crié dans le visage: «Tu es complètement débile et tu piges que dalle. La seule chose pour laquelle t’es bonne, c’est d’être emmenée au fond d’un parking et d’être violée.»

La couverture de Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley d'Emily Chang. | Brotopia

Si les femmes répugnent à porter plainte, c’est par peur de ne pas être crédibles, de se voire mises au placard ou, pire, licenciées. Mais d’après Emily Chang, il y a une autre raison, propre au «business model» de la Silicon Valley, «où il n’existe presque jamais de DRH». De plus, «le dogme du “Growth at any cost” pousse les investisseurs et les membres du conseil à ignorer les problèmes tant que l’entreprise se porte bien».

Si le sexisme qui règne dans la Silicon Valley n’est pas si différent de celui que peuvent connaître de nombreuses femmes sur leur lieu de travail, Emily Chang rappelle que «ce qui différencie la tech des autres industries, c’est l’estime qu’elle se porte, se considérant comme un royaume de futuristes visionnaires et d’innovateurs infatigables qui œuvrent à rendre le monde meilleur». Et c’est un fait. Sous de nombreux aspects, «le monde de la tech représente le futur. Il a attiré une génération d’ingénieurs, scientifiques et codeurs parmi les plus prometteurs persuadés qu’ils influenceront les idées, les valeurs d’un pays dans les années à venir.»

Reste à espérer que cette noble ambition ne soit plus entachée par des comportements sexistes. Grâce à #MeToo et la libération de la parole des femmes, cela semble prêt à s’accomplir.

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