Kizuna AI, la plus star (et la plus aboutie) des YouTubeuses virtuelles. | Via Kizuna AI
Kizuna AI, la plus star (et la plus aboutie) des YouTubeuses virtuelles. | Via Kizuna AI

Quand les virtual YouTubers crèvent l'écran

Idoles créées de toutes pièces, les YouTubers virtuel·les sont un genre désormais bien ancré dans la culture pop, qui commence même à sortir de son medium original.

Le contenu du YouTube traditionnel n'est plus un secret pour personne: érudition, divertissement, recherches, sincérité, information, ses recettes sont connues et le succès décortiqué.

Plus mystérieux pour le moment, le YouTube virtuel commence lui aussi à s'installer dans la culture pop. Et attention, il est irrésistible.

À la portée de tout le monde

Vous vous souvenez de Bill du «Bigdil» ou de tel autre personnage virtuel articulé dans un écran et doublé par un acteur ou une actrice? Eh bien les YouTubers les plus timides, par choix esthétique ou souci d'embrasser le mouvement, peuvent tenter l'aventure en incarnant un personnage en trois dimensions et en le faisant évoluer à travers des vidéos.

L'opération est techniquement accessible à tout le monde, en supposant de ne pas avoir trop d'exigences quant au résultat final. Une webcam couplée à un logiciel nommé FaceRig, proche de ce qu'Apple tente d'imposer avec les animojis de ses iPhones, suffit à retranscrire des expressions basiques sur un personnage pré-rendu en 3D.

Avec un peu de matériel, un bon éclairage, de l'huile de coude et une dose d'inventivité, le résultat est assez rigolo pour se démarquer du reste des vidéastes et réaliser ses vlogs, dégustations, tests et analyses sans jamais avoir besoin de montrer son visage.

Les leaders de cette discipline encore émergente sont identifiés, et comme souvent, le futur est nippon.

Kizuna AI, la star qui n'existe pas

Si on ne devait retenir qu'une de ces célébrités d'un nouveau genre, ce serait Kizuna AI (pour Artifical Intelligence). Elle est la plus suivie et la plus prolifique, celle qui codifie le genre et produit le meilleur contenu. Pur objet de pop culture japonaise, témoin de son époque, le personnage a été scientifiquement conçu pour plaire avant tout aux otakus.

Facilement identifiable grâce à son nœud sur la tête, ses vêtements roses, sa voix un peu pitchée et son (sur)jeu d'actrice, Kizuna AI est la version virtuelle d'une idol, figure de divertissement au service de l'industrie culturelle créative.

Le succès de Kizuna AI a été garanti par la qualité du concept et des vidéos produites, mais aussi par un avantage physique certain. Comme pour la motion capture et la performance capture au cinéma, c'est une actrice qui donne vie à Kizuna AI, là où FaceRig ne permet que de vagues animations et retranscriptions d'émotions.

Ce dispositif pourrait avoir été créé autour du logiciel Miku Miku Dance, du moins au démarrage de la chaîne. Le système présente l'avantage de permettre l'apparition du personnage hors d'internet, par exemple dans les conventions dédiées (Comiket, Anime Expo, Anime Japan): un grand écran, quelques caméras et Kizuna AI peut interagir en direct avec le public.

Et ses fans se comptent par millions: 2,5 rien que pour sa chaîne principale, qui traduisent et sous-titrent les vidéos à vitesse grand V dès leur publication, pour faire rayonner le personnage à l'international.

À défaut de pouvoir la croiser ou identifier son actrice –un secret étonnamment bien gardé dans un Japon où l'on cultive idoles et talents–, l'équipe ou la personne derrière Kizuna AI produit un contenu qui ravit sa communauté et réussir à nourrir un imaginaire fertile.

