«C'est comme si les correcteurs étaient, un peu malgré eux, des ludolinguistes», explique la chercheuse Claudine Moïse à propos des jeux de mot involontaires de nos claviers automatisés. | freestocks.org via Unsplash
«C'est comme si les correcteurs étaient, un peu malgré eux, des ludolinguistes», explique la chercheuse Claudine Moïse à propos des jeux de mot involontaires de nos claviers automatisés. | freestocks.org via Unsplash

Pourquoi on adore détester le correcteur orthographique

Provoquant le rire comme la gêne, il en dit long sur nous comme sur notre rapport à la langue.

«J'ai posté une annonce sur un site de services entre particuliers, pour poser le sol de ma cuisine», commence @TaniaKessaouti sur Twitter, en accompagnant son tweet d'une capture d'écran révélant une réponse cocasse à laquelle elle était loin de s'attendre: «Ok pas de problème on verra tout ça ce soir tu m'appelles et on s'allonge ensemble merci.»

Il s'agissait bien sûr d'un petit arrangement malencontreux et truculent du correcteur automatique –on finit par s'habituer aux erreurs provoquées par cet outil censé nous éviter d'en faire. Encore hier, une copine m'écrivait sur Messenger qu'elle avait lu mon affiche (alors qu'il s'agissait, évidemment, de mon article).

À côté des «nuk» qui se font «nul» et des «javour» qui deviennent «j'avoue» comme par magie en appuyant sur espace ou en continuant tout simplement d'écrire, on a tous et toutes en tête un exemple (parlant) d'une conversation écrite, SMS ou mail, au cours de laquelle un mot a été pris pour un autre parce que jugé plus probable, et a semé la confusion ou enclenché un fou rire.

Ludolinguistique

Pas étonnant que ces maladresses de langage, provoquées par une technologie pas complètement au point, suscitent le sourire comme l'embarras. Les émotions variées que le correcteur déclenche soulignent en fait notre rapport composite à la locution comme l'interlocution, c'est-à-dire au langage comme à la conversation –et toutes les normes derrière qui les traversent.

Pour Claudine Moïse, professeure en sociolinguistique ethnographique et interactionnelle à l'Université Grenoble-Alpes, «c'est comme si les correcteurs étaient, un peu malgré eux, des ludolinguistes», un terme créé par la linguiste Marie-Anne Paveau.

Ils jouent en effet avec la langue, illustre-t-elle avec des exemples tirés de ses conversations: un «repréciser les attentes» transformé en «repriser les attentes», un «en profiter calmement» par «en profiter salement». Ou un mot pris pour un autre, parce qu'il est plus usité ou attendu, métamorphosant son «Est-ce que j'amène du pâté?» en «Est-ce que j'amène du pavé?»

Ça revivifie le langage et remet en pratique sa valeur ludique, qu'on oublie parfois au quotidien, alors que c'est quelque chose de fluide et de mouvant.
Claudine Moïse, professeure en sociolinguistique ethnographique et interactionnelle à l'Université Grenoble-Alpes

Toutes ces déviations l'amusent. «Ça revivifie le langage et remet en pratique sa valeur ludique, qu'on oublie parfois au quotidien alors que c'est quelque chose de fluide et de mouvant.» Le correcteur automatique, par ses faux pas, met en évidence «la créativité du langage» et à quel point on peut s'amuser de jeux de mots improbables et d'écarts à la norme. Une lettre vous manque mais rien n'est dépeuplé. Au contraire: l'humour advient avec facilité.

Gros bêta

Si ces incartades font sourire alors même qu'on a pour habitude de traquer les fautes et d'être outré·e telle l'Académie française dès qu'un mot est mal orthographié, c'est bien parce qu'il est ici majoritairement question de lexique, et non d'orthographe ou de morpho-syntaxe. «Le lexique, c'est là où la norme est la moins forte», précise Claudine Moïse.

Certes, comme l'a remarqué au début des années 2000 Cédrick Fairon, directeur du Centre de traitement automatique du langage (Cental) à l'Université catholique de Louvain (UCL), en examinant un corpus de 30.000 SMS, des erreurs de grammaire ont déjà été provoquées par la correction purement lexicale du mode T9. Il rajoutait par exemple d'office un accent à la lettre «a» quand elle était isolée, sans doute parce qu'il y avait statistiquement plus de chances qu'il s'agisse de la préposition que du verbe conjugué.

Mais les correcteurs ont depuis évolué et sont plus fiables grammaticalement: il est moins fréquent de nos jours qu'ils soient la cause d'une faute d'accord; au contraire, si vous écrivez «enfant» sans «s» après «des», il vous sera proposé de saisir le pluriel. Question de probabilité.

Si les substitutions lexicales se font source d'amusement, c'est aussi parce que ce remplacement au vol est bien différent de l'action du correcteur orthographique de Word ou de celui nommé Antidote, par exemple, qui soulignent les mots d'un zigouigoui rouge ou bleu en cas de suspicion de bévue, énonce Louise-Amélie Cougnon, chercheuse en sociolinguistique à l'UCL et autrice de l'ouvrage Langage et sms. Une étude internationale des pratiques actuelles (Presses universitaires de Louvain, 2015), tiré de sa thèse.

