Souriez, vous êtes filmé·es –ici à Nice. | Valéry Hache / AFP
Souriez, vous êtes filmé·es –ici à Nice. | Valéry Hache / AFP

Généralisation des caméras-piétons: la France prépare-t-elle un mauvais épisode de «Black Mirror»?

Lobbying, obsessions sécuritaires et doutes quant à l'utilité du dispositif s'entremêlent dans le débat législatif actuel.

«Savoir, c'est bien; mais tout savoir, c'est encore mieux.» Dans une ambiance inspirée des keynotes de Steve Jobs, le patron du conglomérat technologique The Circle, interprété par Tom Hanks, présente sa nouvelle innovation: SeeChange, une caméra discrète filmant en permanence et retransmettant en direct les images à qui veut bien les voir. Frisson et clameur dans la salle.

Le film est adapté du roman dystopique de Dave Eggers The Circle. Il met notamment en scène le déploiement de ces caméras par des responsables politiques, équipé·es au nom de la transparence, et par Mae Holland, employée du conglomérat.

«Partager, c'est s'intéresser; la vie privée, c'est le vol.» Le slogan orwellien de l'entreprise a un mérite: il fait l'unanimité. Dans The Circle, la résistance citoyenne au nouvel outil de surveillance est très réduite, et son encadrement totalement absent. Les tautologies convainquent les citoyen·nes de partager en direct les moindres détails de leur vie. De la fiction? Pas si sûr.

Utilisation largement étendue

Des dispositifs similaires sont visibles régulièrement autour de nous, des caméras sur les casques des cyclistes aux téléphones brandis par les «gilets jaunes», au nom de la transparence, lorsqu'ils rencontrent un ministre.

Pour garantir la sécurité de la personne qui le porte, un autre type d'appareils se multiplie en France: les caméras-piétons. Elles permettent aux personnels en uniforme de filmer leurs interventions, et parfois de les retransmettre en direct.

Après la police nationale et municipale, la gendarmerie, les pompiers, les agent·es de sécurité de la SNCF et de la RATP et les surveillant·es de prison, leur utilisation devrait être étendue prochainement aux contrôleurs et contrôleuses de transports publics.

Il faut réagir vite quand il s'agit de sécurité.
Michel Vialay, député LES RÉPUBLICAINS des Yvelines

Michel Vialay, député Les Républicains des Yvelines, a soutenu des amendements (rejetés) pour ajouter les agent·es des douanes et de sécurité privée à cette liste lors des débats sur le projet de loi d'orientation des mobilités (LOM) –qui doit faire l'objet d'une nouvelle lecture après l'échec des travaux de la commission mixte paritaire.

L'élu est plutôt confiant quant à l'efficacité des caméras mobiles. «Il faut réagir vite quand il s'agit de sécurité», estime celui qui dit avoir reçu des retours positifs de l'expérience en cours chez les agent·es de sécurité de la SNCF et de la RATP.

Pressions sur les parlementaires

Ces élargissements sont souvent liés à des opérations incitatives des opérateurs de transport. Transdev, qui gère notamment des réseaux de bus, a multiplié les actions pour «sensibiliser» les parlementaires. Le lobbying se retrouve également du côté des constructeurs, et principalement d'Axon, qui fabrique des caméras portatives en sus des Taser.

Par le biais d'un cabinet spécialisé, l'entreprise a contacté des parlementaires en 2018 pour «promouvoir le port de caméras par les agents de sécurité dans les transports» ou «autoriser les agents de sécurité privée à utiliser [...] les caméras-piétons», en leur envoyant des statistiques ou des propositions d'amendements.

Le but des expérimentations, c'est de rassurer les parlementaires qui se posent des questions.
Ugo Bernalicis, député France insoumise du Nord

Les caméras réduisent les agressions, soutient Axon, qui fournit notamment la RATP et Keolis. Ce dernier opérateur, qui gère plusieurs réseaux de bus en France, a déjà équipé quelques contrôleurs et se montre satisfait du dispositif. La surveillance est dissuasive, explique-t-on chez Keolis, puisque pour l'instant, aucune intervention n'a eu besoin d'être enregistrée.