Kizuna AI bombarde ses deux chaînes YouTube, l'une dédiée à ses vlogs, l'autre à des formats Let's Play. Elle essaie d'apprendre l'anglais, dit «Niquez-vous» comme une enfant qui vient d'apprendre un vilain mot, joue à des survival horror et présente des jeux récents. Bref: c'est une véritable YouTubeuse, avec sa personnalité –très pince-sans-rire, parfois veule, mais toujours mignonne– et ses expressions fétiches.


Sauf que cette «intelligence artificielle» est bien réelle, et qu'elle est de toute évidence un produit professionnel exigeant beaucoup de travail. Et ce dernier paye: le site SocialBlade estime que les chaînes de Kizuna AI peuvent rapporter jusqu'à 57.500 euros par mois –un chiffre à prendre évidemment avec une armée de pincettes, les critères de calculs étant très nombreux.

Du divertissement à la consommation

Kizuna AI est devenue un véritable objet de culture populaire, donc de consommation. Entrez dans un magasin de la chaîne Animate au Japon, vous remarquerez que la marque Kizuna AI est partout: mugs, serviettes ou beaux livres, le phénomène est semblable à celui de Lara Croft il y a vingt ans.

Kizuna AI n'a certes pas posé pour un magazine et n'est pas apparue dans une pub pour une voiture en Europe, mais son palmarès nippon est impressionnant: apparition sur la chaîne NHK, égérie de la célèbre marque de nouilles instantanées Cup Noodles puis de l'Office du tourisme nippon et un premier album intitulé Hello World prévu pour ce mois de mai 2019. On l'a même vue interagir avec Christoph Waltz pour la promotion du film Alita: Battle Angel de Robert Rodriguez –pas mal pour un tas de pixels animé sur YouTube!

Dans un magasin Animate à Ikebukuro, Tokyo, en mai 2018. | Benjamin Benoit

Ce succès ne serait sans doute pas possible sans upd8, un network consacrant la majorité de son activité aux virtual YouTubers. C'est en partie grâce à lui que ces nouvelles idoles ne sont plus seulement des figures dans l'air du temps, mais un genre à part entière de vidéos et de personnages, qui multiplient les références les uns et aux autres et développent ainsi un univers méta.

Les YouTubers virtuel·les parlent, se croisent, s'invitent. Le compte Twitter Out Of Context Virtual YouTubeurs l'illustre au quotidien, en sélectionnant les extraits les plus savoureux.

Le phénomène a même piqué la curiosité des entreprises. La société japonaise Gree, spécialisée dans les jeux mobiles, a investi dans le secteur et présenté ses futurs plans financiers grâce à un personnage virtuel.

Un anime rien que pour elles

Depuis janvier 2019, les virtual YouTubers ont également leur propre série –ou plus précisément un anime en 3D, adapté et traduit en français chez Crunchyroll.

La chose s'appelle VIRTUALSAN - LOOKIN et fait apparaître des dizaines de pointures du genre (à l'exception de Kizuna AI), qui disposent de chaînes et de publics différents.

Si tous ces personnages ont été conçus pour plaire à telle ou telle niche, avec un trait de caractère proéminent et des traits physiques et vestimentaires bien distincts, ils ont néanmoins un point commun: aucun ne se risquera jamais à aborder des sujets politisés ou à faire référence au monde réel. Par essence, ils restent des produits de divertissement.

En l'occurrence, VIRTUALSAN - LOOKIN regroupe des sketches sans grand sens ou intérêt. La technique de tournage du programme mérite toutefois d'être relevée: tout se passe sur VRChat, un salon virtuel où tout le monde peut incarner n'importe quel personnage en trois dimensions et interagir avec autrui.

Les participant·es sont généralement équipé·es d'un bon casque de réalité virtuelle, ainsi que de capteurs aux mains pour reproduire les mouvements.

Qualitativement parlant, cette série bricolée avec pas grand-chose ressemble à un mauvais anime. Mais elle reste un bel objet de son temps, avec ses starlettes qui évoluent hors de leur medium d'origine –et d'autres projets de ce genre sont dans les tuyaux. Hier: YouTube. Aujourd'hui: des séries et des films. Demain: le monde!

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