Réfléchir au partage de la photo avant même de la prendre déconnecte de l'instant présent. | piOphOto via Pixabay
Réfléchir au partage de la photo avant même de la prendre déconnecte de l'instant présent. | piOphOto via Pixabay

Non, tout le monde n'apprécie pas de recevoir vos photos de vacances via WhatsApp

Si les clichés touristiques envoyés sur l'application ne font pas l'unanimité, ce n'est pas forcément par jalousie.

Quand on vous dit «touriste», vous visualisez sûrement une personne avec un appareil photo autour du cou ou une perche à selfie en train de photographier un paysage, un monument ou encore ses acolytes de voyage. Prendre des photos pendant ses vacances est la norme depuis bien longtemps.

Qui plus est depuis que, grâce au numérique, il n'y a plus à se restreindre ni à craindre de gâcher la pellicule. Pas étonnant qu'une copine, ne s'étant pas rendu compte que j'étais revenue de ma semaine de congés, m'ait écrit il y a peu sur WhatsApp: «Balance des pics de Normandie.» Ni que des touristes aient répondu à une équipe de recherche qui leur demandait leur motivation à prendre des photos par la formule suivante: «Parce que je suis un touriste!»

Comme l'indiquent les chiffres récoltés par cette équipe, nous jugeons à 35% comme «extrêmement important» et à 37% comme «très important» de prendre des clichés en vacances (contre respectivement 10% et 17% à domicile) et nous y prenons aussi des photos plus fréquemment qu'ailleurs («très souvent» à 42%, contre 13% chez soi). Rien de plus compréhensible que de vouloir montrer le résultat aux autres personnes qui voyagent comme à celles qui sont à distance, que ce soit via les réseaux sociaux ou par le biais d'une messagerie instantanée. Pour autant, il ne faudrait pas croire que l'envoi de photos de vacances sur WhatsApp est un ersatz 2.0 de la carte postale.

Stimulation cérébrale

Dans son ouvrage The Tourist Gaze paru en 1990, le sociologue John Urry supposait que les personnes qui voyagent cherchaient, en photographiant, à reproduire les images emblématiques (celles des brochures et cartes postales) des endroits qu'elles visitaient. Une analyse qui prend tout son sens quasi trente ans plus tard, Instagram drainant des foules qui veulent prendre, plus ou moins, la même photo.

À ceci près que même si les touristes contribuent à créer des images stéréotypées d'une destination touristique, leurs photos ne correspondent pas exactement à celles que l'on retrouve sur des cartes postales.

Prendre des photos en vacances est une petite mais non négligeable pièce du puzzle qu'est le bonheur d'un individu.
Extrait de l'étude d'Ondrej Mitas et coll.

Autre différence, que nous mentionne Ondrej Mitas, maître de conférences en sciences sociales à l'Academy for Tourism, à Breda (Pays-Bas): la photo de vacances prise et envoyée par smartphone a ceci de particulier qu'elle ne se résume pas au partage d'une image accompagnée d'un petit texte. L'objectif de l'appareil est comparable à «une sorte de stimulateur cérébral, d'un outil permettant à une personne facilement distraite de se concentrer sur quelque chose et d'en apprécier les détails».

Que l'on demande à des touristes de prendre en photo ou bien de dessiner ce qui se trouve sous leurs yeux, c'est du pareil au même: la tâche revient à désactiver leur réseau de mode par défaut, c'est-à-dire les régions cérébrales qui se mettent en branle lorsque l'activité cognitive n'est pas orientée vers un but précis.

Le traitement visuel permet d'intensifier l'expérience, bien plus que lorsque les individus ne font que regarder leur environnement de manière diffuse. C'est notamment pour cela que «prendre des photos en vacances est une petite mais non négligeable pièce du puzzle qu'est le bonheur d'un individu», rédigeaient Ondrej Mitas et ses collègues. En partageant la photo, la personne qui l'a prise amplifie ce sentiment de bien-être déjà généré par l'obturateur puisque cette opération vise à renforcer la relation entre photographe et destinataire de l'image.

Choc des usages

Le problème, c'est que recevoir ces clichés ne provoque pas le même engoûment que les envoyer. Héloïse*, 28 ans, qui travaille dans la fonction publique, trouve à ces clichés de vacances quelque chose d'«envahissant». «Sur WhatsApp, ça me gonfle d'autant plus que ça s'enregistre automatiquement dans mes photos.» Quand elle parcourt sa galerie, il arrive qu'il y ait des images qu'elle n'arrive même pas, après coup, à relier à la personne qui les lui a envoyées. La question est loin de se résumer à un problème de paramétrage. «Ce n'est même pas de la jalousie. C'est juste que je m'en tape. Une photo de plage ou de montagne, c'est joli. Mais si je veux voir des paysages, je peux aller sur internet.»