Les expérimentations se multiplient, et leurs bilans ne sont que des chambres d'enregistrement donnant des arguments pour pérenniser l'usage. «Le but des expérimentations, c'est de rassurer les parlementaires qui se posent des questions, décrypte Ugo Bernalicis, député France insoumise du Nord. Ensuite, ceux-ci sont pris en tenaille et n'ont pas d'autre choix que de généraliser l'outil, sous la pression des utilisateurs.»

C'est d'autant plus vrai que les tests répondent à un effet cliquet: chaque modalité est recopiée d'un article législatif à un autre sans être réellement remise en question.

Six mois d'accès aux images

L'une des fonctionnalités n'ayant pas évolué depuis les premières expériences est la durée de conservation des images tournées. Pour l'instant, elles sont gardées six mois, sauf si elles sont utilisées dans le cadre d'une procédure judiciaire ou administrative.

Certain·es jugent ce délai trop long, notamment en raison des coûts d'hébergement des vidéos. D'autres trouvent au contraire que la durée n'est pas suffisante.

«S'il est besoin pour la compréhension de la situation de revoir les images, six mois n'est pas forcément beaucoup», plaide le député Vialay, qui a tenté d'étendre le délai à douze voire vingt-quatre mois avec d'autres collègues, «dans le contexte actuel de lutte contre le terrorisme».

La Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) estime pour sa part qu'il s'agit d'un laps de temps relativement honnête, surtout pour la mise en œuvre du droit d'accès par les personnes filmées.

Les images de vidéosurveillance, elles, sont conservées un mois seulement.

Retransmission en direct

Le test pour les agent·es de contrôle dans les bus présente une innovation qu'il ne partage qu'avec le personnel de sécurité de la SNCF et de la RATP: la possibilité, «lorsque la sécurité des agents est menacée», de retransmettre les images «en temps réel» au centre de contrôle.

Malgré de multiples demandes, la SNCF n'a pas souhaité répondre sur l'utilisation des caméras, ni sur cette capacité nouvelle de retransmission en direct.

La mesure avait été intégrée par amendement à la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, votée en octobre 2017 pour mettre fin à l'état d'urgence en inscrivant une partie de ses mesures d'exception dans la loi.

«Il est important d'avoir de la transmission en direct, notamment lorsque les contrôleurs sont seuls, avance Michel Vialay, qui relaie les arguments des opérateurs de transports. Cela permet d'alerter au plus vite et de permettre une intervention rapide.»

Le maire de Nice Christian Estrosi plaide également en faveur de la technique pour sa police municipale. «Une telle mesure est de nature à se projeter vers le futur à travers des technologies innovantes», notait le directeur des sécurités de la ville en 2018.

Efficacité incertaine

«Il n'y a pas eu d'étude scientifique sérieuse faite sur le sujet en France, rappelle Ugo Bernalicis. Et en regardant les études faites à l'étranger, rien ne prouve que les caméras ont un effet bénéfique, mais rien ne prouve qu'elles ont un effet négatif non plus.»

D'ailleurs, dans certaines villes américaines, les caméras ont été remisées face à des coûts de maintenance et d'hébergement trop importants, aux préoccupations liées à la vie privée et aux interrogations quant à l'efficacité de l'outil.

Les questions que posent ces dispositifs ont également trait à leur mise en adéquation avec les avancées technologiques: transmission en direct donc, mais aussi interconnexion avec d'autres sources d'images ou reconnaissance faciale.

Sur ce dernier point, Christophe Castaner s'est déclaré ouvert au débat à l'occasion d'une visite chez Christian Estrosi. Un comité déontologique d'Axon a de son côté rejeté tout usage de la reconnaissance faciale pour l'instant, trouvant l'outil encore trop peu fiable.

Il n'y a pas d'impact, sauf pour toute l'industrie de la sécurité qui fabrique les caméras.
Ugo Bernalicis, député France insoumise du Nord

Michel Vialay, lui, ne craint pas de modifier régulièrement la loi pour autoriser les technologies qu'il trouverait pertinentes. «La sécurité est la première des libertés», insiste-t-il.

«Il n'y a pas d'impact, sauf pour toute l'industrie de la sécurité qui fabrique les caméras, juge de son côté Ugo Bernalicis, qui tance le slogan venu de l'extrême droite de Michel Vialay. Les transports en commun sont blindés de caméras. On nous prépare un mauvais épisode de Black Mirror

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