Un travail exemplaire. | Capture via The New York Times
Un travail exemplaire. | Capture via The New York Times

Comment le New York Times a traqué et identifié les criminels russes de Boutcha

Huit mois d'enquête et d'analyses: terrible, passionnant et à voir en vidéo commentée ici.

S'il n'a semblé être qu'un prélude à une guerre où les exactions quotidiennes commises par les forces russes sont une sombre norme, le massacre de Boutcha fut l'un des premiers moments d'horreur de la guerre en cours, condamné par une grande partie de la communauté internationale.

Si la justice internationale est déjà à l'œuvre pour découvrir les perpétrateurs de ces crimes de guerre voire contre l'humanité, le New York Times a également mené une enquête longue de huit mois, qui a donné lieu à une vidéo –visible ci-dessous– ayant permis l'identification formelle de nombre d'acteurs de cette tragédie moderne.

«Pour que les familles puissent voir les criminels devant la justice, dire “Ce sont les Russes qui ont fait ça” ne suffit pas», explique le journaliste narrateur de ce documentaire aux images parfois très crues. «Les preuves doivent mener aux unités spécifiques qui ont commis ces crimes, ainsi qu'à leurs chefs»: ce sont ces liens que les journalistes du quotidien américain, avec tous les moyens possibles à leur disposition, se sont attelé à rechercher.

Rappel des faits. Fin février, quelques jours après le début de la guerre d'invasion décidée par le Kremlin. Les troupes russes, qui n'étaient plus qu'à quelques courtes encablures de Kiev, sont prises à Boutcha dans une violente ambuscade ukrainienne qui les malmène fortement, et les pousse à la retraite.

Celle-ci ne sera que de courte durée. Début mars, des troupes d'élite sont de retour dans la ville. Pour essayer à nouveau de se créer un passage vers Kiev, elles avancent cette fois plus prudemment, bloc par bloc et depuis l'Ouest, via la rue Yablonska: c'est alors que les exactions commencent.

Elles seront souvent filmées. De nombreuses caméras enregistrent faits, gestes et discussions de ces troupes. Des noms de code apparaissent: «Flakon», «Astra» et «Uran», qui semblent correspondre au commandement des unités impliquées. Un «Comrade colonel!» appelé à plusieurs reprises par des soldats indique le rang élevé de l'individu en charge.

Par quatre occasions, en quatre endroits précis, les journalistes du New York Times ont eu accès à des vidéos montrant des soldats russes au moment précis où ils abattaient des civils ukrainiens.

Au total, le quotidien américain affirme que ses journalistes, basés sur place ou à New York, ont analysé et passé au crible «des milliers d'heures de vidéo, provenant de caméras de surveillance, des résidents de la ville ou de drones opérés par l'armée ukrainienne pour retracer les mouvements des forces militaires russes heure par heure, alors qu'une unité en particulier prenait le contrôle de la rue Yablonska. Partout où ils se sont déplacés, nous avons trouvé des preuves liant directement une unité et son chef aux crimes commis.»

Ils ont interrogé des témoins directs, identifié les marquages sur les véhicules, écouté les conversations captées par les caméras de surveillance, se sont servi des appels passés avec les téléphones des victimes par leurs bourreaux pour retrouver leurs identités.

L'enquête du NYT montre que les meurtres de civils n'avaient rien d'accidentel, n'étaient pas les hasards malheureux d'individus pris entre les feux croisés de deux armées, ne sont pas des «dommages collatéraux» pas plus que des actes isolés de barbarie, mais qu'ils sont le résultat «d'une opération planifiée, méthodique et mortelle».

On voit les maisons fouillées, les hommes séparés des femmes, menés les mains en l'air vers leur interrogatoire. Puis, pour nombre d'entre eux, certains membres de la défense territoriale ukrainienne mais désarmés et n'étant plus en capacité de combattre, menés vers une exécution froide et réfléchie –des cadavres ont été retrouvés les mains attachées derrière le dos.

Les bouchers de Boutcha

Selon les conclusions du NYT, si plusieurs unités étaient à l'œuvre dans la cossue bourgade ukrainienne, l'une d'entre elle a été particulièrement impliquée dans les meurtres de la rue Yablonska: le 234e régiment d'assaut aérien de la Garde, membre des troupes aéroportées de la fédération de Russie.

Des soldats ont subtilisé les téléphones mobiles de deux de leurs victimes pour passer des coups de fil à leurs familles, à Pskov. Des véhicules opérés par le 234e ont également été identifiés sur les vidéos de la rue Yablonska: marqués de symboles particuliers ne laissant planer aucun doute, les mêmes véhicules apparaissent sur des films datant de leur livraison à Pskov, ou lors d'exercices en Biélorussie avant l'invasion.

D'autre preuves ont été retrouvées sur place, à Boutcha, dans la base occupée par les forces russes et parmi les détritus laissés en masse par les soldats, notamment des listings ou boîtes de munition aux références pointant directement vers le 234e régiment d'assaut aérien de la Garde. Une lettre personnelle, adressée nommément à l'un des membres de ce dernier, a même été retrouvée dans une maison de la ville par des locaux.

D'autres images sont tournées le 5 mars, certaines n'ayant jusqu'ici pas été rendues publiques. Sur certaines d'entre elles, les experts militaires pointent un haut gradé: l'individu en question est accompagné en permanence d'un garde du corps ainsi que d'un homme chargé de la radio.

Soldats et blindés ont remonté la rue Yablonska, s'organisent à un croisement, se mettent en position. Puis tirent, sans réelle raison ni menace: un autre civil, un cycliste, ainsi qu'une personne à bord d'un van de couleur bleue, qui essayait de fuir la ville avec ses voisins, sont alors tués et s'ajoutent à une déjà trop longue liste de victimes.

Quarante minutes plus tard, un autre homme cherchant à quitter Boutcha est abattu, au même endroit: un homme, interrogé par le New York Times et placé à proximité de l'endroit, a tout capturé grâce à son smartphone. À quelques mètres des blindés russes, une autre femme à vélo, ne présentant pas le moindre danger, essaie de rentrer chez elle retrouver son mari: le canonnier lui dire dessus, à bout portant, et la tue.

Le gradé déjà cité n'est qu'à quelques mètres de la scène, et des véhicules qui ont fait feu un peu auparavant: à aucun moment il ne demande à ses troupes de cesser de tirer. Pire, des civils sont extraits d'une maison voisine. Un homme est séparé de sa femme, puis est froidement exécuté.

Filmés par un homme habitant à quelques mètres de l'endroit où ils sont commis, les assassinats commis par les hommes du 234e continuent les jours suivants, alors que le régiment avance dans la rue Yablonska.

Trois hommes sont mis à genoux et abattus, un passant est aussi tué alors qu'il est témoin de la scène. Là encore, des appels téléphoniques passés par douze des hommes du régiment avec le téléphone de l'un des hommes tué pointent les responsables: leurs noms sont révélés par le quotidien.

Chacune des victimes de ces bourreaux avait une vie, une histoire, des dernières heures, des ultimes instants que le New York Times a également tenu à raconter, dans un autre article très fouillé sur trente-six personnes ayant perdu la vie à Boutcha.

Quant au chef du 234e régiment d'assaut aérien de la Garde, il a été identifié par le NYT comme étant le lieutenant-colonel Artyom Gorodilov, qui a supervisé l'ensemble des opérations de l'unité à Boutcha. Artyom Gorodilov a été promu au moment où les images des massacres faisaient le tour du monde: il est désormais colonel dans l'armée russe.

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