Quand on est sur du lexique, il est un peu bête. Lorsqu'il écrit manivelle au lieu de ganivelle, lavette au lieu de lactaire, ou tutoiement à la place de tuto, on voit bien qu'il n'a pas compris.
Claudine moïse, professeure en sociolinguistique ethnographique et interactionnelle à l'Université Grenoble-Alpes

Cette marque «donne plus de crédit à ce correcteur, qui suggère plutôt qu'il n'impose; c'est ce qui va créer une situation d'insécurité par rapport à nos compétences, parce qu'on va se poser la question "Est-ce que ça s'écrit vraiment comme ça?"» Rien à voir avec le correcteur sévissant lors de la rédaction des SMS, qui anticipe la frappe et propose, pour aller plus vite, que le terme «est», en une touche, devienne «estime» ou «estomac» et, parfois, nous impose sa conjecture.

Au fond, le correcteur a beau porter ce nom, «on ne peut pas le prendre au sérieux», appuie sa consœur, entre autres autrice de l'article «"Lol non tkt on ta pas oublié." Rapports à la norme et valeurs de la "faute" dans l'écriture SMS. Réflexions sociolinguistiques». «Quand on est sur du lexique, il est un peu bête. Lorsqu'il écrit "manivelle" au lieu de "ganivelle", "lavette" au lieu de "lactaire", ou "tutoiement" à la place de "tuto", on voit bien qu'il n'a pas compris. Ce n'est pas la correction d'un prof qui écrirait "mal dit" sur une copie. Il ne corrige pas pour donner un mot d'un meilleur registre.» L'aide à l'encodage est encore loin d'être parfaite. C'est pour cela qu'il est possible d'en rire.

Le parler déconsidéré

Reste que l'hilarité n'est pas toujours de mise, et l'agacement peut venir la remplacer en moins de temps qu'il n'en faut pour que le correcteur métamorphose mon «randos» (pour «randonnées») en «tandis».

C'est que, derrière le manque de richesse lexicale, la norme n'est jamais bien loin. Les mots savants ne sont pas les seuls grands absents. Oubliée la féminisation des termes: «autrice» se fait ainsi «actrice», relève Claudine Moïse. Oubliées aussi les variations géographiques comme les régionalismes. «Jasette», qui signifie discussion en québécois, n'est pas reconnu; le provençal cagole devient le prénom Carole. «Les correcteurs sont très ethnocentrés.»

Les mots non reconnus et leur systématique remplacement peuvent aussi être perçus comme une déconsidération machinale de notre parler. Quand on y est (trop) régulièrement confronté·e, ça peut vite devenir agaçant.

La fréquence des impairs de l'autocorrect pèse aussi dans la balance sentimentale. Comme le signale dans un article Louise-Amélie Cougnon, une faute dans un message, ça va, ça arrive à tout le monde. C'est quand il y en a beaucoup que ça pose problème.

Idem pour la répétition, fatigante à la longue pour l'ensemble des interlocuteur·rices, de ces absurdités linguistiques au cours des échanges –on connaît tous et toutes des habitué·es de ces étourderies langagières.

C'est pour cela qu'a surgi un nouvel usage consistant à écrire, précédé ou suivi d'un astérisque, le mot corrigé, celui que l'on a mal accordé par inattention par exemple, celui que le correcteur automatique a modifié sans qu'on y prenne garde ou encore celui rendu illisible et incompréhensible à cause d'une frappe aussi rapide que maladroite qui n'a, elle, pas été révisée.

L'objectif: favoriser la communication en respectant les maximes de Grice, celles concernant la manière de s'exprimer, qui doit être intelligible («Évitez de vous exprimer de manière obscure», «Évitez l'ambiguïté»). Car, «en rectifiant, on facilite l'intercompréhension».

La compréhension mutuelle n'est pas la seule raison de l'emploi de ce signe graphique. «Cette autocorrection indique notamment que l'on s'est finalement relu.» Il ne faudrait pas oublier que les fautes d'orthographe sont, pour 35% des personnes interrogées dans l'étude menée par la sociolinguiste de l'UCL, considérées comme le reflet d'un manque de rigueur et de moralité, un signe de paresse et, au fond, d'irrespect envers sa ou son destinataire.

De la même manière, un message envoyé avec une faute due au correcteur automatique, quand bien même celle-ci serait comique, a logiquement été écrit à la va-vite. On peut se formaliser d'avoir été jugé·e si peu digne d'attention ou craindre, lorsque l'on est signataire, que la réception soit, pour cette raison, négative. Et vouloir, dans un cas comme dans l'autre, désactiver ce satané correcteur qui nous empêche de nous exprimer, dans notre langage usuel comme avec clarté. Même si cela revient à se priver de ses piquants traits d'humour.

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