Au fond, la jeune femme ne se sent que peu concernée par ces envois, qu'elle estime souvent trop fréquents et peu personnalisés. Une photo par séjour, même en cas d'absence de trois semaines, «c'est cool» et réjouissant, cela permet de voir que la personne passe un bon moment. Mais une dizaine quotidiennement, c'est (beaucoup) trop et ça lui donne envie de rétorquer: «J'imaginais bien que, vu que t'allais aux Maldives, ça allait être beau…»

Je préfère que les gens me racontent leurs vacances à leur retour plutôt qu'ils me balancent des photos pendant.
Héloïse, 28 ans, contractuelle dans la fonction publique

Pas illogique. Une étude publiée dans la revue Psychological Science en 2014 révélait que les expériences extraordinaires rendaient la conversation et les interactions sociales difficiles avec les personnes qui n'avaient pas vécu la même chose. Pourquoi n'en irait-il pas de même avec cet affichage imagé et instantané du bonheur que procurent les vacances?

Pour la sociologue spécialiste des usages numériques Laurence Allard, ce malaise ressenti par quelques destinataires est aussi lié à un choc des usages de cette messagerie instantanée «hybride»: «Nativement, WhatsApp est plus un SMS bis qu'un réseau social. Mais les usages des applications de messagerie se sont élargis et elles font un peu office de réseaux sociaux. Le numérique est une vaste panoplie d'outils de service et de fonctionnalités que chacun arrange à ses usages et spécialise en fonction de sa sociabilité. Il n'y a pas de standard communicationnel.»

Pour les personnes qui, comme Héloïse, font de cette application mobile «une messagerie interpersonnelle et conversationnelle», il peut donc paraître incongru de recevoir des photos en rafale, jugées avoir davantage leur place sur des réseaux sociaux dédiés comme Instagram. «Je préfère que les gens me racontent leurs vacances à leur retour plutôt qu'ils me balancent des photos pendant.»

Vacance sociale

Rien à voir avec la carte postale, plus appréciée par Héloïse. «Déjà, il y a plus d'écriture que de photo. Ça montre que la personne a vraiment pensé à toi, pris le temps de choisir une carte, de l'écrire, de la poster… C'est une attention», juge-t-elle.

Son aspect unitaire et tangible renforce cette perception, de la même façon qu'on préfère recevoir une carte de vœux en papier qu'un plus banal SMS souhaitant la bonne année.

Le lien social est constamment renouvelé, alors qu'il y a peut-être aussi besoin de vacance sociale.
Laurence Allard, sociologue

Sans compter que, le temps de la recevoir, les congés sont déjà terminés. On est moins dans la comparaison.

La carte s'inscrit dans le temps long, s'épingle au bureau ou s'aimante sur le frigo. «C'est une petite bouteille à la mer grâce à laquelle le lien social se perpétue», analyse Laurence Allard. Tandis que les photos sur WhatsApp empêchent tout relâchement de ce lien: «Il est constamment renouvelé, alors qu'il y a peut-être aussi besoin de vacance sociale.» Même si déconnecter peut s'avérer difficile.

Pour éviter que les photographes en vacances n'abîment leurs relations interpersonnelles en envoyant des photos non souhaitées et en surnombre, il faut déjà veiller au «style communicationnel» des destinataires, comme le conseille la sociologue. À quoi bon abreuver de clichés quelqu'un qui utilise WhatsApp pour envoyer des liens d'article? Suggestion complémentaire d'Ondrej Mitas: «Communiquez et demandez à vos amis et votre famille ce qu'ils veulent: une superbe photo par jour? ou bien ils s'en fichent?»

Pour les proches qui souhaiteraient prendre des nouvelles par ce biais imagé, attention à ne pas en faire un passage obligé. Réfléchir au partage de la photo avant même de la prendre déconnecte de l'instant présent: on pense davantage à la façon dont on sera perçu·e (même si on n'est pas devant l'objectif) qu'à ce que l'on vit. De quoi gâcher le moment… voire les vacances. S'il y a finalement un point commun avec la carte postale timbrée, c'est celui-ci: évitez d'en réclamer!

*Le prénom a été changé

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